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Full text of "Voyage en Italie"

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VOYAGE EN ITALIE 



I 



GENiVE, PLEIN-PALAIS, L'HERCULE ACROBATE 



Nous avons bien peur d'avoir marqué notre premier 
pas sur la terre étrangère par un acte de paganisme, une 
libation au soleil levant ! L'Italie catholique, qui sait si 
bien s'arranger avec les dieux grecs et romains, nous le 
pardonnera ; mais la rigide Genève nous trouvera peut- 
être un peu libertin. Une bouteille de vin d'Arbois, achetée 
en passant à Poligny, jolie ville au pied de la muraille ju- 
rassique qu'il faut franchir pour sortir de France, fut bue 
par nous au premier rayon du jour : Phœbo nascenti! Ce 
rayon venait de nous révéler subitement, au bas des der- 
nières croupes de la montagne, le lac Léman, dont quel- 
ques plaques miroitaient sous la brume argentée du ma- 
tin. 

La route descend par plusieurs pentes, dont chaque 
angle découvre une perspective toujours nouvelle et tou- 
jours charmante. 

Le brouillard se déchirant nous laissa deviner^ cowvvev^ 



8 VOYAGE lES ITALIE. 

à travers une gaze trouée, les crêtes lointaines des Alpes 
suisses, et le lac, grand comme une petite mer, sur le- 
quel flottaient, pareilles à des plumes de colombes tom- 
bées du nid, les Toiles blanches 4e4|iielque« banques ma 
tinéuses. " ' 

On traverse Nyon, et déjà bien des détails significatifs 
avertissent qu'on n*est plus en France : des plaquettes de 
bois découpées en écailles rondes, ou en façon de tuile 
dont elles ont presque la couleur, recouvrent les maisons; 
les pignons sont terminés par des boules de fer-blanc; les 
volets et les portes sont faits de planches posées en tra- 
vers et non en longueur, comme chez nous; le rouge y 
remplace la couleur verte si chère aux épiciers enthou- 
siastes de Rousseau; le français suisse commence à se 
montrer dans les enseignes, dont les noms ont des confi- 
gurations déjà allemandes ou italiennes. 

Le chemin, en s'avançant, côtoie le lac dont Teau trans- 
parente vient mourir sur le galet avec un pli régulier 
qu'augmente quelquefois le remous d'un bateau à vapeur 
pavoisé aux couleurs de l'Union suisse et se rendant à 
Villeneuve ou à Lausanne. De l'autre côté de la route, pn 
aperçoit les montagnes que l'on vient de descendre, et ayx 
flancs desquelles les nuages rampent comme des fumées 
de feux de pasteurs. Un grand nombre de chars à bancs 
légers, où Ton s'assied dos à dos ou de côté, sillonnent la 
poussière, emportés par de petits chevaux ou de grands 
ânes. Les villas, les cottages se multiplient et montrent 
sous l'ombre des grands arbres leurs vases de fleurs, leurs 
terrasses et leurs murailles de briques : on sent l'approche 
d'une ville importante. 

L'idée de madame de Staël, avec ses gros sourcils noirs, 
son turban jaune et sa courte taille à la mode de l'Empire, 
nous a fort tracassé en traversant Coppet. Quoique nous 
la sachions morte depuis longtemps, nous nous attendions 
toujours à la voir sous le péristyle à coloimes de quelque 
villa, ayant à côté d'elle Schlegel et Benjamin Constant; 



YOYIGE EN YtitLBU 5 

maïs nous ne l'avûns pas vue. Les ombres ne se risquent 
pas volentiers au grand jour; elles sont trop coquettes 
pour cela. 

Les vapeurs s'étaient dissipée» tout à fait, et les som- 
mités des montagnes brillaient au delà du lac comme des 
gazes lamées d'argent; le mont Blanc dominait le groupe 
dans sa majesté froide et sereine, sous son diadème de 
neige que ne peut fondre aucun été. 

Le mouvement de voitures, de charrettes et de piétons 
devenait plus fréquent; nous n'étions plus qu'à quelques 
pas de Genève. Une idée enfantine, que d'assez longs voya- 
ges n'ont pu dissiper entièrement, nous fait toujours ima- 
giner les villes d'après le produit qui les rend célèbres : 
ainsi Bruxelles est un grand carré de choux, Ostende un 
parc d'huîtres, Strasbourg un pâté de foie gras, Nérac 
une terrine, Nuremberg une boîte de jouets, et Genève une 
montre avec châtre trous en rubis. Nous nous imaginions 
une vaste complication d'horlogerie, roues dentées, cy- 
lindres, ressorts, échappements, tout cela faisant tic tac 
et tournant perpétuellement; nous pensions que les mai- 
sons, s'il y en avait, étaient à cuvette et à double fond en 
or et en argent, et que les portes s'en fermaient avec des 
clefs de montres. Pour les faubourgs^ nous admettions 
qu'ils étaient en cuivre ou en acier. Au lieu de fenêtres, 
nous supposions une infinité de cadrans marquant tous des 
heures diiïèrentes. Eh bien! ce rêve s'est envolé comme 
les autres; Genève, nous devons l'avouer,, n'a pas du tout 
l'air d'une montre, et c'est fâcheux l 

A notre entrée^ ce qui nous sembla un peu bien leste 
pour une ville austère, républicaine et calviniste, on nous 
remit, en échange de notre passe-port, un bulletin facé- 
tieux commençant comme les idbums de H. Crépin et de 
H. Jabot, de Tôppfer, le spirituel caricaturiste, par cette 
recommandation drolatique : Voir ei-derrière.... une foule 
de formalités à remplir. 

Genève a l'aepeel sérieux, un peu TO\ài&, ÔL^^N^e^^t^ 



I 



VOYAGE EN ITAIIE. 
testantes. Les maisons y sont hautes, régulières; la 
droite, l'aiigle droit régnent partout ; tout va par carré et 
parallélogramme. La courbe et l'ellipse sont proscrites 
comme trop sensuelles et trop voluptueuses : le gris est 
fcien venu partout, sur les murailles et sur les vêtements, 
['Les coiffures, sansypenser, tournent au chapeau de qua- 
ker ; on sent qu'il doit y avoir un grand nombre de Bibles 
daiis la ville, et peu de tableaux. 

La seule chose qui jette un peu de fantaisie sur Genève, 
ce sont les tuyaux des cheminées. On ne saurait rien voir 
de plus bizarre et de plus capricieus. Vous connaissez ces 
saltimbanques que les Anglais appellent acropédeslrl^ms, 
et qui, renversés sur le dos, les jambes en l'air, font vol- 
tiger une barre de bois ou deux enfants couverts de pail- 
lettes. Figurez-vous que tous les acropéddstrians du monde 
font la répétition de leurs e.tercices sur les loits de Ge- 
nève, tant ces tuyaux bifurques et contournés se démènent 
désespérément : ces contorsions doivent avoir pour cause 
les vents nombreux qui tombent des montagnes et s'en- 
gouffrent dans la vallée. Peut-être bien encore que les fu- 
mistes piémonlais, avant de passer en France, perfection- 
nent leur talent à Genève et y font leur chef-d'œuvre. Ces 
tuyaux sont en fer-blanc, élamés de frais, et brillent vi- 
Tement au soleil. Nous avons parlé tout à l'heure d'acro- 
pédestriana faisant leur travail. La comparaison d'une ar- 
mée de chevaliers en déroute et précipités de leurs roussins 
il jambes rebindaines ne serait pas non plus mauvaise; 
' ; laissons là ces tuyaux. 

n est étrange comme un grand nom peuple une ville. 
Celui de Rousseau nous a poursuivi tout le temps que nous 
avons passé à Genève. L'on comprend difficilement que le 
corps d'un esprit immortel ait disparu, et que la forme 
qui enveloppait de divines pensées s'évanouisse sans re- 
tour ; aussi nous avons été affligé de ne pas rencontrer au 
détour d'une rue l'auteur de la Nouvelle Héldise, en bonnet 
rré et en robe arménienne, la mine triste et douce, l'air 



VOYAGEA» ITiUE. 9 

inquiet et songeur, regardant si son chien le suit et ne le 
trahit pas comme un homme. 

Nous ne vous dirons rien du temple de Saint-Pierre, le 
principal de la ville : l'architecture protestante consiste 
en quatre murailles égayées de gris de souris et de jaune 
serin ; cela est trop simple pour nous, et, en fait d*art, 
nous sommes catholique, apostolique et romain. 

Cependant Genève, quelque froide, quelque guindée 
qu'elle soit, possède une curiosité qui transporterait de 
joie Isabey, Eug. Gicéri, Wyld, Lessore et Ballue, et qui 
doit faire le désespoir de Tédilité. G'est un pâté de bara- 
ques sur le bord du Rhône, à l'endroit où il sort du lac 
pour gagner la France. Nous le recommandons en con* 
science aux aquarellistes, qui nous remercieront du ca- 
deau : rien nest d'aplomb ; les étages avancent et reculent» 
les chambres ressortant en cabinets et en moucharabys. 
G'est un mélange incroyable de colombage, de bouts de 
planches, de poutrelles, de lattes clouées, de treillis, de 
cages à poulets en manière de balcon : tout cela vermoulu« 
fendillé, noirci, verdi, culotté, chassieux, refrogné, caduc, 
couvert de lèpres et de callosités à ravir un Bonnington ou 
un Decamps; les fenêtres, trouées au hasard et bouchées 
à demi par quelque vitrage effondré, balancent des guir- 
landes de tripes et de vessies de porc, capucines et cobœas 
de ces agréables logis; des tons vineux, sanguinolents, 
délayés par la pluie, complètent l'aspect féroce et trucu- 
lent de ces taudis hasardeux, dont le Rhône, qui passe 
dessous, fait écumer la silhouette dans son flot d'un bleu 
dur. 

En face de ces baraques sont des tanneries qui font flot- 
ter au courant des peaux de veau, prenant, sous les pou- 
très où elles sont suspendues, des apparences de victimes 
noyées. Ce sera, si vous voulez prendre la chose au point 
de vue romantique et nocturne, les voyageurs attirés dans 
les cahutes sinistres que nous venons de décrire par quel- 
que jolie Haguelonne, égorgés par SolV^V^^âiV ^V \<^\k.^ ^ixi 



VOYAGE 



EN ITALIE 



— ITALIA — 



8 VOYAGE EN ITALIE. 

ticulier comme costume. Ce sont les modes de France un 
peu arriérées, un peu provinciales; notons, comme diffé- 
rence légère, quelques chapeaux de paille d'homme, avec 
ruban noir et ganse de même couleur, et d'immenses 
bords pour les fenunes, bords qui plient par devant et par 
derrière, de façon à masquer la moitié de la nuque et de 
la figure. 

Les femmes, elles-mêmes, à Tair français mêlent une 
tournure américaine ou allemande plus facile à compren- 
dre qu'à décrire, et qui vient de leur religion. Une protes- 
tante ne s'assied ni ne marche comme une catholique, et 
les étoffes font sur elles d'autres plis. Sa beauté, non plus, 
n'est pas la même; elle a un regard particulier, pénétrant, 
mais contenu con:me celui du prêtre, un sourire com- 
passé, une douceur de physionomie voulue, une modestie 
sournoise, quelque chose qui sent la sous-maitresse ou la 
fille de ministre. 

Le sieur Kinne occupait une enceinte de toile plafon- 
née par le ciel et éclairée par une douzaine de lampes à 
qui la brise du soir faisait tirer la langue et lécher par- 
fois trop ardemment leurs supports de bois. 

Kinne, disons-le tout de suite, est un grand artiste, 
et son mérite nous a vivement frappé. La corde roide ou 
lâche n'en a pas supporté beaucoup de pareils. Peut-être 
vous figurez-vous un jeune homme mince, fluet, aérien, 
volant humain rebondissant sur la raquette acrobatique ! 
Vous vous tromperiez étrangement. 

Attention ! le voici qui va paraître : l'orchestre sonne 
une fanfare triomphante; la grosse caisse tonne, la 
conl ^-basse ronfle, les cymbales frémissent, le trom- 
bonuv. \iugit, la clarinette piaule, le fifre glapit; les musi- 
ciens, à grand renfort de bras et de poumons, extirpent 
de leurs instruments toute la sonorité qu'ils contiennent; 
tout fait pressentir l'entrée d'un artiste supérieur, de 
l'étoile de la troupe ; un grand silence s'établit parmi le 
public. 



VOYAGE EN ITALIE. 

De l'espèce de loge qui sert de coulisse aux saltimban- 
ques, jaillit impétueusement un grand gaillard à formes 
d'Hercule. Il s'avance d'un air de résolution vers le che- 
valet qui soutient le câble tendu ; de ses fortes mains il 
s'accroche à la corde et d'un bond s'établit debout, près 
du haillon passementé d'oripeaux qui décore les bâtons en 
forme d'X, d'où part le danseur et où il vient se reposer. 

Jamais, dans les vitraux suisses du seizième siècle ou 
les gravures sur bois du triomphe de Maximilien par 
Albert Durer, on ne vit un lansquenet ou un reître d'une 
tournure plus magistrale et plus formidable. De sa toque 
à créneaux, pareille au bonnet de Gessler, s'échappaient 
trois plumes échevelées et violentes, plus contournées 
que les lambrequins d'un écusson de burgrave ; son 
pourpoint se déchiquetait en crevés à l'espagnole, et sa 
ceinture bouclait à grand'peine son ventre, qui aurait 
eu besoin d'être cerclé de fer comme le cœur du prince 
Henri, pour ne pas éclater. Son col débordait sur son 
crâne par trois gros plis à la nuque, comme un col de 
molosse, et portait une tète carrée, audacieuse, féroce 
et joviale, une tête de soldat d'Hérode et de bourreau 
sur le Calvaire, ou, si ces comparaisons vous semblent 
trop bibliques, de héros des Niebelungen dans les illus- 
trations de Cornélius. Ses jambes énormes crispaient les 
nodosités de leurs muscles sous un maillot blanc, sem- 
blables à des chênes de la forêt d'Hercynie à qui l'on 
aurait mis des pantalons, et ses bras faisaient rouler, à 
chaque mouvement, des biceps pareils à des boulets de 
quarante-huit. 

On jeta à ce Polyphème de la corde un balancier, fait 
sans doute d un jeune pin arraché au flanc de la montagne, 
et il commença à bondir sur le câble que nous craignions 
à chaque instant de voir rompre, avec une aisance, une 
grâce et une légèreté incroyables. Représentez-vous La- 
blache sur un fil d'archal. 

Ce gaillard, près de qui Hercule « Sam^iu, ^ç>\\^^ ^V 



10 VOYAGE £M IXiUE. 

Milon de Grotone eussent paru poitrinaires, dédaigna 
bientôt de si faciles exercices; il s'établit sur sa corde 
avec des chaises» des tables^ et y fit un repa^ partagé par 
le pitre, et, pour exprimer la gaieté du dessert, dansa une 
gavotte ayant un enfant de douze^ ou quinze ans pendu à 
chaque pied. 

Ce détournement de la force athlétique au profit d'un 
exercice qui semble n'exiger que de la souplesse et de la 
légèreté produit un effet singulier. 

A cette voltige cyclopéenne succéda une polka dansée 
sur deux cordes parallèles, par deux sœurs à peu près 
de même taille, avec beaucoup de grâce, de justesse et 
de précision. L'une de ces deux jeunes filles était vrai- 
ment charmante. Elle avait un petit air fin et doux, et 
une èmorfia piquante dans le sourire obligé de la dan- 
seuse. Elle parut sous deux costumes : d'abord en cor- 
sage noir et jupe blanche constellée d'étoiles, puis en 
jupon jaune avec un corsage rouge terminé par des dents 
qui nous mordaient le cœur. Après la polka, elle dansa 
un pas seul sur la corde, un pas classique et composé de 
temps penchés et renversés, comme sur les planches de 
rOpéra. Gomme elle achevait de dessiner une pose, les 
bras tendus en avant, le corps penché sur le vide, la pointe 
relevée, une voix partit d'un coin de la salle et cria : 
« Plus haut, l'on n'entend pas !» La danseuse comprit, 
rougit légèrement, et, avec un sourire, se pencha un peu, 
et, sans perdre l'équilibre, fit briller sous la gaze l'éclair 
blanc de son maillot. 

Qui avait poussé cette exclamation? Était-ce une mai- 
s(m moussue d'Heidelberg , ou un renard dléna en 
casquette blanche et redingote serrée à la taille par un 
ceinturon de cuir ; un rapin français s'en allant en Italie 
à la recherche du naïf dans l'art, un plastique de l'école 
Olympienne» ou un Hégélien transcendantal ? C'est ee 
qu'il est difficile de décider, et nous laissais la question 
jjTésolue. 



VOYAGE EN ITALIE. il 

»■ 

Après la danse de^corde, la petite exécuta la danse des 
leufs : on dispose par terre un certain nombre d*œufs en 
jlamier, et il faut passer dans les petites allées que les 
rangées forment, les yeux bandés, sans que le pied heurte 
aucun des obstacles. La moindre maladresse ferait du 
pas une omelette : Mignon, 'à coup sûr, ne s*est pas tirée 
plus adroitement de son tour de force devant Wilhem 
Ifeister que la jeune fille de la troupe de Kinne devant 
son public genevois, et Gœthe n'a pas" eu pour tracer 
sa délicieuse figure un plus charmant modèle. Il nous 
semblait entendre voltiger «ur sa lèvre la mélancolique 
chanson : 

Gonnais-tii la contrée où les citrons mûrissent ? 

Le pitre, Auriol trompé dans son ambition, avait un 
air de nostalgie parmi cette caravane allemande. Il était 
Français, de Nancy, comme Callot. N'oublions pas, car 
il faut être juste pour tout le monde, un valet en habit 
rouge, le meilleur laquais que puisse rêver un marchand 
de vulnéraire ou de thé suisse. Oh ! quelle inimitable 
manière de traîner la jambe et de tendre le dos ! Reçois, 
talent inconnu, cette humble aumône d'admiration d'un 
critique dont les éloges ont fait plaisir à de plus haut 
placés que toi ! 

Le spectacle achevé, tout le monde se dirigea en hâte 
vers les portes de la ville, qui se ferment à une certaine 
heure, passé laquelle il faut donner au gardien quelque 
menue monnaie pour se faire ouvrir. 



Il 



LE LÉMAN. — BRIttO, LES MONTAGNES 



Genève nous avait donné tous les plaisirs qu'un di- 
manche protestant peut permettre : une promenade sur 
le iac, un merveilleux coucher de soleil sur le mont 
Blanc, devenu tout rose comme la Sierra Nevada de Gre- 
nade vue le soir du salon de l'Âlameda, et un charmant 
spectacle forain sous de beaux arbres et un ciel étoile ; 
il ne nous restait plus qu*à partir. 

Nous avions d'abord voulu faire le voyage avec un voi- 
turin, ne fût-ce que pour voir si le vetlurino de la Chasse 
au chasire était exact; mais on nous demanda heureuse- 
ment des prix si extravagants, nous prenant sans doute 
pour des Anglais ou des princes russes, que Taffaire ne 
se fit pas, et que nous eûmes l'avantage de ne pas être 
traînés au pas dans ces berlines antédiluviennes par des 
rosses dignes des anciens fiacres de Paris. La rapidité et 
la commodité du trajet nous dédommagèrent amplement 
de cette infraction à la couleur locale. 

Une diligence devait nous conduire à Milan en passant 
par le Simplon ; non pas la môme, car on en change 
presque à chaque territoire qu'on traverse, le gouverne- 
ment ayant le monopole des transports ; et nous n'avions 
d'autre souci à prendre que de nous laisser transvaser 



tOTAGï EN ITAIiE. 13 

d'une Toiture genevoise dans une voiture savoyarde, qui 
nous céderait à une voiture suisse, laquelle nous trans* 
mettrait à une voiture pièmontaise qui nous verserait dans 
une malle autrichienne. 

Ne croyez pas qu'il y ait ici la moindre exagération 
bouffonne ; cette cascade de diligences est la vérité même : 
le vrai seul est incroyable. 

En sortant de Genève on passe à Coligny, d*où Ton 
jouit d*un point de vue admirable. Genève se dessine au 
fond du lac ; les Alpes et le mont Blanc s'élèvent à gauche 
(en se tournant vers k ville), et à droite l'on découvre le 
Jura lointain. C'est vers cet endroit que se trouve une 
maison de campagne placée dans la situation la plus pit- 
toresque, et qui appartenait au docteur Tronchin, si 
célèbre au dix-huitième siècle. Elle est encore occupée 
par un Tronchin, de la famille du médecin illustre. 

Le premier village de Savoie qu'on rencontre est 
Dovainnes ou Dovénia. Nous nous imaginions voir une 
population de jeunes Savoyards, racloir en main avec 
genouillères, brassards et plaque de cuir au fond de cu- 
lotte, d'après les vers de H. de Voltaire, les tableaux de 
H. Hornung et les traditions de Séraphin. Il nous sem- 
blait que chaque cheminée devait porter à son faite une 
figure barbouillée de suie, aux yeux brillants, aux dents 
éclatantes» et poussant le cri connu des petits enfants : 
« Ramoni, ramona, la cheminée du haut en bas ! » 

Les Savoyards, qui entre eux s'appellent Savoisiens, 
pour ne pas avoir l'air d'Auvergnats, non-seulement 
n'étaient pas occupés à ramoner, mais ils célébraient une 
espèce de fête et tiraient à balle franche sur un oiseau 
perché au haut d'un mât de cinquante pieds. Chaque coup 
heureux était salué par des fanfares et des roulements de 
tambour. 

A partir de Dovénia, on perd le lac de vue, et l'on tra- 
verse des terres bien cultivées et d'un aspect fertile : le 
^ blé de Turquie avec ses jolies aigrettes, la vigne^ divi- 



TOTAfiE ES mUB. 

eêe en lerj'aesQB soutuimes par de petits mura, quclgiie» 
figuiers aux larges feuilles, font pressentir les approcher 
de l'Italie. 

Bientôt on retrouve le lac pour ne plus le quitter. On 
traverse Thonon, Évian, où l'on s'arrête quelques instanla 
et qui eat un des polul£ les plus favorables pour ciobras- 
ser la vue générale du Léman. 

Jamais décorateurs, sans en excepter Séclian, Diéterlc 
et Sesplêchins, ou Thierry et Cambon, n'ont disposé une 
scène avec une plus merveilleuse entente de l'eifct, que 
ne l'est Ëvian par le simple hasard de la nature. 

Du haut d'une terrasse ombragée de grands arbres, 
on aperçoit un abime; lorsqu'on s'appuie au parapet, la 
cînie des arbres inférieurs et les toits désordonnés de 
luilee de bois ou de pierres plalfs des maisons de la ville 
basse. Ce premier plan, d'un ton chaud, vigoureux, 
heurté de touche, forme le plus excellent repoussoir; il 
■se termine par des barques à la proue effilée, aux mâts 
couleur de saumon, aux grandes vergues carguèes, qui 
se reposent sur la rive de leurs courses- Le second plan 
est le lac, et le tiflisiéme est formé par les montagnes de 
la Suisse, qui se déroulcut dans une étendue de douze 
lieues. 

Voilà à peu prés les linéaments grossiers du tableau; 
mais ce que le pinceau serait peul-ÔIi* plus impuissajit 
encore à rendre que la plume, c'est la couleur du lac. Le 
plue beau ciel d'été est assurément moins pur et moins 
transpareut. Le cristal de rocbe, le diamant ne sont pas 
plus limpides que cette eau vierge descendue des glaciers 
voisins. L'éloiguement, le plus ou moins de profondeqr, 
les jeux de la lumière lui donnent des teintes vaporeuses, 
idéales, impossibles, et qui semblent appartenir ù mie 
auli'e planète : le cobalt, l'oulre-mer, le saplùr, la tur- 
quoise, l'azur des plus beaux yeux bleus, ont des nuances 
lerrcuses en comparaison. Quelques reflels sur l'aile du 
uartiu-pêLlieiu', quelques iris sur la nacre de certaines 



yoTÂâE EHi iTAmir. i$ 

coqnfllas peuyeiit setuls en downermiÉ? idée, otrbion en- 
core certains lointains élyséens et Ueuâtres des tableaux 
de Breughel de Paradis. 

On se demande si c'est dé fean, dt! ciel ou la brume 
azurée d'un songe que l'on a devant soi r l'air, l'onde et 
la terre se reflètent et se mêlent de la façon la plus étrange. 
Souvent une barque trainairt après elle son ombre d'un 
bleu foncé vous avertit seule que ce que vous aviez pris 
pour une trouée du ciel est un morceau du lac. Les mon- 
tagnes prennent des nuances inimaginables, des gris ar- 
gentés et perlés, des teintes de rose, d'hortensia et de 
lilas, des bleus cendrés comme les plafonds de Paul Véro- 
n^e; çà et là scintillent quelques points blancs : ce sont 
Lausanne, Vevay, Villeneuve. L'ombre des montagnes 
rêfiiècfaies dans Teau est si fine de ton, si transparente, 
qu'on ne sait plus distinguer le sens des objets; il faut, 
pour s'y retrouver, le léger frisson d'argent dont le lac 
ourle ses rives. Au-dessus de ïa première chaîne, la Dent 
de Morcle montre ses deux pivots blanchâtres. 

C*est à cet endroit que le Rhône entre dans le lac, le 
Rhône que nous longerons jusqu'à Brigg. 

A Saint-Gengouph, il faut faire ses adieux au Léman, 
-qui, du reste, s'arrête là et termine au pied de Villeneuve 
«a grande débauche d'azur. Toute cette journée' a passé 
conmie un rêve, dans un bain de lumière tendre et bleue, 
dans un mirage de Fata Horgana. Quelle harmonie enchan- 
teresse, quelle grâce athénienne et tempérée, quelle sua- 
yîtè ineffable, quelle vohipté chaste*, quelle caresse mys- 
térieuse et douce de la nature enveloppant l'âme ! 

Cette course sur le bord dtr lac nous rappela une jour- 
née d'eniviiement céleste passée à Grenade, sur le Mul- 
hacen, à la même date, il y a dir ans, dans un océan de 
neige, de lumière et d^arur. 

Eh s'éloignant du lac Léman, l!a f oute* reste toujours 
pittoresque, quoique rien ne puisse remplacer l'effet dé 
ce miroir immense, de ce ciel fondu en cm. 



m TOÏAGE EN ITAIJE 

L'on suit un cheniin bordé de beaux arbres, 

l'ombre de la vallée entretient la fraîcheur. Les rochers 
e'escarpent de chaque celé â des hauteurs prodigieuses : 
l'un d'eux semble terminé par un burg, avec ses bottes de 
tours, ses remparts crénelas, son donjon et ses guérites 
en poivrière. La neige, en argentant les saillies el les cor- 
niches du rocher, rend l'illusion encore plus complète : 
fi^_ l'imagination ne se fi^re pas autrement la demeure du 
^^Uob de VicUir Hugo. 

^^B- LeRhtine coule au fond de la vallée, tantdt prés, tantâl 
^^Hloin, mais toujours orageux et jaune, roulant des pierres 
^^■et du sable et cliangeant souvent de place dans son lit, 
^^■'Comme un malade inquiet. Le lleuve a besoin de passer 
^H|par le ûilre du Léman pour acquérir ce bleu profond qui 
ï^^ le caractérise en soitanl de Genève ; car, ainsi que l'a 
remarqué le grand poète que nous citions tout à l'heure, 
„ le Ithdne est bleu comme la Méditerranée où il se préci- 
^H pite, et le Rhin vert comme l'Océan vers lequel il marche, 
^^h 11 est fi\cheux que ce charmant paysage soit peuplé de 
^^Kcrétins et de goitreux. On rencontre â chaque pas des 
^^■' femmes, quelquefois jolies sous leur petit chapeau natio- 
nal écimé el bordé de rubans posés en canon de fusil, qui 
sont affligées de cette infirmité dégoûtante. Le gotlre res- 
semble à la poche membraneuse que le pélican porte sous 
I le bec. li y eu a d'énormes. Est-ce l'ombre des montagnes, 
I la crudité de l'eau de neige, qui cause cet horrible diffor- 
linitèî C'est ce qu'on n"a jamais bien su. Les femmes, sur- 
l'tout les vieilles, y sont plus sujettes que les hommes : rien 
ii'est plus affligeant. Un crétin â crâne déprimé, à cou 
(tuberculeux, s'arrêta en grognant et en ricanant près de 
I notre voiture. Hideux tableau ! voir l'homme au-dessous 
l de l'animal : car l'animal a son instinct. 

On dina h Saint-Maurice, gros bourg fortifié sur le bord 
[ du Rhône, et d'une apparence assez rébarbative. Aux mu- 
I railles de riiû'.el étaient suspendues des lithographies rcpré- 
I sentant les illustrations militaires de la Suisse : le général 



YOTiGC m ITAUS. 47 

Guillaume-Henri Dufour entouré de sonëtat*major, Hussy 
d'Argovie, Eschmann, Frey-Herosé, Pfœnder de Lindenfre y, 
Zimmerli et quelques autres. Il y avait aussi les portraits 
d'Ocbsenbein, président de la diète en 1847, et de Jacques- 
Robert Steiger. Nous notons ceci, car toutes les images 
des auberges viennent de la rue des Maçons-Sorbonne, à 
Paris, et repréi^enlent les quatre saisons ou les quatre 
parties du monde. 

A Saint-Maurice, on nous inséra dans un berlingot fan- 
tastique où Ton ne pouvait se tenir ni droit, ni courbé, ni 
couché, ni assis, tant la construction en était ingénieuse. 
Le berlingot nous cahota jusqu'à Marigny, où Tonnous fit 
monter en diligence, 

La nuit tombait brumeuse et glaciale, et l'on commen- 
çait à ne discerner que difficilement les formes confuses 
et gigantesques des montagnes; nous traversâmes Sion 
dans un demi-sommeil, et lorsque le jour parut, au bout 
d'une vallée traversée de torrents et rendue humide par 
des infiltrations marécageuses, Brigg se dressa avec ses 
clochers et ses édifices couronnés de grosses boules de fer- 
blanc, qui lui donnent un air de Kremlin au petit pied. 
C'est là que commence la route du Simplon. On n'est plus 
séparé que par une crête de montagnes de cette Italie dont 
le nom est si puissant, selon Henri Heine, qu'il fait chanter 
Tirily, même au philistin berlinois. 

La route du Simplon que nous allons suivre est une 
merveille du génie humain. Napoléon, se souvenant de la 
peine que devait avoir eu Annibal à faire fondre autrefois 
les Alpes avec du vinaigre, comme le racontent sérieuse- 
ment les historiens, a voulu épargner ce travail aux con- 
quérants qui désireraient rentrer en Italie, et a fait exé- 
cuter en ti ois ans ce chemin miraculeux. 11 fallait que le 
vmaigre antique fût d'une force terrible; car cent soixante 
mille quintaux de poudre et dix mille hommes suffirent 
tout au plus à faire à l'âpre flanc de la montagne cette 
imperceptible raie qu'on appelle une route. 



i8 VOTA» Bf ITAUS. 

leteirains'élëTe'pariHKrpdiite assez douce, entre'dem» !: 
bordures de montagnesF qu'on) croirait toucher arec le : 
doigt, bien qu'elles soient passabllsment éloignée»; mais^ ;; 
dans les régions alpestres; on est à chaque instant tirompé : 
sur la distance; par la> perpendicularitè des' plans. Liesi 
crêtes qu'on laisse en arriére de soi sont couvertes de .. 
neiges; c'est une ramification des Alpes helvétiques. Sur ': 
leurs flancs, qui semblent inaccessibles même au pied de 
la chèvre-, se tiennent suspendus, on ne sait, comment, 
des villages trahis par leurs clochers quelquefois seuls 
visibles. Des chalets perdus dans la montagne, avec leurs 
auvents de bois et leurs toit» chargés de pierres^, de peur 
que le vent ne les enlève, révèlent tout à coup la présence 
inattendue de l'homme; c'est là que, bloqués par les 
frimas et les lavanges, les pâtres passent Thiver, loin de 
toute relation humaine. Où vous pensez ne trouver que 
des aigles et des chamois, vous rencontrez des faucheurs 
et des faneuses : la culture monte à de vertigineuses hau- 
teurs ; nous avons vu une femme qui bottelait du foin au 
bord d*un précipices de quinze cents pieds, sur une prairie 
en pente comme un toit et que tachetaient quelques vaches 
dont on entendait tinter les clochettes. 

Brigg n'est déjà plus au fond de la vallée qu'une de ces 
boites de jouets d'Allemagne représentant un village 
sculpté en bois. C'est la même proportion; les boules de 
fer-blanc brillent comme des paillettes aux rayons du 
matin. Le Rhêne ne semble plus qu'un fil jaune. 

A la droite de la route s'étend à perte de vue un horizon 
de montagnes élevant leurs tètes les unes au-dessus des 
autres, et formant un panorama sublime. Le mont Blanc 
fait jaillir au fond de ce chaos magnifique quelques-unes 
de ses aiguilles neigeuses. 

A la gauche, ce sont de grandes forêts de sapins d'une 
vigueur et d'une beauté surprenantes : le sapin est le gazon 
de la montagne. Il est à elle dans la proportion du brin 
'd'herbe à la prairie. Cet escarpement abrupte qui vous 



VOYÀGSf EH rfJ^lK: 19 

m 

p^rrtrtt teleùtè çf et lu de plaques demoasse, est couvert 
en effet de sapins et de^mélèzes de soixante pied» die haut. 
Ce9 brind d^herbe pouiYdient fE»re des^ mâts de navipe : 
ce frisson à la peau> d!e 1^ montagne est une vallée qui 
cacherait et qui cache souvent un village dans son pli. Ce 
filet immobile et blanchâtre, que vous prendriez pour une 
veine de neige, c'est un twrrent fougueuse qui se précipite 
avec un fracas horrible qu'on n'entend pas. 

Rien n'est plus beau et/ plus agréablement grandiose 
que le commencement de la route du Simplon, en venant 
de Genève ; l'immensité n'exclut pas le charme ; une cer- 
taine grâce voluptueuse revêt ces colossales ondulations ; 
les sapins sont d'un' vert si frais, si mystérieux, si tendre 
dans son intensité ; ils ont un port st élégant, si dégagé, 
si svelte ; ils vous tendent sL amicalement les bras sous 
leurs manches de verdure ; ils savent si bien prendre des 
airs de colonnes avec leur trône argenté ; ils se retiennent 
si adroitement en crispant leurs doigts au bord des gouf-* 
fres ou sur les parois à pic ; les sources babillent si gen^ 
timent de leurs voix argentlines â côté de vous sous les 
piepres ou les plantes aquatiques ; les fointâins déploient 
de si jolis ton» bleus, les précipices se font si engageantst 
qu'on se sent dans un état d'exaltatiion extraordinaire et 
qu'on se lancerait volontiers, lai tète la premiére^dans ces 
jolis gouffres. 

On longe pendant quelque temps un délicieux abîme, 
au fond duquel la Saltine fait des cabrioles écumeuses et 
s'échevelle de la façon la plus pittoresque. Les forêts de 
sapins en voie d'exploitation offrent un aspect singulier. 
Le tronc des arbres, coupés à qi]fêlques pieds de terre, a 
l'apparence des colonnes plantées dans les cimetières 
turcs, et l'on se demande avec étonnement comment tant 
d'Osmanlis se trouvent ainsi enterrés dans une montagne 
suisse. Quand Veiiploitatîon est récente,, l'entaille faite 
par la hache présente des tons saumon clair qui se rap- 
prochent beaucoup de la chair humaine \ ou dÀx^>l ^^% 



30 



TOTAGE EN ITUIE. 



blessures faites au corps de ces nymples que les anciens 
Ëupposaienl habiter l'intérieur des arbres. Le sapin prend 
alors un air intéressant et douloureux; quelquefois la 
terre lui a manqué scrus les pieds et il a glissé à mi-gouiïre, 
retenu en clierain par les bras de quelques amis plus 
Eolides. 

De distance en distance, des maisons de refuge, mar- 
quées d'un numéro et qui sont au nombre de huit, sinolre 
mémoire ne nous trompe, attendent les voyageurs surpris 

' par quelque orage, quelque fonte de neige ou| quelque 
avalauL^ie. Dans ces lieux si solitaires, si perdus en appa- 
rence, la pensée humaine vous accorapatrne partout et vous 
protège. Lorsque vous vous croyez seul entre la nature et 
Dieu, noyé dans le vaste sein de l'immensité, un cauLonuier 
casse humblement des pierres et s'occupe â combler 
l'ornière qui ferait verser voire voilure, vous rappelle au 
senliraeut de la solidarité générale. Dans ce profond iso- 
lement un de vos frères travaille pour vous ; un troupeau 
de chèvres effrayées grimpe le long des muraiUes à pic 
formées par le roc, sautelant d'aspérités en aspérités avec 
agilité incroyable malgré les cris du chevrier ijui les 

■ rappelle ; ime pièce de teirain cultivée apparaît tout k 
coup dans un endroit invraisemblable ; un groupe de mai- 
sons indique que la ou aime et l'on bai t, l'on jouit et l'on 
Eoufîre, l'on vit et l'on meurt, comme dans la plaine et 
dans la ville; des cabanes isolées trahissent des coeurs 
qui ont la force de supporter sans accablement te spec- 
tacle de l'immensité et de rester face à face avec Dieu, en 
dehors de toute distraction humaine. 

Arrivé J!i un endroit où la vallée se tranche en une pro- 
fonde coupure, où se jettent tous les torrents et toutes les 
Eourccs qui ruissellent de la montagne et traversent la 
route par des conduits souterrains, on franchit un pont 
dont les culées sont d'une hauteur prodigieuse, puis l'on 
fait un coude et l'on commence ù gravir une autre crête. 
C'est là que se trouve le relais, avec ses dcu:t corps de 



TOTiGE EN ITALIE. 81 : 

bâtiments reliés entre eux par une galerie couverte ea 
forme de pont. 

Le mont Alost, que Ton avait toujours vu au fond de la 
perspective, cache sa tête neigeuse à Tborizon et Ton a 
devant soi le Pflecht-Hom avec sa calotte de glaces d'où 
filtrent des torrents, et un peu plus loin le Schœn-Horn, 
encapuchonné de nuages : les sapins deviennent plus 
rares, la végétation s'appauvrit sensiblement. Cependant 
des plantes courageuses continuent à tenir compagnie à 
l'homme et rappellent l'idée de la vie dans ces lieux où 
tout paraîtrait mort. Le rhododendron étale sa verdure 
vivace et sa belle fleur qu'on appelle ici la rose des Alpes : 
la gentiane bleue, les saxifrages, le cornillet moussier à 
fleurs roses, le myosotis aux petites étoiles de turquoise 
escaladent bravement la montagneavec vous, profitant d un 
filet d'eau, d'un peu de terre au creux d'un roc, d'une 
fissure de schiste , du moindre accident favorable : l'homme, 
lui, ne renonce jamais. Il bâtit jusque dans la glace, au 
risque d'être emporté par les eaux et les neiges ; iJ semble 
mettre son amour-propre à habiter les lieux inhabitables. 

Nous étions parvenu à peu prés au point culminant de 
la route, quelque chose comme cinq mille pieds au-dessus 
du niveau de la mer. Il n'y avait plus entre nous et le ciel 
que le glacier de Pflecht-Horn, d'où se précipitaient quatre 
torrents presque perpendiculaires : quatre trombes d'é- 
cume et de fange. L'on voyait distinctement le premier de 
ces torrents jaillir de l'angle du glacier par une arcade d'un 
vert cristallin; c'était étrange et beau, de voir accourir 
du haut de ce pic cette eau savonneuse et poussiéreuse 
qui passe par-dessus la route, recouverte en cet endroit 
d'une galerie voûtée que les infiltrations ont tapissée de 
stalactites et qui a maintenant l'air d'une grotte naturelle ; . 
des ouvertures permettent de voir en-dessous de la cata- 
racte, qui tombe à l'abime en mugissant. Les autres eaux 
grondaient et fuyaient en fusées d'argent, en écumes nei- 
geusesy avec un bruit et une turbulence m\m^%ktk'd!t\^^ 



VOÏASB EN ITAtra. 
Epeelacle était d'une sauvagerie tont â fait ronnanriqiie. B 
Pflccht-IIorn, à cette hauteur, ne présente plus que dea- 
terres déciiarnées, des rochers, desglsees, des neiges, des 
CDUx torrentueuses; la peaa de la pknète apparaît dans 
toute sa nudité, qae quelque nuag:e compatissant vient 
voiler de temps à autre de son manteau de ouate. 

A partir de là le chemin commence à descendre. On 
quitte le versant hehÉlique pour le versant italien. Chose 
bizarre ! Dès que nous eûmes franchi la crête qui sépare 
les dens régions, noua fûmes frappé par l'eslrême diffé- 
rence de la température. Sur le versairt helvéliqne, il fai- 
s^t un temps charmant, doux, tiède et lumineux ; sur le 
versant italien soufTIaitune bise glaciale, et de grands 
nuages pareils à des brouillards passaient sur nous en 
nous enveloppant : le froid était atroce et surtout sensible 
par le contraste. Le paletot et le manteau que nous ne 
manquions jamais d'emporter lorsque nous allions dans le 
Midi Suffisaient à peine pour noua empêcher de claquer 
des dents. 

l'ancien hospice du Simplon s'aperçoit sur un plateau 
inférieur, h h droite du chemin, en venant de Suisse; 
c'est un bâtiment jaunâtre, Burmonté d'un clocher assez 
hant. Le nouvel hospice, beaucoup plus vaste, est à gau- 
. che; on y reçoit les voyageurs en péril ou fatigués et on 
I leur protÛgne gratuitement les soins que réclame leur 
I état. Les personnes riches doiuieot quelque chose pour 
■ise. Au moment où nous passions devant l'hospice, il 
en sortait deus prêtres, l'un jeune et l'autre vieux, mais 
d'une vieillesse vigoureuse, qui descendaient ensemble du 
cûlè de ritalie ; ils portaient tous deux te chapeau à bordS 
retroussés, les culottes courteg, les bas noirs, les souliers 
à boucles; l'ancien costume de prêtre, avec l'aisance et 
la sécurité des ecclésiastiques dans tes pays iTaiment 
religieux. 

Le caractère des montagnes, que l'on croirait devoir 
\tfarenir p)us doux et plus riant en approchant de l'Italie, 



VOYAGE EU ITAUB. S3 

prend au contraire une âpreté et une sauvagerie extraor- 
dinaires. On dirait que la nature s'est fait un jeu des pré- 
visions; ou qu'elle a voulu préparer un repoussoir, 
comme disent les peintres, pour les gracieuses perspec- 
tives qui vont se dérouler. Ce renversement est très- 
curieux : £'est la Suisse qui est italieime et l'Italie qui 
est suisse, dans cette étonnante route du Simplon. 

Du point où la descente se prolonge au village du Sim- 
plon, ir y a deux lieues encore qui se font rapidement : 
on traverse plusieurs fois im torrent très-tapageur et très- 
convulsif, sur lequel passe une source conduite dans des 
tuyaux en bois ^en mmiière «l-«q«ed«c ^rart ies prairies 
qu'elle doit arroser. 

Tout en cheminant, nous comparions ces montagnes 
aux différentes Sierras espa^oles que nous avons par- 
courues. Bien n'est plus différent : la Sierra Morena, 
a^vec ses grandes assises de marbre rouge, ses chênes 
verts et ses lièges ; la Sierra Nevada, avec ses torrents 
.^amantes, où trempent des lauriers-roses, ses plis et ses 
xeflets .«de satin gorge de pigeon, ses pics qui rougissent 
ie fiojr comme des jeunes filles à qui on parle d'amour ; 
les Aipujaras, avec leurs escarpements baignés par la 
mer^ leurs viaiUes villes moresques et leur tours de vigie 
perchées sur quelque plateau inaccessible, leurs pentes 
<Mi le gazon brûlé ressemble à une peau de lion ; la Sierra 
de -CLuadârrana^ t^ut hérissée de masses de granit 
bleuâtre qu'on prendrait pour des dolmen et des peulven 
•celtiques, ne ressemblent en rien aux Alpes, et la nature, 
au moyen d'éléments en apparence semblables, sait pro- 
duire des effets v^iés. 



III 



LE BIMPLOFt , dOMO D'OESOLJI, LUCIANO ZANE 



Le village du Simplon se compose de quelques mai- 
sons agg-lomérées au bord de la route, et qui trouvent 
une source d'aisance dans le passage des voyageurs. L'on 
s'y arrêta pour diner dans une auberge assez propre. La 
salle à manger ëlait tendue d'un pa^ùer en grisaille r^ 
présentant la conquête des Indes par les Anglais, et qui 
eiil pu servir d'illuslration à la guerre du Nizam de Méry, 
à cause du mélange de lords et de brahmes, de ladîes et 
de bayadères, de calèches et de palanquins, de chevaux et 
d'éléphants, de péons à moitié nus et de laquais en livrée, 
de cipayes et de horse-guards, qui fait de cette tenture 
une encyclopédie indienne, bonne à consulter en alten- 
danl la soupe : plusieurs artistes facétieux se sont permis 
de mettre des moustaches â la grande bayadére, une pipe 
à lady Williams Bentincli, un bonnet de coton au gou- 
verneur et une queue phalanslèricnne au vénérable chef 
des Pandits; mais ces ornements capricieux ne di'truisent 
pas l'harmonie générale. Ce papier indo-anglais sert 
aussi de registre et reçoit les noms des voyageurs. Quel- 
ques mauvais plaisants en ont accouplé qui seraient forl 
étomiés de se trouver ensemble. 

Les pentes deviennent de plus en plus rapides ; la vallée 



VOYAGE EN ITAUE. S5 

OÙ la route circule s'étrangle en gorge ; les montagnes 
latérales s*escarpent affreusement; les rochers sont 
abrupts, perpendiculaires, quelquefois même ils sur- 
plombent ; leurs parois, qui offrent à chaque instant la 
trace de la mine, montrent qu'ils n'ont livré passage 
qu'après une longue résistance, et qu'il a fallu brûler 
bien de la poudre pour en avoir raison. Lés couleurs se 
rembrunissent et la lumière ne descend plus qu'avec 
peine au fond des étroites coupures; des taches d'un vert 
sombre, presque noir, qui sont des forêts de sapins, 
tîgrent les roches fauves et leur donnent un aspect fé- 
roce. Les torrents se changent en cascades, et au fond 
de la fissure gigantesque, qui semble le coup de hache 
d'un Titan, gronde et tourbillonne la Dovéria, espèce de 
rivière enragée qui roule, au lieu d'eau, des blocs de 
granit, des pierres énormes, de la terre en fusion et une 
fumée blanchâtre ; son lit, beaucoup plus large qu'elle, 
et où elle se vautre et se tord convulsivement, a l'air de 
la rue d'une cité cyclopéenne après un tremblement de 
terre; c'est un chaos de roches, de quartiers de marbre, 
de fragments de montagne qui affectent des formes d'en- 
tablements, d'architraves, de tronçons de colonnes et de 
pans de murs; dans d'autres endroits, les pierres blan- 
chies forment d'immenses ossuaires ; on dirait des cime- 
tières de mastodontes et d'animaux antédiluviens, mis à 
découvert parle passage des eaux. Tout est ruine, ravage, 
désolation, menace et péril : les arbres arrachés se tor- 
dent comme des brins de paille, les rocs entraînés s'en- 
tre-choquent avec un bruit terrible, et cependant nous 
sonmies dans la saison favorable. En hiver, le passage 
doit être quelque chose d'impossible et de formidable. 
Nous engageons les décorateurs qui voudraient peindre 
une gorge fantastique pour la fonte des balles du 
Freyschûtz à venir faire quelques croquis dans la vallée 
de Gondo. 
Cette Dovéria, quelque furieuse et dévoraul^ ^'OX*^ 



ia VOYAGE EN ITALIE, 

soîl, a rendu pourtant de grands services ; l'homme, sans 
elle, n'aurait pu séparer ces masses colossales. Avec son 
eau, qui ne conoEtit pas d'obstacles, elle a frayé le che-i 
min à l'ingénieur. Son cours est un tracé grossier de la 
route. Torrent et roule se côtoient assidûment. Tantôt 
c'est le torrent qni empiète sur la route, lantût la route 
qui empiète sur le torrent. Quelijuefois le rocher oppose 
un rempart gigantesque qu'on ne peut franchir ni tour- 
ner ; alors une galerie creusée dans le roc avec le ciseau 
et la mine lève la difficulté. La galerie de Gondo, percée 
de deux ouvertures qui en font le plus admirable souter- 
rain du mélodrame, est une des plus longues après celle 
d'Algaby, qui a deux cent imgl pieds. Elle porte à l'une 
de BCB extrémités cette courte et noble inscription : ^re 
Italo 1795, î^ap. imp. 

A peu prés vers cet endroit, te Frasinone et deux tor- 
rents qui viennent des glaciers du Rosboden se précipi- 
tent dans l'abîme avec une fureur et un bruit épouvanta- 
bles. La route suit une corniche en saillie snr le gouffre. 
Les murailles de rochers se rapprochent encore davan- 
tage, rugueux, noirs, hérissés, ruisselants, hors d'aplomb, 
et ne laissant voir entre leurs cimes, hautes de deux mille 
pieds, qu'une étroite bandelette de ciel qui luit bien 
loin de voua comme une espérance. En bas est la nuit, 
le froid, la mori ; jamais un rayon de soleil n'arrive jus- 
que-là. Cest l'endroit le plus farouchement pittoresque du 



A ti'avers cette nature en désordre, elle roule, tourne 
presque toujours à angles droits el très-soudainement. 
Quoique nous ayons descendu trois fois en Espagne cette 
espèce de montagne russe, qu'on appelle la Descarga, 
au triple galop, au milieu des vociférations du zagal, du 
majorai et du delantero, dans un carillon de coups de 
fouet, de grelots et d'injures, nous ne pouvions nous dé- 
fendi'e d'une certaine émotion en dégringolant ainsi sur 
trois roues, la quatrième retenue par le sabot, qui taloit- 



naît terriblenient, et la tète da che^.aoua la main, renâ- 
clant au-dessua du yide« le long de pentea très-roides et 
dégarnies de parapet à presque toua les endroits dange- 
reux, tt semble qpi'à toute minute oava verser; cependant 
cela nanrive jamais^ et les pointes de. mélèzes ou de ro* 
cbers <|ui se dressent du fond de l!ab2nia sont privées du 
plaisir de vous empaler. Pendant la mauvaise saison, on 
se sert de traîneaux^ et, disent les guides, si le traîneau 
glisse dans le gouf&e, on a le temps de se jeter de côté : 
avantage touchant ! 

Après avoir traversé des ponts hardis^ des souterrains 
prodigieux, car il y en a un où tout le poids de la mon- 
tagne porte sur une pile de maçonnerie, on parvient à une 
r^ion un peu moins resserrée. La vallée s'évase , la Do- - 
véria s'étale plus à son aise, les nuages et les brouillards 
amoncelés se dissipent en flocons légers. La lumière filtre 
moins avare du ciel ; cette teinte grise, verte, glaciale et. 
dure qui caractérise les horreurs alpestres, se réchauffe 
un peu ; quelques maisons s'enhardissent et montrent le 
nez à travers des bouquets d'arbres sur des gradins moins 
escarpés,^ et bientôt l'on atteint kella^ petit village où se 
trouve la première douane piémontaise. 

La douane est un bâtiment entouré d'un portique à ar- 
cades soutenues par des colonnes de granit gris. Sur la 
muraille nous remarqjuâmes un cadran solaire à l'état de 
sinécure, car les ravons de Tastre ne doivent pas parvenir 
souvent jusqu'à lui» Qporte l'inscription suivante : Tornuy 
iomando U sol, Vomhra smarrita, ma non ritoma piû 
Teta fuggita (L'ombre évanouie revient quand revient le 
soleil, mais l'âge enfui ne revient plus). Le concetto ita- 
lien joue déjà dans la pensée philosophique sur torna, 
tomandor ntoma. Ohl combien, phis. simplement ter- 
rible nous avertit jadis le cadran de l'église d'Urrugue, 
en approchant de la frontière d'Espagne, avec ce mot 
effrayant sur la fuite des heures : Vulnerant omnes, ul- 
tinuL necat (Toutes blessent la. deini&relue^') V ^vi<(^\SLS^^^& 



3* VOYAGE EU ITALIE, 

et cadrans, nous enteodons votre langage ; et nous avon^ 
fait graver sur notre cachet : Vivere mémento (Souviens- 
toi de vivre). En passant devant vous, nous hâtons le pas, 
fussions-nous fatigué et le lieu nous plùt-il pour planter 
noire tente ; car nous comprenons qu'il faut nous dépé- 
- cher de visiter cette lerre qui doit bientôt noua absorber 
dans son vaste sein. 

Le paysage s'égaye et devient riant. Des charrettes et des 
chars à bœufs vont et viennent, des paysans débusquent 
par des sentiers latéraux; des paysannes assez jolies, por- 
tant une large bande rouge au bas de leur jupe, nous 
regardent avec leur grand œil méridional. De blanches 
villas, des clochers se relèvent dans des flots de verdure ; 
la vigne s'étale en guirlandes et en berceaux ; on sent, à 
une certaine élégance, qu'on n'est plus en Suisse. La Do- 
véria continue à rouler dans son lit pierreux, mais â dis- 
tance respectueuse, comme un compagnon inculte et 
farouche qui préfère vous quitter k l'entrée de ia ville ; 
pourtant la chaussée çâ et là constellée d'énormes 
galets, une arche du pont emportée, témoignent de 
son mauvais caractère. Napoléon, qui bâtissait, pour 
réternité, n'a pu faii-e le pont assez solide pour les 
coups de tète du torrent : celte gracieuse vallée s'appelle 
Dovearo, 

Un détail assez singulier et peu italien, du moins dans 
nos idées septentrionales, c'est le parapluie bourgeois, 
le rifflard patriarcal, porlé par tous les gens que nous 
rencontrions , hommes , femmes et enfants ; le men- 
diant lui-raêrae a son parapluie. Nous comprimes bientôt 
pourquoi. 

Au dernier coude de la route s'élève une chapelle veil- 
lant sur un cimetière ; puis l'on arrive au pont de Crevola, 
qui termine avec une merveille tous les prodiges du Sim- 
ploQ. Ce pont, qui a deux arches supportées par une pile 
et des culées, est d'une hauteur immense, car la croix 
f/'ane église située plus bas atteint à peine la balustrade, 



VOYAuE EN ITALIE. 29 

ferme la vallée de Damo d'Ossola, qu*on découvre de là 
tout entière. 

A côté du pont, une passerelle en bois jetée sur la 
Dovéria sert aux relalîoas des maisons du bourg dissé- 
minées sur les deux rives. 

L'Italie se présentait à nous sous un aspect inattendu. 
Au lieu du ciel d'azur, des tons orangés et chauds que 
nous rêvions, sans penser après tout que l'Italie du 
nord ne peut avoir le climat de Naples, nous trou- 
vions un ciel nuageux, des montagnes vaporeuses, des 
perspectives baignées de brumes bleuâtres, un site 
d'Ecosse lavé par un aquarelliste anglais, un paysage 
humide, verdoyant, velouté, digne d'être chanté par un 
poète lakiste. 

Pour n'être pas le tableau que nous avions imaginé, 
celui que nous avions devant les yeux n'eu était pas 
moins très-beau; ces montagnes qu'estompaient les 
nuages qui s'effrangeaient en pluie, ces plaines vertes 
semées de villas, cette route bordée de maisons feston- 
nées de vignes étayées par des piliers de granit, ces jar- 
dins fermés par des dalles de pierre mises debout, 
formaient, malgré l'orage qui se résolvait en averse, un 
ensemble gracieux et magnifique. Chaque détail de con- 
struction révélait déjà un sentiment de la beauté et un 
soin de la forme qui n'existent ni en France ni en Suisse. 

Nous approchions de Domo d'Ossola, où nous ne tar- 
dâmes pas à entrer sous une pluie battante, qui, pour les 
raisons que nous avons dites tout à l'heure, ne prenait 
personne au dépourvu. La place de Domo d'Ossola, taillée 
en trapèze, est assez pittoresque, avec ses arcades aux 
piliers trapus, ses balcons projetés en saillie, ses toits 
débordant, ses galeries à colonnes et ses pavillons sur- 
montés de girouettes. 

L'auberge où la diligence s'arrêta était peinturlurée, à 
la mode italienne, de fresques grossières, ou, çowtuvycwi 
dire, de barbouillantes en détrempe , reprë^etvVBLwX. &<&? 



50 V0YM;B en ITALIE. 

paysages entremêlés de palmiers et de plantes exotiques. 
Autour de la cour centrale régnait, comme dans le patio 
espagnol, une galerie à colonnes grisâtres. 11 était sept 
heures du soir, nous ne devions partir qu'à deux heures 
du matin, et il pleuvait comme pour un nouveau déluge. 
Nous avions dîné au village du Simplon, et la ressource 
de passer le temps à table nous était interdite. Nous de-> 
mandâmes au garçon de l'hôtel si par hasard il n'y avait 
pas quelque spectacle dans la ville. Le théâtre était fermé, 
et l'imprésario des marionnettes venait précisément de 
terminer ses représentations la veille ; mais il n'avait pas 
encore quitté Dcmio d'Ossola. L'idée nous vint de nous 
faire organiser, une soirée pour nous tout seul, et nous 
voilà accompagné d'un guide qui nous croyait fou, sau- 
tillant à traversées flaques d'eau, sous les hachures pres- 
sées de la plure, à la recherche du niarionnettista. Tout 
en marchant, nous cherchions à saisir quelques aspects 
de la ville. A la clarté mourante du jour, l'on pouvait 
démêler encore sur les murailles des peintures pieuses, 
des statuettes de madones coloriées, éclairées par des 
lampes. 

L'une de ces fresques avait pour sujet la sainte Vierge 
tirant les âmes du purgatoire, accompagnée de saint 
Gervais et de saint Protais. Ces représentations sont fré- 
quentes dans les rues et le long des routes en Italie; à 
chaque pas ce sont de petits monuments avec des calvaires 
en relief et peints au naturel, des Notre-Dame, des anges 
gai'diens, ou des dévotions particulières au pays. Le 
marionnettiste n'était pas chez lui ; il était allé souper à 
l'Osteria, et, quoiqu'il y eût de la cruauté à déranger un 
pauvre homme en train de boire un pot de vin violet en 
face d'un morceau de polenta frite, nous eûmes jusqu'au 
bout le courage de notre fantaisie, et Luciano Zane (c'est 
ainsi que se nommait l'imprésario) consentit pour 20 fr., 
a moyenne de ses recettes, à nous donner une rcprésen- 
lation spécialef charmé, quoique un peu surpris du ca- 



YOYÀGa El» ITAUH. 31 

• 

price. Il nous demanda une heure pour raasembler son 
orchestre, prévenir son compère^ habiller ses aeteurs, 
mettre en place ses décorset illuminer sa salle. 

Au bout d*une: heure^ sous la pluie qui ne discontinuait 
pas,, nous, nous rendîmes au théâtre. Un quinquet placi 
près d'une pancarte sur laquelle se lisait : si récita^ en 
indiquait la porte. La marmaille de la ville, que nou& 
avions dit de laisser entrer, garnissait déjà les bancs^ et 
c'était plaisir de voiir pétiller ee» yeux noirs et rire ces> 
jolies bouches roses aux lueurs de lampes doublées par 
le miroir placé derrière elles comme réflecteur. Rien 
n'était plus simple qjue cette ^lle de spectacle ; les quatre 
murs blanchis à la chaux, quelques bancs, une tribune 
de bois, et le théâtre élevé de trois ou quatre pieds sur 
un tréteau. La toile, par un vague souvenir d'art qui ne 
.s'éteint jamais en Italie, retraçait la £ameuse fresque de' 
l'Aurore du Guide, qu'on admire au palais Rospigliosi, et 
dont la gravure est populaire, mais dans un goût étrusque 
et caraïbe le plus^ étrange du monde. 

L'orchestre, composé de quatre musiciens typiques, 
dont l'un battait fortement la mesure avec son pied, joua 
une courte ouverture, et la toile se. leva à notre grande 
satisfaction et à celle des petites fiUesv qui se haussaient 
pour mieux voir.. 

L'on reprès^ita d'abord Girolamo^ calife pour vingt- 
quatre heures, ou les Vivants qui font semblant d'être, 
morts : c^ est Fhistoire de cet ivrogne des Mille et une 
Nuits transporté dans le palais par Haroun-al-Raschild 
et son fidèle Giaffir, mêlée à. une intrigue d'opéra-co- 
mique que ne désavoueraient pas MM. Scribe et Saint- 
Georges, et qui peut-être vient d eux. Girolamo, qui parle 
le dialecte piémontais, tandis que les autres acteurs se 
servent de l'italien pur, porte un habit à la française cou- 
leur raisin de Corinthe, une perruque ébouriffée, agré- 
mentée d'une (fueue grotesquement tirebouchonnée. Son 
masque est grimaçant, sa bouche se*, tosd^ k^ ^^\vk \sÀ. 



TOÏAGB EH ITALIE, 
eorlcnt de la li^te ; il bredouille, gesticule et ae démën^ 
comme un posséda. Clrolamo est un type qui revient danF 
plusieurs pièces, comme dans Girolamo, maître de mu- 
sique, Girolamo, médecin malgré hii ; c'est une sorte de 
Sganarelle, mais plus rusé, plus méchani, moins gana- 
che. Par certains coins, il ressemblerait à Mayeux : il est 
sensuel, séducteur, courtisan, et fourbe au besoin, tout 
cela avec un certain cachet de bêtise et de l'usticitë que 
le marionnettiste, qui anime ce nervis alienis mobile 
lignum, fait très-bien sentir; aussi chaque entrée de Giro- 
lamo est-elle saluée par de grands éclats de rire. 

C'est un spectacle étrang-e et qui prend bientôt une 
inquiétante réalité, qu'une représentation de marion- 
nettes. Jamais caricaturiste ne tit une plus amère parodie 
delà vie. Hogarth, Ouîshanck, Goya, Daumier, Gavarni 
n'atteignent pas à cette puissance d'ironie involontaire. 
Que d'acteurs célèbres rougiraient de dépit s'ils voyaient 
leurs gestes maniérés et faus, leurs poses de jambes èlu> 
' diées devant le miroir, répétées avec une stupi'lilè mnca- 
nique plus cruelle que toutes les critiques du monde 1 
■ .N'est-ce pas, en outre, tout le secret de la comédie hu- 
Llnaine? quelques douzaines d'automates sans esprit et 
Ifiana cœur, morceaux de bols bariolés d'oripeaux, à qui 
Ideux ou trois mains cachées donnent un lantôme d'exis- 
' tence, et que font parier comme elles le veulent des voix 
qui ne sont pas dans leurs poitrines. 

Luciano Zane et son compère faisaient dialoguer Giro- 
lamo, Ilaroun-al-Raschild, Giaflir et les autres personna- 
ges; une voix de femme au timbre de contralto prétait 
organe à la princesse ef aus odalisques : cette voix 
était celle de la femme de Luciano Zane, perchée sur un 
banc, derrière la toile, à cûtè de son mari. 

Les décorations n'étaient pas trop mal faites et ressem- 
blaient, par l'exagération de la perspective, aux vues 
d'optique pour les enfants. L'intérieur du palais du calife 
tnonlrail des elTorts d'imagination pour atteindre au luxe 



VOYAGE EN ITALIE. S5 

oriental; des nègres portant des torchères formaient ct-^ 
riatides et soutenaient un plafond qui avait des velléités 
d'Alhambra. 

La grande pièce fut suivie d*un ballet mythologi^iue, 
la Vengeance de Médée, où le chorégraphe n'avait pas eu 
égard au précepte d'Horace, que Médée n'égorge pas ses 
enfants en public ; car la magicienne immolait avec la 
fureur la plus sauvage deux petites poupées à ressorts, et 
formait un groupe qui ne rappelait nullement le tableau 
d'Eugène Delacroix. Pour ne pas faire de chagrin à cer- 
tains danseurs de notre connaissance, nous ne décrirons 
point le pas seul et les pas de deux des premiers sujets, 
qui égalaient Saint-Léon pour l'élévation et touchaient les 
frises à chaque instant. Hais quelles jolies attitudes de 
compas forcé et de télégraphe en démence ! 

Le ballet achevé, nous passâmes derrière le théâtre. 
Luciano Zane nous fit voir son répertoire composé de 
plusieurs manuscrits en italien avec la traduction inter- 
linéaire en dialecte ; ses acteurs et leur garde-robe ran- 
gés dans des tiroirs ; il y avait là, couchés côte à côte 
dans le meilleur accord, le grand prêtre, le roi, la reine, 
la princesse, le calife, Girolamo, le génie du bien, le 
génie du mal, la Mort, David et Goliath, le Galant et sa 
Dame, tous les personnages de ce petit monde automa- 
tique ; les habits brillaient de paillettes, de passequilles, 
de gazillons et de fanfreluches. 

Cette vue nous fit penser au commencement des mé- 
moires de Wilhem Meister, où il raconte sa passion enfan- 
tine pour les marionnettes, et au soir où il apporte chez 
la Marianne, comédienne dont il est amoureux, et qui 
s'attendait peut-être à un autre présent, les figurines qui 
ont tant amusé sa jeunesse et développé en lui le goût du 
théâtre. 11 explique longuement le caractère et l'emploi 
de chaque poupée à la jeune femme, qui regarde le lit de 
temps en temps et finit par s'endormir sur son épaule : 
sage avertissement dont nous devrions b\^w ^t^Ç\\ft\ • 



Si YOUGR EN ITALIE. 

Nous reTeniona très-enGhaniè de Luciano Zane,. qui 
è^t lui-même ses pièces, peint ses décoratLous, modèle 
et habille ses marionnettes, lorsqu'on nous apprit que* 
le plus grand talent du genre, que Tillustre, Fincomps^ 
rable, le jamais assez loué, était un certain Famiola de 
Varallo, un homme admirable dont les marionnettes re- 
muent les yeux et la bouche, qui ne récite pas, qui impro- 
vise et fait des allusions politiques d'une finesse et d'une 
audace inouïes, un homme charmant, plein d'esprit, 
adressant aux femmes, dont son théâtre est toujours plein, 
mille bons mots et gaillardises qui les font rire aux lar- 
mes ; il représente la prise de Peschiera avec des canons, 
des mortiers et des soldats en uniforme exact ; il a des 
danseuses parfaites, qui vous font mourir d'amour quand 
elles dansent la saltarelle, en tordant leurs petits reins de 
bois ; enfin, Famiola est le premier homme du monde : 
il n'a qu'un dé£aut, c'est d'être à Palenza, sur le lac 
Majeur, d'où peut-être il vient de partir. Nous rêvions 
déjà d'interrompre notre voyage et de nous mettre au 
pourchas de Famiola, sauf à le suivre au bout du monde 
après l'avoir trouvé, lorsqu'on vint nous dire de monter 
ea diligence. Au. lieu de suiwa Famiola, comme c'était 
notre envie, nous partîmes pour Milan. C'était plus sage ; 
mais, tout en roulant dans l'obscurité, nous rêvions tou- 
jours aux belles marionnettes, qui faisaient des gestes 
extravagants et cabriolaient à travers notre gommeiL 



n 



LC LàC MâJCUR^— «eSTObCALXilOE, MILAN 



La plaie continuait, et les lueurs confuses de Taube se 
noyaient dans des nuages si bas qu'ils touchaient presque 
le sol et se confondaient a^ec les Tapeurs qui s'élevaient 
de terre. On traversa deux foisy, sur des bacs, une petite 
rivière torrentueuse, déjà gonflée par l'orage, et, quand 
le jour parut, nous étions sur les bords du lac Hageur^ à 
la hauteur de Baveno ; l'eau, agitée par je mauvais temps 
de la nuit, ondulait assez fortement, et le hc ae donnait 
des airs de houle «omme la mer. Cependant le ciel se fai- 
sait clair devant nous; mais de grandes nuées noires et 
grises, qui dégouttaient encore, restaient amoncelées sur 
les montagnes de l'autre côté du lac. Ces montagnes, d'un 
ton vigoureux qulls doivent à la végétation qui les recou- 
vre, faisaient valoir les cimes vaporeuses du mont Rosa, 
du Simplonet du Saînt-Gothard, ébauchées au fond de la 
perspective ; leurs reflets rembrunissaient les eaux, le 
paysage était sévère ; le lac Majeur que nous nous étions 
figuré comme une coupe d'or remplie d'azur, avait une 
mine tempétueuse et mâle. Nous trouvions la beauté où 
nous attendions la grâce. 

La route ourle le lac, et la vague vient lécher la chaus- 
sée ; on longe une interminable soil^ d^ \ôx^\^ ^\ ^^ 



9t fOTAGX EN ITALIE. 

vtr«i av«c de blancs péristyles, des toits en tuiles rondes 
et d» lemsses guirlandées de vignes luxuriantes, soute- 
aiM« par des étais de granit. Le granit remplit là Toffice 
du bois de sapin chez nous. On en fait des clôtures, des 
pieux et même des planches, ou plutôt des dalles, sur les- 
quelles les lavandières savonnent le linge à genoux au 
bord du lac, comme pour lui demander pardon de cet ou* 
trage. Sur ces terrasses, à plusieurs gradins souvent et 
qui remblayant des jardins soigneusement cultivés, s'épa^ 
nouissent toutes sortes de fleurs et d'arbustes. Nous y 
avons remarqué à plusieurs reprises, et non sans étonne- 
ment, car c'était la première fois que nous rencontrions 
cette bixarrerie, des massifs d'hortensias gigantesques, 
qui, au lieu d'avoir cette nuance rose ou mauve qui leur 
est habituelle en France, offraient des teintes d'un azur 
charmant : ces hortensias bleus nous ont beaucoup frappé, 
car le bleu est la chimère des horticulteurs, qui cherchent 
aans les trouver la tulipe bleue, la rose bleue, le dahlia 
bleu, le nombre des fleurs de cette couleur étant extrême- 
ment restreint. Nous écrivons ceci en tremblant de peur 
de nous faire tancer par Alphonse Karr, qui n'est pas in- 
dulgent pour la botanique des littérateurs. Biais les hor- 
tensias du lac Majeur sont incontestablement bleus. On 
nous a dit qu'on les obtenait ainsi en les faisant pousser 
dans de la terre de bruyère. C'est la recette du jardinier 
des îles Borromées, qui doit être bonne ; car tous ces hor- 
tensias, couleur du ciel, sont magnifiques. On peut aussi 
arriver au même résultat en saupoudrant la terre de 
soude. 

Les îles Borromées, au nombre de trois, l'isola Hadre, 
l'isola Bella, l'ile des Pécheurs, sont situées dans la partie 
septentrionale du lac, qui forme une espèce de corne 
dont la pointe est tournée vers Domo d'Ossola. Ces îles 
étaient primitivement des rochers dénudés et stériles. Le 
prince Vitallien Borromée y fit apporter de la terre végé- 
tale et construire des jardins dont la réputation est euro- 



VOYAGE EN ITALIE. 57 

pèenne. Nous disons construire, à dessein ; car la maçon* 
nerie y joue un grand rôle, comme dans presque tous les 
jardins italiens, qui sont plutôt des morceaux d'architec- 
ture que des jardins. Il s*y plante plus de marbres que 
d'arbustes, et Vignole y a plus à faire que Le Nôtre ou la 
Quintinie. L'isola Madré se compose, ainsi que l'isola Bella, 
d'une superposition de terrasses en recul que domine un 
palais. L'isola Bella, qu'on voit très-distinctement de la 
route, est ornée de tourelles, d'aiguilles, de statues, de 
fontaines, de portiques, de colonnades, de vases, et de la 
plus riche décoration architecturale. Il y a même des ar- 
bres tels que cyprès, orangers, myrtes, citronniers, cédrats, 
pins du Canada; mais évidemment, la végétation n*est 
que l'accessoire : l'idée si simple de mettre dans un jar- 
din de la verdure, des fleurs et du gazon n*est venue que 
fort tard, connue toutes les idées naturelles. Plus loin, 
i'ile des Pécheurs fait baigner dans l'eau le pied de ses 
maisons à arcades, dont la rusticité fait un heureux con- 
traste avec la pompe un peu prétentieuse de l'isola Madré 
et de l'isola Bella. 

Ces îles ont été le sujet de descriptions enthousiastes 
qu'elles ne justifient pas, vues de la rive. Les sept ter- 
rasses de l'isola Bella, terminées par une licorne ou un 
pégase, ont un aspect théâtral qui ne cadre guère avec le 
mot humilitas^ devise des Borromées, qu'on y trouve écrit 
dans tous les coins. L'isola Madré et ses cinq remblais, 
supportant un château carré, ennuient par trop de symé- 
trie, et l'on s'étonne qu'elles aient été célébrées si chau- 
dement. Nous y trouvons l'idéal et le prototype du jardin 
français comme on Tentendait sous Louis XIV, et comme 
l'aurait aimé Antoine, jardinier de Boileau. Les imagina- 
tions romantiques, n'en déplaise à Rousseau, qui voulait 
loger là sa Julie, feront bien de choisir un autre site pour 
leurs héroïnes ; celui-ci convient davantage aux princesses 
de madame de Lafayette. 

C'est à Belgirata, un peu avant Arona, que rè^\d& %:»sir 



'3b VOï*GE en fTAtIÈ. 

loni, l'illirslre uuleui' des Promessî spasi. On le voit sou- 
rent assis «levant sa porte, en face du lac, qui regarde 
passer les voyageurs. Il a une figure bienveillante, véné- 
rable et disf ingTJée, dont les plans dessinés par la maigreur 
rappellent lafigure deM, de Lamartine. Tous les jours un de 
ses amis, philosophe et métaphysicien profond, vient en- 
tamer avec lui, quelque temps qu'il fasse, une de ces 
grandes discussions qui ne peuvent avoir de solution ici- 
bas, car on y parle des hauts raystèresde l'âme, de l'iufmi 
et de rèternité. 

Le lac et la route sont Li-ès-animès : le lac, par les ba- 
teaux pêcheurs, les barques de trajet et les pyroscaphes 
qui vont de Sesto-Calende à Bellinzona ; le chemin pardgs 
chars à bœufs, des voitures et ^es piétons armés de l'iné- 
vitable parapluie. Les paysannes, quelquefois jolies, sont 
affligées de goitres comme dans le Valais, soit qu'elles en 
viennenl, soit que les mêmes causes, le voisinage das 
montagnes et l'eau de neige, produiseut les mêmes effets. 
En approchant d'Arona, on découvre sur la ooUineà 
droite la statue colossale de saint Chartes Borromée, qui 
domine le lac ; c'est, depuis le colosse de Rhodes el celui 
de Néron à la Maison dorée, la plus grande statue qu'on 
ait faite. Le saint, posé dans une attitude noble et sim^ds, 
tient un livre d'une main el de l'autre semble bénir la 
contrée qu'il protège et qui s'étend à ses pieds. On peut 
monter jusque dans la tête de ce colosse, qui est en fer 
forgé et coulé, par un escalier pratiqué dans le massif de 
maçonnerie dont il est intérieurement rempli. Cetle statue 
gëanle, qui émerge peu â peu des bois dont la colline est 
couverte, et finit par dominer l'horizon comme un veilleur 
solitaire, produit un effet singulier. 

Arona, où l'on s'arrête pour déjeuner, a un air com- 
plètement espagnol. Les nuiisons ont des toits et des bal- 
s en saillie, des grilles aux fenêtres basses, des enca- 
drements peinis, des madones sur les murailles. L'église, 
où se trouvent de beaux tableaux de Gaudenzio Vinci, et 




qûê noui^ A'éAlfifes pas le ieiiofpiSF dd visiter, rappelle les 
églises d'Espagne. Daiis ranberge^ nous retrouyâmea la 
cour intérieure ornée de colonnes et de galeries comme 
en Andalousie^ et mille rapports qui nous frappèrent. 

Le lac se termina à Sesto-€alende. Le Téssin se jette 
dans le laë Majeur à cet endroit. Sesto-Galende est sur 
l'autre rive, et Ton traverse le fleuve sur un bac, car la 
route de HMan passe par cette petite ville. Pendant qu'on 
arrangeait la voiture dans la lourde barque, un pelit vieil-' 
lard bizarre et grknaçant, la tête penchée et les doigts fai- 
sant des démandiés extravagants, exécutait sur un violon 
qui n'était pas de Crémone, malgré le voisinage, un ail 
populaire d'une mélodie à la fois joyeuse et mélancolique. 
Encouragé par une petite* pièce de monnaie, il ne cessa 
de jouer tout le temps du passage, et nous fîmes notre 
entrée à Sesto-Galende au son de la musique, ce qui est 
fort galant. 

Sesto^Calende noud plut assez. C'était jour de marché. 
Circonstance favorable pour un voyageur : car un marché 
fait venir du fond des campagnes une foule de paysans 
caractéristiqties qu'il serait fort difficile devoir sans cela. 
La plupart de» âsmmes avaient une coiffure originale et 
d'un charmant effet : les cheveux, nattés et roulés avec 
soitt sur la imqué, sont fixés par trente ou quarante épin* 
gles d'argent, disposées en auréole et formant au-dessus* 
de la tête oomnie une dentelum de peigne ; une plus 
grosse épingle, ornée à ses deux bouts d'énormes olives 
de métal et passée à travers le chignon, complète cette 
parure, qui nous rappela lei^ femmes de Valence. Ces 
épingles, nommées sponUmi^ co^t^t ass(ez cher, et ce- 
pendant nous avons vu ainsi coiffées de pauvres femmes 
et des jeunes filles à la jupe effrangée, aux pieds nus et 
pOudi*eux ; ellen doivent, sans doute, sacrifier à ce luxe 
dès objeti^ de première nécessité. Mais la première néces- 
sité, pour une fettttue, n'est-elle pas d'être belle^ etde« 
épingles d'ai^gcMt ne sont-elles pas çrètfecsXA^^ d^s^^wx- 



VOYAGE SIf ITALIE. 
? ftous èlioiis si charmé de ne pas leur voir sur lv\ 
e danVeus mouchoirs de rouennerie, comme elles en 
tTBietU h droit de par la civilisalion qui court, que nous 
_ " i aurions embrassées pour l'amour du costume ; les 
jolies s'entend. Les hommes, quoique três-mal vêtus, 
n'étaienl pas en blouse, délicatesse qui nous fit plaisir et 
, compensa la profonde douleur que nous avait fait éprou- 
Hger dans la province de Guipuscoa la rencontre inattendue 
^■e ce hideux vêtement, lorsque nous allâmes, l'année 
^Kernière, aux courses de Bilbao : quelques-uns même 
^^ortaient le chapeau calanes, comme en Espagne, ef leurs 
teints bronzés s'harmonisaient avec cette coiffure si su- 
périeure aus tuyaux de poêle et aux tromMons à la Pi- 
pelet, dont les populations croient devoir se 
fiiversellement. 
[ Les toits de tuile en auvent, les murs blanchis 

, les serrureries compliquées des fenêtres, mettent 

ËSto-Calende beaucoup plus près d'Irun ou de Fontâra* 

e qu'on ne saurait le croire : los évenlaires encombrés 

i pastèques, de tomates, de citrouilles, de poteries gros- 

|ëres, ont un aspect déjà tout méridional :| sur les pa^ 

s des maisons le badigeon annuel a respecté des fre&- 

s dont quelques-unes sont assez anciennes, et qui re- 

résentent des sujets de piété. L'une de ces peintures, 

"li s'offre aux yeux en descendant du bac du Tessin, est 

e Madone portant l'enfant Jésus dans ses bras : une in- 

(rîption que nous avons copiée en donne la date, 

s fecii fieri Antonius Yarallus, Slll Martis 1564, Noi 

marquâmes aussi sur l'abside de l'église un Christ 

m, comme le Christ de Burgos. 

\ La domination autrichienne commence k Sesto-Calende. 

Pautre rive du lac est piémoataise. C'est à Scsto-Calende 

îl'on trouve, pour la première fois, les pantalons bleus 

■liants et la tunique blanche des Hongrois, uniforme 

it vous verrez de nombreux exemplaires dans le royaume 

;bardo-vénilion que vous allez parcourir. On visita noa 



in- 

ioc ^\ 

tUB^^H 

de. ^n 



VOYAGE EN ITALIE. 41 

malles, mais très-sommairement et sans les tracasseries 
auxquelles nous nous attendions, d'après les récits des 
voyageurs. On nous demanda ensuite nos passe-ports, 
qu'on nous rendit très-poliment après quelques moments 
d'attente dans une salle décorée de cartes et de vues de 
Venise, et dont la fenêtre donnait sur une cour peuplée 
de poulets à moitié épilés, d'une physionomie féroce et 
piteuse, la plus risibledu monde. Ces misérables volailles, 
préparées pour la broche, se promenaient gravement avec 
deux plumes au derrière. Cependant, malgré cette amé- 
nité de formes, nous devons dire que notre signalement 
était déjà arrivé de Paris et recopié sur tous les regis- 
tres ; nous avions cependant voyagé avec rapidité, ne nous 
étant arrêté qu'un seul jour à Genève. 

Ne quittons pas Sesto-Galende sans faire le portrait 
d'une jeune fille qui se tenait debout sur le seuil d'une 
boutique. L'intérieur obscur lui faisait un fond vigou- 
reux et chaud, sur lequel elle se détachait comme une 
tête de Giorgione. Nous saluâmes en elle la beauté mé- 
ridionale dans son type le plus pur. Ses yeux noirs bril- 
laient comme des charbons sous son front couleur d'ambre, 
au milieu de sa pâleur mate. Elle avait ce teint d'un seul 
ton, cette faccia smorta qui n'a rien de maladif, et qui 
montre que la passion concenti'e tout le sang au cœur. 
Ses cheveux drus, épais, luisants, crépelés par petites 
ondes, se soulevaient sur ses tempes, comme si le vent 
les eût gonflés, et son col s'attachait à ses épaules par 
une ligne simple et puissante. Elle nous laissa tranquil- 
lement la regarder sans sauvagerie ni coquetterie, nous 
devinant peintre ou poète, peut-être tous les deux, et 
nous faisant l'aumône d'un de ses aspects. 

Le postillon autrichien a un costume assez pittoresque, la 
veste verte avec l'aiguillette jaune et noire, les bottes fortes, 
le chapeau cerclé de cuivre, et au côté ce cor de chasse 
dont il est souvent question dans les mélodies de Schu- 
bert. CliQse digue de remarque, le poslillou^ q^\ ^^^x^ 



4t VOYAGE EN ITALIE.. 

tous les pays mène la civilisation en poste, puisque civili«' 
sation et circulation sont pour ainsi dire synonymes, est 
un des derniers fldëlea à la couleur locale. Il mène des 
ilnglais en makintoâh> et en watei^rooC, et il garde sa 
livrée bariolée et caractéristique ; c'est le passé qui con- 
duit l'avenir en faisant claquer soti foUet. 

De Sesto-Galende à Milan, la route est bordée de vignes 
et de plantation» cTarbres de la végétation la plus vigou- 
reuse et la plus lumnrîante. Les rameaux empêchent la vue 
de s*étendpey et l'on avance entre deux murailles de ver-^ 
dure, baignées par des ruisseaux d'eau courante. 

A Soma, il yamne trés^belle façade d'église, et dans 
cette église quelques fresques d'un ton tendre et agréable, 
quoique d*un goût qui- marque la décadence de l'art. 
Pour nous qui sommes accoutumés aux rancidités de la 
peinture à l'hâile, l'espèce de fleur de la fresque a un 
charme tout nouveau. On rencontre fréquemment sur ce 
chemin, soit par petits groupes, soit isolés, ou dans des 
fourgons d'artillerie, des soldats autrichiens qui vont et 
viennent ; ils ont l'air triste et doux, et semblent attaqués 
de nostalgie. Malgré leur maintien réservé, ils produisent, 
même sur l'étranger, un effet désagréable ; il est doulou- 
reux de voir le bec de l'aigle d'Autriche au flanc de cette 
belle contrée, et pourtant les vainqueurs n'affectent pas 
l'allure triomphante et superbe ; on dirait même qu'ils 
cherchent à se dissimuler et à tenir le moins de place 
possible; mais le flegme allemand est incompatible avec 
la vivacité italienne : c'est une question d'antipathie au- 
tant que de patriotisme. 

GaUarate et Rho vous amènent à Milan en deux relais. 
Une magnifique allée d'arbres annonce qu'on approche de 
la ville, qui se présente fort majestueuse de ce côté. Un 
arc de triom^die à qui celui du Carrousel passerait entre 
les jambes, et qui pourrait lutter de grandeur avec l'arc 
de l'Étoile, donne à cette entrée un caractère monu* 
mental que le reste ne dément pas. Sur le haut de 



VOYAGE EN^ ITALIE. 4$ 

Tare, une figura allégorique, la Paix ou la Victoire, con- 
duit un char de bronze attelé de six chevaux. A chaque 
angle de Tentablement, des écuyers tendant des couronnes 
font piaffer leurs montures d'airain; deux colossales 
figures de fleuves accoudés sur leurs urnes s'adossent au 
cartel gigantesque qui contient l'inscription votive, et 
quatre groupes de deux colonnes corinthiennes marquent 
les divisions dti monument, soutiennent la corniche ^et 
séparent les arcades au nombre de trois ; celle du milieu 
est d'une prodigieuse hauteur. Cette porte dépassée, on 
tratei'se la place d'Armes, qui nous a paru presque aussi 
grande que le Champ de Mars. Sur la gauche s'arrondit 
un amphithéâtre immense, destiné à des manœuvres ou 
à des représentations en plein air ; au fond s'élève le vieux 
château, et plus loin se découpe sur le bleu du ciel, 
comme im filigrane d'argent, la blanche silhouette du 
dôme, qui n'a aucunement le contour d'une coupole ; mais 
dôme, en Italie, est le terme générique, et n4mplique pas 
ridée de coupole. 

Dèsqu'on s'engage dans les rues, on sent, à l'élévation des 
hâtiments, au mouvement de la population, à la propreté, 
à la confortabilité générales, qu'on est dans une capitale vi- 
vante, chose rare en Italie, où il y a tant de villes mortes; 
des voitunes nombreuses courent rapidement sur les bandes 
dallées, espèce de railways de pierre enchâssés dans le 
pavé fait de cailloux. Les maisons ont l'air d'hôtels, les 
hôtels ont l'air de palais, et les palais de temples ; tout est 
grand, régulier, majestueux, un peu emphatique même, 
on ne voit que colonnes, architraves et balcons de granit. 
C'est quelque chose entre' Madrid et Versailles, avec une 
netteté que Madrid n'a pas ; cette ressemblance espagnole 
dont nous avons déjà parlé notfs frappe à chaque pas, et 
nous ne ponvon» nous emfpôcher d'y revenir, car per- 
sènne, que nous sachions, ne Ta encore remarquée ; aux 
fenêtres pendent de grtinds stores rayés blanc et \^>mn&\ , 
léif boutiques ont- des rtdôatit de mfeme co\x\^ut ojsk w^m 



44 VOYAGE £N ITALIE. 

fou l penser aux tendidos . Les femmes de la classe moyenne, 
ou qui ne sont pas en grande toilette, portent lemezzaro^ 
espèce de voile noir qui joue la mantille à s y tromper ; 
riilusion serait presque complète, si les Autrichiens ne 
venaient la détruire. 

On nous avait indiqué pour y descendre, dans la Corsia 
de Servi, Thôtel de la Ville, le meilleur de Milan, et qui 
mérite sa réputation. Cette auberge est un palais dont 
s'accommoderait plus d'un prince. Nous avons vu dans nos 
voyages des têtes à couronne moins bien logées assuré- 
ment. Sa façade est un morceau d'architecture fort re- 
commandable, orné de pilastres, de consoles et de bustes 
de grands hommes de l'Italie, peintres, poètes, historiens, 
guerriers; l'escalier, digne d'une résidence royale, est re- 
vêtu, du haut en bas, de marbres, de stucs et de pein- 
tures d'une richesse inouïe et d'une exécution étonnante; 
le plafond, surtout est remarquable : il représente diffé- 
rents sujets mythologiques, avec des grisailles, des bas- 
reliefs, des balustres, et des fleurs d'un éclat et d'une 
touche à faire envie à Diaz. Toutes les chambres sont dé- 
corées avec le même soin et le même goût : tantôt ce sont 
quelques baguettes, deux ou trois masques et quelques 
attributs dans le style de Pompeï; tantôt des ornements 
rocaille, d'un flamboyant et d'un tarabiscoté exquis, ou 
bien des camaïeux et des émaux de Limoges, imités à trom- 
per l'œil, ou encore des tapisseries qui frisonnent comme 
la soie et miroitent comme le velours, des caissons, des 
rosaces, des arabesques d'un caprice inépuisable et d'un 
relief étrange. 

Les moindres corridors ont leurs magnificences et leur 
curiosité : quant à la salle à manger, elle est d'un luxe 
écrasant ; huit cariatides colossales de sexe alterné vous 
regardent prendre votre repas et vous intimident de leurs 
yeux fixes au regard blanc. Elles supportent un plafond à 
compartiments d'une richesse folle. Ce ne sont que festons, 
découpures, pendentifs, imitation de pierres précieuses et 



VOYAGE EN ITAUE. 



45 



de dorure plus brillantes que ne le serait la réalité. Ces 
peintures, dont on n*a aucune idée en France, ont été faites 
par un certain décorateur nommé Àlfonso, mort depuis 
deux ans à peu prés. C'est tout ce que nous ayons pu sa* 
voir sur lui. Nous avons décrit cet hôtel avec détail. Il 
pourra donner une idée du luxe de Milan. Nous y sommes 
resté deux jours, admirablement logé, nourri et servi pour 
un prix fort raisonnable. 

Il est tellement dans l'usage des voyageurs de médire de 
leurs hôtes et des hôtelleries où ils s'arrêtent, que nous 
rendons ici à ce superbe établissement la justice qu*il mé- 
rite. Nous aurons assez de descriptions d'un genre tout 
différent pour faire contraste* 



MILAN, L£ DOME, LE THÉÂTRE DIURNE 



Le Dôme est la préoccupation naturelle de tout voyageur 
qui arrive à Milan. Il domine la ville, il en est le centre, 
Tattraction et la merveille. C'est là qu'on court tout de 
suite, même la nuit quand il ne fait pas de lune, pour en 
saisir au moins quelques profils. 

La jnazza del Duomo, assez irrégulière dans sa forme, 
est bordée de maisons dont il est d*usage de dire du mal; 
pas de guide du voyageur qui ne demande qu'elles soient 
rasées pour en faire une grande place symétrique dans le 
goût Rivoli. Nous ne sommes pas de cet avis. Ces maisons, 
avec leurs piliers massifs, leurs bannes couleur de safran 
faisant face à des bâtisses sans ordre et d'inégales hauteurs, 
forment un très-bon repoussoir pour la cathédrale. Les édi- 
fices perdent souvent plus qu'ils ne gagnent à être désob- 
strués. On a pu s'en convaincre par plusieurs monuments 
gothiques auxquels les échoppes et les masures qui s'y 
étaient agglutinées ne nuisaient pas comme on avait pu le 
croire ; ce n'est pas, d'ailleurs, le cas du Dôme, qui est 
parfaitement isolé : mais nous pensons que rien n'est plus 
favorable à un palais, à une église et à tout édifice régu^ 
lier, que d'être entouré de constructions incohérentes qui 
en font ressortir la noble ordonnance. 



Quand pn regarde le Dôme de la place, le premier effet 
est éblouissant : la blancheur du marbre, tranchant sur 
le bleu du ciel, vous frappe tout d'abord; on dirait une 
'mmense guipure d'afgent posée sur un fond de lapis la- 
^uli. C'est la première impression, et c'est aussi le der- 
nier souvenir. Lorsque nous pensons au Dôme de Milan, 
c'est ainsi qu'il nous apparaît. Le Drtme est une des rares 
églises gothiques de l'Italie, mais ce gothique ne ressem- 
ble guère au nôtre. Ce n'est pas cette foi sombre, ce mys- 
. tère inquiétant, cette profondeur ténébreuse, ces formes 
ëmaciées, cet élancement de la terre vers le ciel, ce ca- 
ractère d'austérité qui répudie la beauté comme trop sen- 
suelle et ne prend de la matière que ce qu'il en faut pour 
faire un pas au-devant de Dieu; c'est un gothique plein 
d'élégance, de grâce et d'éclat, qu'on rêverait pour les 
palais féeriques, et avec lequel on pourrait bâtir des alca- 
zars et des mosquées aussi bien qu'un temple catholique. 
La délicatesse dans l'énormité et la blancheur lui donnent 
Fair d'un glacier avec ses mille aiguilles ou d'une gigan- 
tesque concrétion de stalactites ; on a peine â croire que 
ce soit un ouvrage fait de main d'homme. 

Le dessin de la façade est des plus simples : c'est un 
angle aigu comme le pignon d^une maison ordinaire, et 
bordé d'une dentelle de marbre, portant sur un mur, sans 
avant-corps, sans ordre d'architecture, percé de cinq portes 
et de huit fenêtres et rayé de six groupes de colonnes fuse- 
lées, ou plutôt de nervures se terminant en pointes évidées 
surmontées de statues, et remplis, dans leurs interstices, 
de consoles et de niches supportant et abritant des figures 
d'anges, de saints et de patriarches. Par derrière jaillis- 
sent en innombrables fusées, comme les tuyaux d'une 
grotte basaltique, des forêts de clochetons, de pinacles, 
de minarets, d'aiguilles en marbre blanc et la flèche cen- 
trale, qui semble une congélation cristallisée en l'air, s'é- 
lance dans l'azur à une hauteur effroyable, et met à deux 
pas du ciel la Vierge qui se tient debout à sa pointe^ le 



-1» VOYAGE EN II&UL 

|iiedsur un croissant. Au milieu de cette Façade sont ïn- 
crilscesmots : 3/iirùc noscenti, qui forment la dèdi(;iice de 
la cathédrale. ' 

Commencée par Jean Gatèas Visconti, continuée par 
Ludovic le More, la basilique de Milan a ëtè terminée par 
Napoléon. C'est la plus grande église connue après Saint- 
Pierre de [tome : l'intérieur en est d'une simplicité ma- 
jestueuse et noble. Des rangées de colonnes couplées y 
forment cinq nefs. Ces groupes de colonnes, malgré leur 
masse réelle, ont de la légèreté à cause de la sveltesse des 
fûls. Au-dessus du cliapileau des piliers, ils portent une 
espèce de tribune fenestrée et découpée où sont logées des 
statues de saints; puis les nervures continuent et vont se 
rejoindre au sommet de la voûte, ornée de ti'èdes et d'en- 
trelacs gothiques peints avec une si gffa^jp^U^i^tf^ 
qu'ils tromperaient tous les yeux si le crépi lombè par 
place ne laissait pas voir la pierre nue. 

Au centre de la croix, une ouverture entourée d'une lia- 
lUBtrade permet au regard de plonger dans la chapelle 
cryptique où repose saint Charles Borroniêe dans un cer- 
cueil de cristal recouvert de lames d'argent. Saint Charles 
Borromée est le saim le plus révéré du pays. Ses venus, 
sa conduite pendant la peste de Milan, l'ont rendu popu- 
laire, et son souvenir est toujours vivant. 

A l'entrée du chœur, sur une travée qui supporte un 
crucifix accompagné d'anges en adoration, on lit dans un 
cadre de bois l'inscription suivante : ÂUendile ad pelram 
unde excisi eslU. Ile chaque côté s'élèvent deux magnifi- 
ques chaires de même métal, soutenues par de superbes 
figures de bronze et plaquées de bas-i'cliefs d'argent dont 
la matière fait la moindre valeur. Les orgues, placées non 
loin des chaires, ont pour volets de grands tableaux de 
Procaciiii, si notre mémoire n'est pas en défaut ; autour 
du cliœur régne un Chemin de la Crois:, sculpté par André 
Biffi et quelques autres staluaires milanais comme lui. Les 
anges éplorés, qui marquent les stations, ont une grande 



YOYAGS EN ITALIE. 40 

variété d'attitudes, et sont charmants, quoique d*une grâce 
un peu efTéminée. 

L'impression générale est simple et religieuse; une lu- 
mière douce invite au recueillement ; les grands piliers 
montent jusqu'à la voûte avec un jet plein d'élan et de foi; 
aucun détail apparent ne vient détruire la majesté de l'en- 
semble. Point de surcharge, point d'empâtement de luxe: 
les lignes se suivent d'un bout à l'autre, et le dessin de 
l'édifice se comprend d'un seul coup d'oeil. L'élégance su- 
perbe du dehors semble se voiler de mystère et se faire 
plus humble ; le bruyant hymne de marbre abaisse un peu 
la voix et modère ses éclats : l'extérieur, à force de légè- 
reté et de blancheur, est peut-être païen ; l'intérieur est 
chrétien â coup sûr. 

La sacristie renferme un trésor qui ne peut pas nous 
étonner, nous qui avons vu la garde-robe de Notre-Dame 
de Tolède, dont une seule robe, entièrement couverte de 
perles blanches et noires, vaut sept millions, mais qui 
n'en contient pas moins des richesses inouïes. Nous cite* 
rons d'abord, parce que l'art passe toujours avant l'or et 
Targent, un beau Christ à la colonne^ de Gristoforo Gobi, 
Milanais, et un tableau de Daniel Crespi représentant un 
miracle de saint Charles Borromée, œuvre d'une violence 
toute magistrale et d'une grande férocité de tournure ; puis 
nous mentionnerons les bustes d'argent des évéques, de 
saint Sébastien et de sainte Thècle, patronne de la paroisse, 
tout constellés de rubis et de topazes; une croix d*or étoi- 
lée de saphirs, de grenats, de topazes brûlées et de cristal 
de roche ; un magnifique Évangile datant de 1018, donné 
par l'archevêque Ribertus, tout en or et portant sur sa 
couverture, ciselé en style byzantin, un Christ à jupon ac- 
compagné de quatre figures symboliques, le lion, le bœuf, 
l'aigle et l'ange ; un seau pour puiser l'eau bénite, en 
ivoire travaillé de la façon la plus délicate et garni d'anses 
de vermeil figurant des chimères; un ciboire de Benve- 
nuto Cellini, prodige d'élégance et de finesse^ V^icî\\x^ ^w 



40 vosuE e:: mm. 

[»lunie4e'^iatCharl€s£orr(HQée>£t,des tableaux de soie 
de LudovicoPellegriiii. 

Dans le coin d'une nef, avant de monter au dôme, nous 
jetâmes uu coup d'oail sur uu tombeau bistoriè de figures 
allégoriques coulées en brome par le cavalier Aretiii, sur 
les dessins de Micbel-Ange, d'un stjlc violant et superbe- 
On arrive d'abord sur le toit de l'église en gravissant mi 
escalier garai à tous ses angles d'inscriptions préveatives 
DU comminatoires, qui ne prouvent pas beaucoup en Ta- 
veur de la piété et de la propreté italiennes. 

Ce toit, loui liéi'issé de clochetons et côtoyé d'arcs-bou- 
tanls qui forment des corridors en perspective, est fait de 
grandes dalles de marbre , comme le reste de l'édifice. 11 
s'élÈve dojà bien au-dessus des plus hauts monumeats de 
la ville. (Ju bae-relief de la plus fme exécution s'enclave 
dans chaque arc-boutaat ; chaque clocheton est peuplé de 
vingt-cinq statues. Nous oe croyons pas qu'aucun autre 
endroit du monde renTerrae dans le même espace un si 
.grand nombre de figures sculptées. On ferait à une ville 
importante une population de marbre avec les statues dn 
Dôme; on en compte sis mille sept cent seize. Nous avions 
entendu parler d'une église de Uorèe, peinte à la manièxe 
byzantine, par les moines du mont Âtlios, et qui ne con- 
tenait pas moins de trois mille figures, grandes ou petites. 
C'est peu de chose à côlè de la cathédrale de Hilan. A pro- 
pos de personnages peints ou sculptés, nous avons eu sou- 
rent cette chimère, si jamais nous étions investis d'un 
pouvoir magique, d'animer toutes les figures créées par 
l'art dans le granit, dans la pierre, sur le bois et sur la 
toile, et d'en remplir un pays dont les sites seraient des 
fonds de tableaux réalisés. les niullitudes sculptées du 
Dôme nous remirent celte fantaisie en léle- Parmi ces sta- 
tues, il y en a unedeCanova, unSamiSeAosften logé dans 
une aiguille, et une Eve, de Cristoforo Gobi, d'une grâce 
charmaiilc et sensuelle, qui étonne un peu dans un pareil 
endroit. Du reste, elle est fort belle, et les oiseaux du ciel 



VOYiferEîriîAtCB. M 

né'pftfiriMsiitniitfâmeût scatulaliisèè de^(m Yétement para- 
disiaque*. 

De cettfe pfàte^ïifler Tbi! dèéottiw vxt panorama im- 
mense : on voit en même temps lés Âlpied et lés Apennins, 
lé^vastés pîainefT de la Lombardië, et Vbn peut avec une 
lunette régler sa montre sur lëxadran de Téglf^e de Honza, 
dont on distingue les assises blanches et noires. C'est à 
Hoiizst qu'on* garde la fameuse couronne de fer que Napo- 
léon {^o^a sthr sa tête lorsqu'il se fit sacrer roi d'Italie, en 
dfeant ) a Diefi me la donne ; gare à qui la touche ! » Cette 
couronne est en or et en pierres précieuses, comme toutes 
les couronnes, et doit son nom à un petft cercle de fer qui 
la ferme, et qu'on prétend forgé avec un clou de la vraie 
croix, ce qui en fait un joyau et une relique. Il faut une 
permission spéciale pour la voir^ depuis qu'elle a pris une 
nouvellb vsdeur en touchant ce front auguste ; mais on en 
montre une copie parfaitement exacte. Le guide nous ra- 
contait tout cela au' pied d'un clocheton et dans un fran- 
çais qui nom faisait préférer son italien. If nous disait à 
chaque instant : « Ifonsieur le chevalier, » à cause d'un 
petit bout de ruban rougenoué à notre boutonnière, espé- 
rant sans doute nous attendrir à l'endroit du zwantzig par 
cette qualification flatteuse. C'est la première fois qu'on 
nous a décerné ce titre honorifique, à quatre cents mar- 
ches au-dessus du pavé: Quel honneur! 

L'ascension dans la flèche découpée et trouée à jour 
n'a' rien depérilteui, quoiqu'elle puisse alarmer les gens 
sujétsr au vertige; Db firôlcs escali'ers tournent dans les 
tourêlted, et vous amènent à un balcon au delà duquel il 
n'y a plus que lé pyramidion de la flèche et la statue qui 
couronne l'édifiée. 

Nous n'essayerons pas cfe décrire plus en détail cette 
gigantesque basilique. Il faudrait un volume pour sa mo- 
nographie. Simple artiste, nous devons nous contenter 
d'un aspect général et d'une impression personnelle. Quand 
on est redescendu dans la me' et qtfontâ\l\e\.QW Ôl<^ W 



51 TOÏAGE ES ITAUE. 

glise, on retrouve sur les façades latérales el l'abside la 
même foule de statues, la même cohue de bas-reliefs : 
c'est une débauche effrénée de sculptures, un entassement 
incroyable de merveilles. 

Alentour de la cathédrale prospèrent toutes sortes de 
petites industries, des étalages de bouquinistes, d'opti- 
ciens eu plein vent, et ménne un théâtre de marionnettes 
dont nous nous promimes bien de ne pas manquer les 
représentations. La vie humaine avec ses trivialités s'agite 
et fourmille au pied du majestueux èdiflce, feu d'artifice 
pétrifié qui éclate en blanches fusées dans le ciel ; tou- 
jours le même contraste de la sublimité de l'idée el de la 
grossièreté du fait. Le temple du Seigneur donne de l'om- 
bre à la baraque de Polichinelle. 

Noire méthode, en voyage, est d'errer au hasard à tra- 
vers rues, comptant sur le bonheur des rencontres. Dans la 
rue di's Omenoni, notre bonne étoile nous lit tomber sur 
une façade qui aurait charmé notre ami Auguste Préauit : 
l'entablement écrase de son poids six cariatides énormes 
dans le style de Michel-Ange et de Puget, rendu pins 
flamboyant encore par les exagérations de la décadence. 
Imaginez les musculatures les plus ronflantes, les entre- 
lacements de nerfs les plus herculéens, les torsos les plus 
noueux, les pectoraux les plus ath'étiques, et vous n'at- 
teindrez pas encore à la réalité ; quant aux têtes, elles 
6ont incultes, hérissées, sauvages, roulant des yeux sinis- 
tres sous des sourcils eu broussaille et semblant grom- 
meler des mots de révolte dans leurs barbes désordonnées : 
chacune de ces figures porte le nom d'un peuple barbare 
vaincu :Suevus,Quadus,£duanus,Part!ius,Sarmata,Mar- 
comanus. Nous engageons les statuaires romantiques qui 
traverseront Milan à faire une visite au n" 1722 de la me 
degli Omenoni. 

A Milan, presque toutes les boutiques portent sur leur 
enseigne cette recommandation : i Ancienne maison de..., 
ancienne batellerie de...., ancien café de.... i Chez nous 



T0TA6E EN ITALIE. &5 

Ton mettrait : « Nouveau magasin, nouveau café. » Les 
débits devin, au lieu d*ètre barbouillés de rouge, comme 
en France, sont indiqués par des couronnes de pampre et 
de raisins d'un joli effet ; les marchands de pastèques 
arrangent aussi fort agréablement leur étalage. Les pas- 
tèques entamées laissent voir leur pulpe rose sur laquelle 
bruine un petit jet d'eau mince comme un cheveu, ou bien 
la chair du fruit, dégagée de sa peau, est taillée en co- 
lonne surmontée d'un morceau de glace pour chapiteau ; 
rien n'est plus frais à l'œil que ce mélange d'écorces 
vertes et de tranches vermeilles ; la pastèque ne ressem- 
ble en rien à nos melons ; l'intérieur en est rempli par 
une espèce de moelle neigeuse d'un ton rose, d'où jaillit 
une eau sucrée et fraîche. Quoique assez agréable lors- 
qu'il fait chaud, la pastèque se mange autant avec les 
yeux qu'avec la bouche ; elle séduit le goût par la vue. 
La tranche se vend quelques centimes et fait le régal du 
petit peuple. 

Tout en flânant, nous lisions les affiches des libraires, 
et nous regardions les titres des ouvrages exposés. Nous 
fijmes très-étonné d'y voir les œuvres politiques de Lamar- 
tine, de Louis Blanc, ^ les Mémoires de Caussidière, les 
52 petits livres de M. Emile de Girardin, et une foule de 
traités sur des matières dont nous aurions cru la discus- 
sion interdite ici. Nous ferons aussi la remarque que les 
ouvrages sur le droit, l'économie politique, la statistique 
et autres sujets analogues l'emportent en nombre sur la 
littérature et la poésie proprement dites. Pourtant l'on 
trouve partout les Alexandre Dumas, et, ce qui est plus 
étrange, les romans socialistes d'Eugène Sue, les Mystères 
de Paris et le Juif-Errant Pour ne laisser aucun doute 
sur la tolérance de la police à cet égard, une grande pan- 
carte annonçait â tous les angles de carrefour au théâtre 
de jour du jardin public, une représentation extraordi- 
naire : la Punition et la mort de Rodin par le choléra^ e'pi- 
9ode du Juif-Errant. Un tableau dans le &l^\e à.^^ ^Qt\x^\\.^ 



54 YOtAGE EN ITAUE. 

de-femmes sauvages et de serpents boas montrait le misé- 
rable en proie aui convulsions de Tagonie, et faisant, 
comme moyen d'attraction, des grimaces effroyables. Nous 
ne pouviiHis manquer un pareil spectacle, d'autant qixe la 
Scala était fermée, et que les Âéâtres secondaires ne 
jouaient pas ce jou^-là^ 



n 



LA CÈNE, BRESIA, VÉRONB 



te théâtre diurne, qui Arit auBsi servir de cirque, car 
leu chevaux et les attributs hippique* entrent paur beau*-- 
coup dans son ornementation, n'a pas de plafond: la 
voûte du ciel en tient lieu. Il se ceanpose d*un parterre, 
qut méftite son nom littéralement, et dô galeries^ coupée» 
enferme de loges, maissans cloison et libres par derrière. 

II était cinq heures et demie à peu près et la pièce eovch 
ïrnnç^' sub jave, crudb; mais bientôt le crépuscule vint, 
puis là nuit. Une chandelle s'alluma d'abord discrètement 
pour éclairer Facteur en scène, tandis que le reste était 
plonger dans Pbbscurité, à peu près comme ces danseuses 
d'Alger qui, comptant peu sur l'éclairage de la salle où; 
elles déploient leurs grâces^; ont près d'elles un nègre* 
tenant une b(mgie qu'il hausse ou baisse 'à propos, iliu^ 
minant les yeux; la tailliô et les pieds, suivant les progrés 
du pas. Enstiite une timide lueurvint se joindre à la pre- 
mière ; enftn, un bout de rampe* se leva, quelques quin- 
quets s'accrocHèiteirt; et le théâtre diurne se transforma - 
en un théâtre nocturne' mal édairè; Il est bien entendu ^ 
quela^alletfavaitque les étoiles" pour becs de ga^.^ 

Les acteursTienouB^ont pas;paru' trop mauvais. Malheu* 
reugemttûtmdeffloiselle de €àrdoville fetAl ^^Xxa, xûàx^^ 



58 Ï0Ï4GE EM ITALIE. 

el noire, et faisait regretter la blonde et vivaccAlphonsiiic 
des DÉlassements-Coiiiiques. Les deux jeunes fiUea, quoi- 
que plus agréables, ne justifiaient pas assii la surveil- 
lance de Dagobcrt ; mais le prince Djalma était accompli 
de tout point ; nous ne croyons pas qu'il soit possible de 
t réaliser plus exactement un type ; jamais tète d'im carac- 
L tère plus indien ne roula sous un sourcil bleu et sous un 
' turban blanc un œil si plein de flammes et d'éclairs ; le 
nez arqué et mince, les joues unies, la bouciie rouge, le 
teint couleur d'or : on eût dit Itama partant à ta conquête 
de l'Ile de Ceylsn. It arpentait la scène dans son vêtement 
blanc relevé d'agréments rouges qui semblaient des filets 
de sang, avec des mouvements de jeune tigre à la fois 
languissants et brusques. I.e Rodin, qui est le bouc émis- 
saire de la pièce, et que la haine publique appelle peut-être 
d'un autre nom, a, sauf le chapeau à bords immenses, 
loule la physionomie du Basile de Beaumarchais, avec une 
nuance de Tartufe en plus : l'habit est noir, la culolte 
coiu'te, les bas et les souliers indiquent le prêtre autan! 
que possible ; l'acteur, pour complaire au public, s'était 
Ldonné toute la laideur qu'on peut obtenir avec du char- 
jon, de l'ocre et du bistre ; il était vraiment hideux, avec 
ioa front bas, ses yeux pochés, ses joues livides et sa 
^arbe bleuâtre montant jusqu'aux pommettes ; le choléra 
Wleu, à son sortir de la presqu'île empestée du Gange, ne 
«evait pas avoir la raine plus cadavérique et plus effroya- 
%\e. A chaque contorsion que la souffrance lui arrache, 
[ lorsque la terrible raaladiele tenaille, c'étaient des applau- 
dissements et des trépignemenla frénétiques. 

Le foyer, où l'onpeut fumer, est enpiein air ; les acteurs, 
qui n'ont pas de loge, s'habillent péle-mêle derrière la 
scène, dans une espèce de baraque en planches, à peu 
près comme à l'Hippodrome de Paris. 

Le même soir, nous nous arrêtâmes près de la cathé- 
drale, devant les Ruratlini, qui se distribuaient des coups 
de bâton et tombaient sur le rebord do leur cadre, comme 



TpTÂGE ER ITALIE. 57 

les acteurs de bois du Guignol des Champs-Elysées. Le dia- 
logue en patois milanais était inintelligible pour nous, et 
la comédie se réduisait en pantomimp ; le personnage qui 
nous a paru remplir le rôle du Polichinelle de France et du 
Punch d'Angleterre est une espèce d'Arlequin qui s'affaisse 
souvent sur lui-même et trompe ainsi les raclées de ses 
adversaires. 

Rentré à Thôlel, comme nous regardions une gravure 
delà CènCy de Léonard de Vinci, que nous pensions tout à 
fait effacée, d'après les doléances des voyageurs, on nous 
dit qu'elle existait encore assez visible dans un couvent 
transformé en caserne autrichienne, près de Sainte-Marie 
des Grâces. 

Le lendemain, notre première visite fut pour Sainte- 
Marie des Grâces, charmante église du Bramante, toute en 
briques que le crépi, tombé en beaucoup d'endroits, laisse 
voir comme une chair vermeille ; ce qui donne à l'édifice, 
quoique délabré, un aspect rose et blanc ; un air vivace 
et jeune; les chapelles latérales sont ornées de fresques 
représentant des supplices; sur la porte d'une de ces cha- 
pelles sont encadrés deux médaillons de bronze de la 
Vierge et du Christ, d'une expression onctueuse et d'un 
travail très délicat ; les voûtes basses, les incrustations de 
marbre, les miroirs et les cristaux à facettes qui les déco- 
rent sont fout à fait dans le goût espagnol, et nous en 
avons vu une toute semblable dans le couvent de San- 
Domingo, à Grenade. 

En sortant de l'Église par la sacristie, dont le plafond 
bleu est semé d'étoiles d'or, on débouche dans le cloître de 
l'ancien couvent. La guerre habite l'antique asile de la 
paix; les soldats, ces moines violents, ont remplacé les 
moines, ces soldats paisibles ; la caserne s'emboite toujours 
aisément dans le monastère; les régiments et les communau- 
tés, ces multitudes solitaires, se ressemblent par un point : 
Fabsence de famille. Le pavé des longues arcades, troubla 
autrefois par le bruit monotone des saud9\Q^) ib^^wxv^^ ^K>r 



58 YOncnS m ITALIE; 

jourd'hui soui» les crosses de fosib; le isa/bmriMtsA'tkfi 
tait la cloche ; le jorement éclate où murmnrait la pnèiiif 
la vie militaire , avec sa brutalité , s'étale i^'travcTO* lëar 
cours : ici c'est une chemise qui sèche; là uirpantâldnécar^ 
télé qui gambade auvent ; partout des caissons ouverts, des 
râteliers d'armesf, des gamelles et des victuailles, le désor- 
dre discipliné du camp. Le long des murailles rayées pur 
le temps, l'incurie ou la grossièreté impie de la soldates- 
que, on discerne encore des peintures représentant les 
miracles du fondateur de l'ordre, toujours occupé à dé- 
jouer les tentations du diable, qui lui apparaît tantôt souB 
la forme d'un chat, tantôt déguisé en singe, ou, ce qui est 
plus fin, sous les traits d'une belle femme. 

La Cène de Léonard de Vinci occupe le mur du fond du 
réfectoire. L'autre paroi - est couverte par un calvaire 
de Montorfanos, daté de 1495. Il y a du talent dans 
cette peinture. Hais qui peut se soutenir devant Léonard 
de Vinci ? 

Certes, l'état de dégradation où se trouve ce chef- 
d'œuvre du génie humain est à jamais regrettable; pouiv 
tant il ne lui nuit pas autant qu'on pourrait croire. Léo- 
nard de Vinci est par excellence le peintre du mystérieux, 
de l'ineffable, du crépuscule ; sa peinture a l'air d'une 
musique en mode mineur. Ses ombres sont des voiles qu'il 
entr'ouvre ou qu'il épaissit pour'faire deviner une pensée 
secrète. Ses tons s'amortissent comme les couleurs' des' 
objets au clair de lune, ses contours s'enveloppent et se 
noient comme derrière une gaze noire, et le temps, qui dte 
aux autres peintres, ajoute à celui-ci en renforçant les 
harmonieuses ténèbres où il aime à se plonger. 

La première impression que fait cette fresque merveil- 
leuse tient du rêve : toute trace d'art a disparu ; elle sem*- 
ble flotter à la surface du mur, qui l'absorbe comme une 
vapeur légère- C'est l'ombre d'une peinture, le spectrô 
d'un chef-d'œuvre qui revient. L'effet est peut-être plus 
sohnnel et plus religieux que si le tableau) même' étfiil^ 



VOYAGE EN ITAUE. M 

mmt ; le cospajB disparu, mais l'âme survit tout eniiéoe. 
Xe.Cbrist occupe le milieu de la table, ayant à sa droite 
saint Jean l'apittre.bien'^aimé ; saint Jean dans l'attitude 
ll'adorati(m, l'ceil attentif et doux» la bouche entr'ouverte, 
Je visage ^silencieux, se penche respectueusement, mais 
^ectueusement, comme le cœur appuyé sur le maître 
divin. Léonard a fait aux apôtres des figures rudes, forte*' 
ment accentuées ; car les apôtres étaient tous pécheurs, 
manouvriers et gens du peuple. Ils indiquent, par l'éner- 
gie de leurs traits, par la puissance 4e leurs muscles, 
,'qu'ils sont l'Église naissante. Jean, avec sa figure fémi- 
Bine, ses traits purs, sa carnation d'un ton fin et délicat, 
semble plutôt appartenir à Fange qu'à l'homme ; il est 
plus aérien que terrestre, plus poétique que dogmatique, 
plus amoureux encore que croyant ; il symbolise le passage 
de la nature humaine à la nature divine. Le Christ porte 
empreinte sur son visage la douceur ineffable de la victime 
volontaire, l'azur du Paradis luit dans ses yeux, et les pa- 
roles de paix et de consolation tombent de ses lèvres 
comme la manne céleste dans le désert. Le hleu tendre de 
sa prunelle et la teinte mate de sa peau, dont un reflet 
semble avoir coloré le pâle Charles I*' de Van Dyck, réiîè- 
lent les souffrances de la croix intérieure portée avec une 
résignation convaincue. Il accepte résolument son sort, et 
ne se détourne point de l'éponge de fiel dans ce dernier 
. et libre repas. On sent un héros tout moral et dont Tâme 
fait la force, dans cette figure d'une incomparable suavité : 
le port de la tète, la finesse de la peau, les attaches déli- 
catement robustes, le jet pur des doigts, tout dénote une 
nature aristocratique au miUeu des faces plébéiennes et 
rustiques de ses compagnon'}. Jésus-Christ est le fils de 
Dieu ; mais il est aussi de la race des rois de Juda. A une 
religion toute spirituelle ne fallait-il pas un révélateur 
doux, élégant et beau, dont les petits enfants pussent 
s'approcher sans effroi? A la place de Jésus, assoyez So- 
crate à cette scène suprême, le caractère changera a.\]&*e\\&Vv 



60 VOYAGE W ITALIE. 

l'un demandera qu'on sacrifie un coq à Esculape ; l'autre 
s'offrira lui-même pour hostie, et la beauté de l'art grec 
serait ici vaincue par la sérénité de l'art chrétien. 

Nous aurions pu rester plus de jours à Milan, visiter les 
seize colonnes antiques de Saint-Laurent, le grand hôpital, 
le palais de Belgiojoso, plusieurs églises riches ou belles ; 
mais nous avons pour principe de ne plus rien chercher 
au delà d'une grande émotion, et la Cène de Léonard de 
Vinci ne peut être dépassée par rien; d'ailleurs Venise 
nous attirait invinciblement. 

Un tronçon de chemin de fer nous mena jusqu'à Trevi- 
glio ; la diligence continuant le wagon nous fit traverse^ 
de nuit Brescia, où l'on s'arrêta une heure. De Brescia 
nous ne pouvons rien dire, sinon que les maisons, vague* 
ment ébauchées dans l'ombre, nous ont paru extrêmement 
hautes, et que l'eau d'une fontaine, sur une place où l'on 
monte par quelques marches, nous a fait le plus grand 
plaisir par sa fraîcheur. Nous en bûmes à tâtons plusieurs 
gorgées, pendant qu'on relayait les chevaux. 

Dans le porche de Tauberge vivement éclairé était collée 
une affiche de spectacle. On annonçait deux ballets pour 
la foire prochaine , Alcine et Giselle , par mademoiselle 
Auguste Maywood, danseuse américaine, qui a fait quel- 
ques bonds sur le plancher de l'Opéra il y a plusieurs 
années. Les Brescians haussèrent dans notre estime à 
dater de ce moment-là, et la supériorité de la pantomime, 
intelligible dans toutes les langues, nous fut de plus en 
plus démontrée. 

De Brescia à Vérone nous n'avons pas grand'chose à 
mentionner, excepté une échappée sur le lac de la Garde, 
près de Peschiera; car nous avons marché comme les 
dieux homériques, dans un nuage, mais dans un nuage 
de poussière. 

Vérone, dont on ne peut prononcer le nom sans penser 

à Bomôo et Juliette, dont le génie de Shakspeare a fait 

deux êtres réels que l'histoire voudrait accepter, se pré* 



YOTAGE EN ITAUE. 61 

sente à Tceil du voyageur d*une façon assez pittoresque* 
On suit quelque temps l'Adige, qu'enjambe un grand pont 
singulier de briques rouges, avec des arches démesurées, 
des parapets dentelés en créneaux moresques, comme les 
murailles de Sévilie, et des escaliers qui empêchent les 
voitures d*y passer. Des tours rouges au faîte tailladé en 
scie déchiquètent fort convenablement l'horizon, et une 
belle porte antique, composée de deux ordres t[e colonnes 
et d'arcades superposées, reçoit majestueusement les 
pèlerins. 

Les Capuletti et les Hontecchi pourraient encore se 
quereller dans les rues de Vérone, et Tybalt y tuer Hercu- 
tio ; la décoration n'est pas changée : la tragédie de Shak- 
speare est merveilleusement exacte. A Vérone, comme dans 
une ville espagnole, il n*y a pas une maison sans balcon, et 
l'échelle de soie n'a qu'à choisir. Peu de villes ont mieux 
conservé le cachet moyen âge : les arcades ogivales^ les 
fenêtres en tréQes, les balcons découpés, les maisons à 
piliers, les coins de rues sculptés, les grands hôtels aux 
marteaux de bronze, aux grilles ouvragées, où rentable, 
ment couronné de statues brille de détails d'architecture 
que le crayon seul peut rendre, vous reportent aux temps 
passés, et l'on est tout étonné de voir circuler dans les 
rues des gens habillés à la moderne et des uhlans autri- 
chiens. 

Cet effet est surtout sensible à la place du Marché encom. 
bré de pastèques, de citrons, de cédrats et de tomates. Les 
maisons, coloriées de fresques par Paolo Albasini, avec 
leur mirador saillant, leurs ornements sculptés, leurs 
piliers robustes, ont la physionomie la plus romantique ; 
des colonnes à chapiteau compliqué achèvent de faire de 
cette place un merveilleux motif pour les aquarellistes et 
les décorateurs. C'est l'endroit le plus animé de la ville. 
On ne voit que femmes aux fenêtres et sur les portes, 
et la foule fourmille entre les éventaires des marchands. 

Entre la tombe apocryphe de Juliette, espèce de cuved^ 



» 



^r 63 VOYAGE EN ITALIE. 

^M marbre rouge*tre à demi enferrée dans un jardin, le» 
^r tombeaux en freine rue des Scaligers, et l'amphithéâtre 

H antique, ndus avona choisi, ne pouvanttout visiter, l'arène 

■ romaine, mieus conservée encore que le cirque d'Arles- 

H 11 ne manque à celle ^rgne qne l'enceinte extérieure, 

Hj' dont cinq ou six arcades restées intactearendent la restau- 

K ration du reste extrêmement facile : quelques semaines de 

r réparation permettraient d'y recommencer les jeux san- 

s;lants du cirque. Tout en montant et en descendant les 
-r-"^ 1 1 gradins, aussi purs d'aréles que s'ils avaient élé tai llés 
^" ' ^JJiiw, nous noHS disions : n Quelle admirable place de 
taureaux on ferait ici, et comme Montés, Chiclanero, Cu- 
charès, donneraient de belles estocades aux taureaux de 
fiaviria et de Veragoas sur cette arèneiqui a bu le sang des 
lions et des g'iadiateurs ! u On reconnait les Joges des bel- 
luairesetdes animaux féroces, les entrées et les sorties des 
acteurs, les vomitoires du peuple; la Gontine absorbante 
pour l'écoulement des eaux après les naumachies se dis- 
tingue parfaitement ; il ae manque que le public couché 
dans la poussière de Josaphat. Comme si l'on avait voulu 
donner une écbelle de la médiocrité moderne comparée à 
ia grandeur antique, on a bâti un théâtre en planches 
dans l'intérieur de l'arène, dont il couvre à peine quel- 
ques gradins; vingt-deux mille personnes pouvaient s'as- 
seoir à l'aise dans l'amphithéâtre romain. 

En nous rendant à la station du chemin de fer qui relie 
Vérone à Venise, nous remarquâmes un mouvement (de 
troupes, des roulements de tambours, et beaucoup de gens 
se dirigeant du même côté : on nous dit qu'on allait fusil, 
1er sept brigands, et que la veille on en avait fusillé cinq. 
Sile temps ne nous eût manqué, nous aurions été voir celte 
exécution, qui dans notre pays nous eût fait fuir; cor en 
voyage la curiosité va quelquefois jusqu'à la barbarie, et 
les yeux qui cherchent le nouveau ne se dètoiu-nent pas 
d'un supplice, si le bourreau est pittoresque et si le pa- 
tient est d'une bonne couleur locale. 



VOYAGE EN ITAUE. 63 

Heureusement le sifflet du chemin de fer nous fit renon- 
cer à cette pensée cruelle, et nous nous assîmes dans le 
wagon, divisé d'un bout à Tautre par un corridor, et où 
avaient déjà pris place deux vénérables capucins, les pre- 
miers moines que nous voyions. Il était six heures. A huit 
heures et demie nous devions arriver à Venise. 



{ 



VII 



VENISt 



Nous éprouvons quelque honte pour le ciel italien, 
qu'on se figure à Paris d*un bleu inaltérable, à dire qu'à 
notre départ de Vérone de grands nuages noirs encom- 
braient riiorizon; il est fâcheux de commencer un voyage 
au pays du soleil par des descriptions d*orage, mais la vé- 
rité nous oblige à confesser que la pluie tombait en larges 
tranches d'abord sur les lointains, ensuite sur les plans les 
plus rapprochés de la contrée à travers laquelle le chemin 
de fer nous emportait. 

Des montagnes couronnées de nuages, des collines 
égayées de châteaux et de maisons de plaisance formaient 
le fond du tableau. Les devants se composaient de cultures 
Irès-vertes, très-variées et trés-pittoresques. La vigne, en 
Italie, ne se plante pas comme en France; on la fait mon- 
ter et grimper en treilles, en guirlandes après des bali- 
veaux écimés qu'elle festonne de son feuillage. Rien n'est 
plus gracieux que ces longues rangées d'arbres qui, reliés 
par leurs bras de pampres, ont l'air de se donner la main 
et de danser autour des champs une farandole immense; 
on dirait un chœur de bacchantes végétales qui, dans un 
transport muet, célèbrent l'antique fête de Lyaeus : ces vi- 
g-nes folles, courant de branche en branche, donnent une 



VOYAGE EN nALIE. 05 

élégance inimaginable au paysage. De loin en loin, des 
métairies ouvertes laissaient voir sous leur portique des 
travailleurs prenant gaiement leur repas du soir, et don- 
naient de la vie au tableau. 

Notons ici quelques particularités da chemin de fer 
italien. Sur les écriteaux qui marquent la distance par- 
courue, sont indiquées aussi la pente ou Télévation du 
terrain. Les signaux se font au moyen de paniers d'une 
forme particulière, qu'on hisse le long de grands mâts à 
des hauteurs convenues. La voie de fer est simple et n*a 
pas de rail de retour. Aux stations, qui sont assez fré- 
quentes, des marchands viennent vous offrir de menues 
pâtisseries, de la limonade, du café qu'il faut avaler bouil- 
lant; car vous n'avez pas plutôt approché la tasse de vos 
lèvres, que le sifflet à vapeur fait entendre son cri stri- 
dent, et que le convoi se remet en marche. 

Le chemin de fer frôle Vicence, et bientôt arrive à Pa- 
doue, dont nous ne pouvons dire que la phrase qui sert 
d indication au décor d'Ângelo : « Â l'horizon, la silhouette 
de Pâdoue au moyen âge. » Une tour et quelques clochers 
se détachant en noir sur une bande de ciel à ton pâle, 
voilà tout ce que nous avons pu en démêler; mais nous 
nous dédommagerons plus tard. 

Le temps ne se raccommodait pas; des rafales de vent, des 
bouffées de pluie et de subites illuminations d'éclairs pour- 
suivaient le wagon dans son vol; il faisait presque froid, et 
ce bon vieux caban qui nous a rendu de si loyaux services 
en Espagne, en Afrique, en Angleterre, en Hollande et sur 
les bords du Rhin, nous prêta fort à propos l'abri de sa 
vaste rotonde et de ses grandes manches soutachées. Quoi- 
que la locomotive nous menât grand train, il nous sem- 
blait, tant notre impatience était vive, voyager sur un de 
ces chars traînés par des colimaçons, comme on en voit 
dans les arabesques de Raphaël. Chaque homme, poète ou 
non, se choisit une ou deux villes, patries idéales qu'il fait 
habiter par ses rêves, dont il se figure lespalm^» \!&*§»\w&^^ 



6(1 Y0T16E 'EH ITALIE. 

lesF maÎBcmst les aspects, d'après une architeeture mtô- 
rieure, à peu prés comme Piranèse seplaîtà bâtir avebsa 
peinte d'aquafortiste desK^onsùructionschimériques, mai&r 
douées d'une réalité puissante et mystérieuse. Oiii jette les 
fondations de cette i ville intuitif? Il serait difficile de le 
dire. Les récits^ les. gravures,, la vue d/une «aorte de géo- 
graphie^ quelquefois Teuphonieeu la singularité du nom, 
un conte lui quand on* était tout jeune^ la moindre parti- 
cularité : tout y contribue, tout y apporte sa pierre. Pour 
notre part,, trois villes nous onttoujours préoccupé : Gre- 
nade, Venise et le Caire^ Nous avons pu comparer la Gre- 
nade réelle' à notre Grenade, et dresser notre lit de camp 
dans^rAlhambra i mais la vie est si mal faite, le temps coule 
si gauchement, que nous ne connaissions encore Venise 
que parxette image tracée dans la chambre noire du cer>» 
veau, image souvent si arrêtée que l'objet même l'efface à 
peine. Nous nfétions plus qu'à une demi-heure de la Ve- 
nise véritable, et nous qui n*avons jamais souhaité qu'un 
seul grain de poussière accélérât sa chute dans le sablier, 
tant nous sommes' sûr que- la mort arrivera, nous aurions 
volontiers supprimé de notre vie ces trente minutes* 
Quant au Caire, c'est un autre compte à régler, et d'ail- 
leurs Gérard de Nerval l'a vu pour nous. 

Malgré la pluie qui. nous fouettait la figure, nous nous 
penchions hors de la fenêtre du wagon pour tâcher de 
sadsir dans l'ombre quelque ébauche lointaine de Venise, 
la vague silhouette d'un clocher, le scintillement d'une 
lumière ; mais la nuit se faisait profonde, et l'horizon im- 
pénétrable; enfiuj à une station» Ton avertit les gens qui 
voulaient descendre à Mestre. C'était à ^festre que naguère 
on s'embarquait pour Venise; maintenant, le chemin de 
fer a rendu la gondole inutile : un pont immense enjambe 
la lagune et soude: Venise à là terre ferme. 

Jamais nous n'avons éprouvé d'impression plus étrange. 
Le wagon venait de s'engager sur la longue chaussée. Le 
ciel était comme une coupole de basalte rayée de veines 



VOYAGE EX ITAiœ.. .67 

(BSàYe&. Des deux cètés^,. la lagune» avec ce noir mouillé 
plus sombre que robsouritè même, s'étendait dans Tin- 
connu. De temps en temps des éclairs blafards secouaient 
leurs torches sur l!eau» qui se révélsait: par un soudain 
embrasement, et le oonvoi semblait ohevaucher à travers 
le vide comme Fhippogriflà d*un cauehamary car on. ne 
pouvait di^inguer ni le ciel, ni TeaUv ni le pont. Gertesi 
ce n'était pas ainsi que nous avions ^révô notre entrée à 
Venise; maiscelle^là dépassait en fantastique tout ce que' 
l'imagination de Hartynn eût trouvé dejaiystérieux, de gi- 
gantesque et de formidable pour une avenue de Babylone 
ou de Ninive. L'orage et la nuit avatent pdrèparé à la ma~ 
nière noire la planche que le tonnerre dessinait en traits 
de feu ; et la locomotive ressemblait à. ces chariots bibli- 
ques dont les roues tourbillonnaient comme des flammes 
et qui raviss^t quelque prophète, aoiseptième cieL 

Cette course vertiginaise durai quelques minutes, puis 
la locomotive ralentit somessoi^et s'arrêta. Un grand dé- 
barcadère, sans aucune décoratioa architecturale, reçut 
les voyageurs, à qui Ton demanda leurs pasae^ports, en 
leur donnant une carie pour les envoyer r^rer plus tard; 
l'on entassa les malles dans une gondble^mnibus instal- 
lée en façon de galiotte, et l'on.se mit en marche. L'au- 
berge de l'Europe, qu'om nous avait indiquée, se trouve 
précisément à l'autre bout de la ville, circonstance que 
nous ignorions alors etqui nous valut la plus étonnantepro- 
menade qu'on puisse imaginer : cen^est pas le voyage dans 
le bleu de Tieck, mais c'est un voyage dans ledioir, aussi 
étrange, aussi mystérieux que ceux.qu^on fait pendant les 
nuits de cauchemar, sur les ailes de chauve-souris de 
Smarra. 

Arriver de-nuitàtla ville que l'os. xàve depuis longues 
années est'im accident de voyage trôS'^imple, mais qui 
parait combiné pour pousser la curiosité au dernier degré 
d'exaspération. Entrer dans, la démence de sa chimère les 
jeux bandés est toutcequ'iLy a de ptusirritant aam.<y»à&. 



68 Î0TA6E ER ITALIE. 

Nous Favions déjà éprouvé pour Grenade, où la diligence 
nous jeta à deux heures du matin, par des ténèbres d'une 
opacité désespérante. 

La barque suivit d'abord un canal très-large, au bord 
duquel se dessinaient confusément des édifices obscurs 
piqués de quelques fenêtres éclairées et de quelques falots 
qui versaient des traînées de paillettes sur Teau noire et 
vacillante ; ensuite elle s'engagea à travers d'étroites rues 
d'eau très-compliquées dans leurs détours, ou du moins 
qui nous paraissaient telles à cause de notre ignorance 
du chemin. 

L'orage, qui tirait à sa fin, illuminait encore le ciel de 
quelques lueurs livides qui nous trahissaient des perspec- 
tives profondes, des dentelures bizarres de palais incon- 
nus. A chaque instant l'on passait sous des ponts dont les 
deux bouts répondaient à une coupure lumineuse dans la 
masse compacte et sombre des maisons. A quelque angle 
une veilleuse tremblait devant une madone. Des cris sin- 
guliers et gutturaux retentissaient au détour des canaux ; 
un cercueil flottant, au bout duquel se penchait une om- 
bre, filait rapidement à côté de nous; une fenêtre basse 
rasée de près nous faisait entrevoir un intérieur étoile 
d'une lampe ou d'un reflet, comme une eau-forte de Rem- 
brandt. Des portes, dont le flot léchait le seuil, s'ouvraient 
à des figures emblématiques qui disparaissaient; des esca- 
liers venaient baigner leurs marches au canal et sem- 
blaient monter dans l'ombre vers des babels mysté- 
rieuses; les poteaux bariolés où l'on attache les gondoles 
prenaient devant les sombres façades des altitudes de 
spectres. 

Au haut des arches, des formes vaguement humaines 
nous regardaient passer comme les mornes figures d'un 
rêve. Parfois toutes les lueurs s'éteignaient, et l'on avan- 
çait sinistrement entre quatre espèces de ténèbres, les té- 
nèbi'es huileuses, humides et profondes de l'eau, les ténè- 
bres tempétueuses du ciel nocturne et les ténèbres opaques 



VOYAGE EN ItAUB. eO 

aes deux murailles, sur Tune desquelles la lanterne de la 
barque jetait un reflet rougeâtre qui révélait des piédes- 
taux, des fûts de colonne, des portiques et des grilles aussi- 
tôt disparus. 

Tous les objets touchés dans cette obscurité par quel- 
que rayon égaré prenaient des apparences mystérieuses, 
fantastiques, effrayantes, hors de proportion. L'eau, tou- 
jours si formidable la nuit, ajoutait encore à Feffet par son 
clapotement sourd, son fourmillement et sa vie inquiète. 
Les rares réverbères s'y prolongeaient en traînées san- 
glantes, et ses ondes épaisses, noires comme celles du 
Cocyte, paraissaient étendre leur manteau complaisant 
sur bien des crimes. Nous étions étonné de ne pas entendre 
tomber quelque corps du haut d'un balcon ou d'une porte 
entr'ouverte; jamais la réalité n'a moins ressemblé à elle- 
même que ce soir-là. 

Nous croyions circuler dans un roman de Maturin, de 
Lewis ou d'Anne Radcliff, illustré par Goya, Piranése et 
Rembrandt. Les vieilles histoires des Trois Inquisiteurs, 
du conseil des Dix, du pont des Soupirs, des espions mas- 
qués, des puits et des plombs, des exécutions au canal 
Orfano, tout le mélodrame et la mise en scène romantique 
de Tancienne Venise nous revenaient malgré nous en mé- 
moire, assombris encore par des réminiscences du Con- 
fessionnal des Pénitents noirs et d'Abellino ou le Grand 
Bandit. Une terreur froide, humide et noire comme tout 
ce qui nous entourait, s'était emparée de nous, et nous 
songions involontairement à la tirade de Malipiero à la 
Tisbé, quand il dépeint l'effroi que lui inspire Venise. 
Cette impression, qui semblera peut-être exagérée, est de 
la vérité la plus exacte, et nous pensons qu'il serait diffi- 
cile de s'en défendre, même au philistin le plus positif ; 
nous allons même plus loin, c'est le vrai sens de Venise 
qui se dégage, la nuit, des transformations modernes ; 
Venise, cette ville, qu'on dirait plantée par un décorateur 
de théâtre et dont un auteur de drames ^^ts&\^ ^^ve w 



70 VOUGBtEHITALHL 

rangé les laœursr pour le pins grandintàrét des intrignei 
et des dénoAmeofe. 

L'ombre lui rend le mystère dont le jour laTdéponille» 
remet le masque et le domino antiques aux vulgaires hai- 
bitants, et danneanx plus simples mouvements de la vie 
des allures d-intrigue ou de crime. Chaque porte qui 
s'entre-baille a Tàir de laisser passer un amant ou un 
bravo. Chaque gondole qui glisse silencinusâUffît paraît 
emporter un couple amoureux ou un cadavre avec un 
stylet brisé dans le cœur. 

Enfin la barque s'arrêta au bas d'un escalier de marbre 
dont la mer baignait les premières marches, devant une 
façade qui flamboyait par toutes ses ouvertures. Nous 
étions à l'ancien palais Ginstiniani, transformé aujour- 
d'hui en hôtel, comme plusieurs autres palais de Yeniae. 
Une demi-douzaine de gondoles étaient groupées à. la 
porte comme des voitures qui attendent leur maître : 
un grand escalier, asseï' monumental, nous condui- 
sit aux étages supérieurs, composés chaeiui d'une salle 
longue et profonde, de la largeur des £u^êtres, et 
d'appartements latéraux ayant vue sur le canal et sur la 
terre. 

En attendant qu'on nous servit à souper, nous nous 
étions accoudé au balcon, orné de colonnes de marbre 
et d'ogives moresques. La pluie avait cessé. Le ciel pur et 
lavé resplendissait d'étoiles, la voie lactée tachetait le 
sombre azur de cent millions de gouttelettes blanches, et 
de nombreux bolides rayaient Thorizon de leur fusée si 
vite évanouie. Quelques points brillants, étoilesf de la 
terre, scintillaient à l'autre rive, qu'elles faisaient devi^- 
ner; une silhouette indistincte de dôme s'ébauchait à 
notre droite, de l'autre côté de Teau, et, en: nous pen- 
chant un peu, nous découvrions à notre gauche une scin- 
tillante ligne de feux, que nous jugeâmes devoir être les 
réverbères de la Piazzetta. Quelques petites étincelles, 
semblables à celles qui courent sur le papier brûlé, sei^ 



VOYAGE Hf mnE. . 71 

pentaîent snr le 'fond noîr. C'étaient tes* lanternes der 
gonddes qui «(liaient et Tenaient. 

n'était pas tard encore, et nous aurions pu sartir ; 
mais nous nous étions promis de nous garder intact pour 
le lendemain le coupxl'œil de la place Saint-Marc, et nous 
avicms résolu d'attendre que la décoration fût éclairée. 
Nous eûmes donc la force de ne pas iqoitter notre cham- 
bre, où ne noustardâmes pas à nous endormir, malgré 
les piqâres des moustiques, en repassant dans notre tète la 
Venise de Canaletto, deBonnington, de Joyant et de Wyid. 

Le matin, noire premier mouvement fut de courir au 
balcon : nous étions à l'entrée du grand canal, en face de 
la douane de mer, bel édifice à colonnes rustiques ornées 
fie bossages et supportant une tour carrée, terminée par 
deux hercules agenouillés dos à dos et soutenant de leurs 
épaules robustes une boule du monde, sur laquelle 
tourne une figure nue de la Fortune, chauve psnr derrière, 
èchevelée par devant, et retenant avec ses mains les deux 
bouts d'un voile qui fait girouette et cède -à la moindre 
brise ; car cette figure est creuse comme la GiraMa de 
Séville. Près de la Dogana, s'arrondissait h- blanche 'eou* 
pole de Santa Maria délia Salute, avec ses volutes contour- 
nées, son escalier pentagone et sa population de statues. 
Une Eve dans le déshabillé le plus galant, nous souriait 
iu haut d'une -corniche sous un rayon de soleil. Noustc- 
connilmes sur^e-champ la Salute, d'après le beau tableau 
de Canaletto, qui est au Musée : au fond, l'on apercevait 
la pointe de la Giudecca et l'île de Saint-Georges-Majeur, 
où l'église de Palladio montre, au-dessus d'une batterie 
autrichienne, sa façade grecque, son ddme oriental «t son 
clocher vénitioi du rose le phis vif. 

Une école de natation était installée à l'embouchure du 
canal, et diverses embarcations de différents tonnages» 
depuis le bateau de pèche jusqu'au bateau à vapeur «t au 
troisHOiàts, dessinaient leurs agrès dans la sérénité ble^<^ 
du natin. Les barques qui tipproviaiOTmfttA \^t^^ tcm- 



VOYAGE El) nALIE. 



valent à la voile < 



i rame, suivant leur direction. 



C'était un tableau ravissant, aussi clair que celui de la 
veille était sombre. 

Aller à pied dans Venise est chose difficile pour un 
étranger. Noire premier soin fut donc de louer une gon- 
dole. Un a beaucoup abusa de la gondole dans les opéra»- 
comiques, les romances et les nouvelles. Ce n'est pas une 
raison pour qu'elle soit mieux connue, ^ous en ferons ici 
une description détaillée. La gondole est une production 
naturelle de Venise, un être animé ayant sa vie spéciale 
et locale, une espèce de poisson qui ne peut subsister 
que dans l'eau d'un canal. La lagune et la gondole sont 
inséparables et se complètent l'une par l'autre. Sans gon- 
dole, Venise n'est pas possible. La ville est un madrépore 
dont la gondole est le mollusque. Elle seule peut serpen- 
ter à travers les réseaux inextricables et l'infinie capilla- 
rité des rues aquatiques. 

La gondole Étroite et longuci relevâe à ses deux bouts, 
tirant très-peu d'eau, a la forme d'un palin. Sa proue est 
armée d'une pièce de fer, plate et polie, qui rappelle va- 
^ement un cid de cygne courbé, ou plutiït un manche de 
violon avec ses chevilles. S^x dents, dont les interstices 
sont quelquefois ornées de découpure, contribuent i cette 
ressemblan.e. Cette pièce de fer sert de décoration, de 
défense et de contre-poids, l'embarcation étant plus char- 
gée à l'arrière ; sur le bordage de la gondole, prés de la 
proue et de la poupe, sont plantés deux morceaux de boi» 
contournés comme ceux des jougs de bœuf, où le barca- 
rol appuie sa rame debout sur une petite plate-forme e[ 
le talon calé par un tasseau. 

Tout ce qui parait de la gondole est enduit de goudron 
ou peint en noir. Un tapis plus ou moins riche en garnit 
le fond ; au milieu est posée la cabine, la feice qui s'en- 
lève facilement lorsqu'on veut lui substituer un tendelet, 
dégénérescence moderne dont tout bon Vénitien gémit. La 
feIce est entièrement tendue en drap noir, et meublée de 



VOYAGE EN ITAUE.; 75 

deux moelleux coussins de maroquin de même couleur 
avec dossiers renversés ; de plus, il y a deux strapontins 
sur les côtés, de sorte qu'on peut y tenir quatre ; sur 
chaque face latérale sont coupées deux fenêtres qu'on 
laisse ordinairement ouvertes, mais qui se ferment de trois 
manières, premièrement par une glace de Venise à biseau 
ou à cadre de fleurs entaillées dans le cristal ; seconde- 
ment, par une jalousie à lames mobiles pour voir sans 
être vu ; troisièmement, par un panneau d'étoffe sur lequel, 
pour plus de mystère, on peut encore faire tomber le 
drap de la felce : ces différents systèmes glissent sur une 
coulisse transversale. La porte, par laquelle on entre à 
reculons, car il serait difficile de se retourner dans cet 
étroit espace, a seulement une glace et un panneau. La 
partie qui est en bois est sculptée avec plus ou moins 
d'élégance, selon la richesse du propriétaire ou le goût 
du barcarol. Au chambranle gauche de cette porte reluit 
un ècusson de cuivre surmonté d'une couronne ; c'est là 
que l'on fait graver son blason ou son chiffre ; au-des- 
sous, un petit cadre garni d'un verre et s'ouvrant à l'inté- 
rieur contient l'image pour laquelle le patron ou le gon- 
dolier ont une dévotion spéciale : la Sainte-Vierge, saint 
Marc, saint Théodore ou saint Georges. 

C'est de ce côté-là aussi qu'on accroche la lanterne, 
usage qui commence à se perdre un peu, car bien des 
gondoles cheminent sans avoir cette étoile au front. A 
cause du blason, du saint et de la lanterne, la gauche est 
la place d'honneur ; c'est là que se mettent les femmes, 
les personnes âgées ou considérables. Au fond, un pan- 
neau qui se déplace permet de parler au gondolier posté 
à la poupe, le seul qui dirige vraiment l'embarcation, son 
aviron étant à la fois une rame et un gouvernail. Deux 
cordes de soie avec deux poignées vous aident à vous re- 
lever lorsque vous voulez sortir, car l'on est assis très- 
bas; le drap de la felce est. enjolivé à l'extérieur de 
houppes de soie assez semblables à celles de% V^Qi\v!c\!^V& \^ 

1 



T4 tOf AAE EU VthLlE. 

prêtres, et, kwsqu*(m teut se fermer eomplétensMit, if 9e 
déploie sur l'arrière de te e^bine comme un drap m<MP- 
tuaire trop long sur vat cercuieil. Pour terminer la des- 
cription, disons que sur te bordage intérieur des espèce» 
d*arabesques sont enlevées en blanc sur le champ noir du 
bois. Tout celé n'a pas Tair fort gai, et cependant, sll ftial 
en croire le Beppo de liurd Byron, it so passe dans ces 
nôtres gondoles dea scènes aussi dr^tes que dans les cajp-> 
rosses d'enterrement. Madame Malibran, qui n'aimait pas 
à entrer dans ces petits catafalques, essaya, mais sans suo 
ces, d'en changer la couleur. Cette teinte, qui peut nous 
sembler lugubre, ne le parait pas aux Vénitiens , accoutu- 
més au noir par les édite somptuaires de l'ancienne répa« 
blique, et chez qui les corbillards d'eau, les draps mor^ 
tuaûres et les croque-morts sont rouges. 

Nous avions choisi une gondole è deux rameurs : edhii 
de la poupe, euit et recuit par le soleil, avec sa petite 
calotte vénitienne sur le haut de la tête, son épais collier 
de barbe fauve, ses manches retroussées, sa ceinture et 
son pantalon large, rappelait assez l'ancien caractère ; ce- 
lui de la proue, beaucoup plus petit-maitre et modernisé, 
portait une casquette d'où sortait une mèche frisée, une 
veste d'indienne à raies, un pantalon de monsieur, et mé- 
langeait au type du gondolier le type du domestique de 
place. Comme il faisait beau, un tendelet à bandes bleues 
et blanches remplaçait, à notre grand regret, la felce sous 
laquelle nous eussions volontiers étouffé de chaleur par 
l'excessif amour de la couleur locale. 

Nous demandâmes qu'on nous conduisit tout de suite 
à la place Saint-Marc, qui se trouvait bien où la ligne 
de gaz nous l'avait fait supposer la veille. En prenant le 
large, nous pûmes examiner la façade de notre auberge,, 
qui était vraiment fort magnifique avec ses trois étages 
de balcons , ses fenêtres mauresques et ses colonnettes 
de marbre. Sans un malheureux écriteau planté au- 
dessus du portique et contenant ces mots : « H6te} 



de Flteo^ eiàa HarseiUe» » le palais GkistiDiam se- 
rait eiic(M*0 tel fa*oa le voit sur le merveilleux plan 
d'Albert Dur er^^ à rexeeption de deux fenêtres au troi«- 
siéme étàge« pereèes à côté de la baie primitive» qu'on 
discerne Itmijours dans la muraille ; et les anciens pro* 
priétair^s, s'Us retenaient de l'autre monde dans la gon- 
dole à Caron» barcarol de l'enfer, retrouveraient sans 
hésiter leur demeure snr le grand canal, intacte, quoique 
déshonorée. Venise a cela de particulier que, bien que 
son drame soit fini, la décoration du passé y est restée en 
place. 

Les gotidoliers ram^t debeut en se penchant sur leur 
aviron. 11 est étonnant qu'ils ne tombent pas à chaque 
instant dans l'eau, car Umi le poids de leur corps porte 
en avant. Ce m'est que la grande habitude qui leur donne 
l'aplônaft séceiteaii^e pour se tenir ainsi toi^urs en sus- 
pens. L'aifypreiitissage doit coûter plus d'un plongecm; 
rien n'égale leur adresse à éviter les chocs, la précision 
avec laquelle ib tournent un angle de rue^ abordent un 
traghetto, un escalier; la gondole est si sensible à la 
moindre impsteesAïmi qiA'on dirait un être vivant. 

QUelifiies (Mu^s de rames nous eur^t bientôt amené en 
face d'un dies plue merveilleux spectacles qu'il soit donné 
à l'œil humain de contempler : la Piazzetta vue de la mer ! 
Nous tenant debout à la proue de la gondole arrêtée, nous 
nsfgardAm^ qud^e temps, dans une muette extase, ce 
lAleaftt sans tivià au monde, et le seul peui^tre que 
Thnaginatien ne puisse dépasser. 

A gauche, en prenant U point de rue du krge, on aper- 
çoit d'abord les arbres du jardin royal, traçant une ligne 
verte an-^ssue d'ime terrasse blanche, puis la Zecca 
(hôtel de la Mcmnaie), bâtiment de la robuste architec- 
tare, et Tàntienfie bibliothèque, œuvre de Sansovino, 
avec sesélégàMtesaread^ et son couronnement de statues 
a^fthvlogiqMesw 

A droite, séparé pà^ na espace qui toniM \^LV\ât^^^^^1 



76 VOYAGE EN ITALIE. 

vestibule de la place Saint-Marc, le palais ducal offre sa 
façade vermeille losangée de marbre blanc et rose, ses 
piliers massifs supportant une galerie de colonnettes^ 
dont les neiTures contiennent des trèfles quadrilobés, à 
six fenêtres en ogive, son balcon monumental enjolivé de 
consoles, de niches, de clochetons, de statuettes, que 
domine une Sainte-Vierge ; son acrotère découpant sur 
le bleu du ciel ses feuilles d'acanlhe et ses pointes alter- 
nées, et le listel en spirale qui cordonne ses angles, et se 
termine par un pinacle évidé à jour. 

Au fond de la Piazzetla, du côté de la Bibliothèque, 
s'élève à une hauteur prodigieuse le Campanile, immense 
tour de briques au toit aigu surmonté d'un ange d'or. 
Du côté du palais ducal, Saint-Marc, vu de flanc, montre 
un coin de son portail, qui fait face à la Piazza. La per- 
spective est fermée par quelques arcades de vieilles Pro- 
curaties, et la tour de THorloge, avec ses Jacquemarts de 
bronze, son lion de Saint-Marc sur fond bleu étoile, et 
son grand cadran d'azur, où les vingt-quatre heures sont 
inscrites. 

Au premier plan, en face du débarcadère des gondoles, 
entre la Bibliothèque et le palais ducal, se dressent deux 
énormes colonnes de granit africain d'un seul morceau, 
jadis roses, mais lavées de tons plus froids par la pluie 
et le temps. 

Sur celle de gauche, en venant de la mer, se tient, dans 
une attitude triomphante, le front coiffé d'un nimbe de 
métal, l'épée au côté, sa lance au poing, la main appuyée 
à sa targe, un saint Théodore d'une belle tournure, fou- 
lant aux pieds un crocodile. 

Sur celle de droite, le lion de Saint-Marc en bronze, 

les ailes déployées, la griffe sur son évangile, le mufle 

refrogné, tourne la queue au crocodile de saint Théodore, 

de l'air le plus farouche et le plus maussade que puisse 

prendre un animal héraldique. Les deux monstres ne 

paraissent pas vouloir frayer ensemVite. 



VOYAGE EN ITALIE. 77 

On dit qu*il n*est pas de bon augure de débarquer 
entre ces deux colonnes, où se faisaient autrefois les 
exécutions, et nous priâmes le gondolier, quand il nous 
mettrait à terre, de débarquer par Tescalier de la Zecca 
ou du pont de la Paille, ne nous souciant nullement de 
finir comme Marine Faliero, à qui mal en prit d'avoir 
été jeté par la tempête au pied de ces piliers redou- 
tables. 

Au delà du palais, ducal on voit les prisons neuves, 
auxquelles il se relie par le pont des Soupirs, espèce de 
cénotaphe suspendu au-dessus du canal de la Paille; puis 
une ligne courbe de palais, de maisons, d'églises, d'édi- 
fices de toutes sortes, qui forme le quai des Esclavons 
(la riva dei Schiavoni), et se termine par le massif de 
verdure des jardins publics, dont la pointe s'avance dans 
a mer. 

Près de la Zecca débouche le grand canal et se présente 
de front la douane de mer, qui fait, avec les jardins pu- 
blics, les deux bouts de cet arc panoramique sur lequel 
s'étend Venise, comme une Vénus marine qui sèche sur le 
rivage les perles salées de l'él^^ment natal. 

Nous avons indiqué, le plus exactement qu'il nous a 
été possible, les principaux linéaments du tableau; mais 
ce qu'il faudrait rendre, c'est l'effet, c'est la couleur, 
c'est le mouvement, c'est le frisson de l'air et de l'eau, 
c'est la vie. Comment exprimer ces tons roses du palais 
ducal, qui semble vivre comme de la chair ; ces blan- 
cheurs neigeuses des statues, dessinant leur galbe dans 
l'azur de Véronèse et de Titien ; ces rougeurs du Campa- 
nile, que caresse le soleil ; ces éclairs d'une dorure loin- 
taine, ces mille aspects de la mer, tantôt claire comme 
un miroir, tantôt fourmillante de paillettes comme la jupe 
d'une danseuse? Qui peindra cette atmosphère vague, 
lumineuse, pleine de rayons et de vapeurs, d'où le soleil 
n'exclut pas le nuage; ce va-et-vieul dft çow^sAfôs», ^'^ 
barques, à'argosils^ ^e galiotes; ces \o\\^% tqw%^^ ^^^ 

1. 



7» VCfTAGIi ES lUh^. 

blanches ; ces iratirea appuyatfit fdmiMéHBnfèitf léufs gùi- 
bres sur le quai, avec lérûrâ ftiiWô ftcteidents pittorfesqUeiSr 
de pavillions, de filets et de lignes qtti sèekent ; les maté-' 
lots qui chargent et déchargent le» barques, les cateses 
qu'on porte, les tonneaux qu'on roule, les prome&eurâ^ 
bigarrés du môle, Dalmates, Grecfe, Letastins et axitrlss^ 
que Canaletto indiquerait d'une séul^ ^uK^he ; eomttlént 
faire voir tout cela simultanément, comme dans 1« na- 
ture, avec UM procédé suecessif? Car kpo^Ste', nwwïis heu- 
reux que le peintre et le musicien, »e dispose que d'Utte 
seule ligne; le pfemier a toute unie palette, te second tout 
un orchestre. 

Le débarcadère de la Pia^iKetta est orné de lanfernes 
gothiques, historiées de figures de saisis, plantées sur 
des poteaux qxri trempent dans la mer. L'une de ces lan- 
ternes a été donnée par la duchesse deBerry. Les gondoles 
font émeute à ce traghetto, le plus fréquenté de tous. 
Pour approcher de la rive, il faut se servir dafer de hache 
de la barque comme d'un coin, à l'aide duquel on divise 
cette masse épaisse. Quand on aborde, une foule de fa- 
quins vieux et jeunes, en guenilles, accourent tenant à 
la main un bâton armé d'un clou qui accroche le bateau 
comme une gaffe, et le maintient pendant que vous met^ 
tez pied à terre, opération qui présente datte les premiers 
temps une certaine difficulté, vu la mobilité extrême de 
la frêle embarcation. Vous pensez bien que cette sollici- 
tude n'a pas pour but de vous empêcher de tomber à l'eati 
ou de prendre un bam de pieds sur une marche infé- 
rieure. Une main sale ou un bonnet crasseux, humble^ 
ment tendus, vous inviteront à y laisser tomber le sou ou 
le centime autrichien, récompense de ce petit service. 

Sur le socle des deux colonnes se tiennent assis des 

gondoliers attendant la pratique, des mendiants, des en-* 

fants hâves et demi-nus qui cherchent leur vie sur les 

escaliers de Venise, toute une population picaresque, 

amoureuse de far niente et dte so\e\\. Ca^ %««.\ft^ étaient 



âUiFef(>i»Miiés de sculptijff es aujourd'hui presipie e&àtèts 
par k frottoifieiit, et qui semblent avoir représenté des 
figurines tenant des fruits et des feuillages. Combien a-t-il 
fallu de fonds de eukttes pour user ce granit, est un 
problème que nous laissons à résoudre aux mathéma- 
ticiens sans ouvrage. Pour en finir avec les colonnes., 
disons que celle de saint Théodore penche un peu vers là 
BiblioihèqAie^ et celie dit lion de saint Marc vers le palais 
duc»L 

Dès les premiers pras que Ton fait vers la Piazzetta, on 
rencontre une guérite autrichienne zébrée de Jaune et de' 
noir,, et quatre pièces de canon aux affûts peints en Jaune, 
la gnemïe bouchée, le caisson par derrière, dans une' 
espèce de parc d'artillerie adossé aux arcades en ogive 
du palais des Doges. Toute idée politique à part, cette" 
vue choque comme une dissonance dans ce concert de' 
choses admirables ; c'est la brutalité qui s^épate lourde* 
ment au milieu de la poésie. 

La façade du palais ducal qui donne sur la Piasfzetta 
est pareille à celle qui regarde la mer; elle a, comme 
elle, une croisée monumentale d'où Manin, en rési- 
gnant le gouvernement provisoii^ après la capitulation 
de Veniscy en *84?9, harangua le peuple powr la dernière 
fois. 

Au bout de la Piazzetta se trouve la Piaziza, qui fait 
équerre avec elle, et qui, comme son nom l'indique, est 
beaucoup plus grande. 

Les quatre pans de la Piazza sont occupés par la façade 
de Fèglîee de Saint-Marc, située près dw palais ducal, par 
la tour de THorloge, les Procuraties vieilles et neuves, 
qui se font pendant, et un vilain palais moderne de goût 
classique, élevé stupidement en 1800 pour faire une salle 
du trûne, à la place de la délicieuse église de San-Germi- 
niafio, dont le style élégant correspondait si bien à la 
basilique. Le Campanile, orné à sa base d'^iv ^Vv^tTCv^ss!^. 
petit édifice de Saneoyino, qiVon apçe\\e\8L\jô%eW<i.» ^^ 



80 VOYAGE EN ITALIE. 

isolé et se dresse à Tangle des Procuraties neuves ; sur la 
même ligne, à peu près, sont plantés les trois mâts qui 
supportaient les étendards de la république. 
En se reculant vers le fond de la place, on jouit d'un 

. coup d'oeil vi aiment féerique et qui vous cause un éblouis- 
sèment, quelque préparé qu'on y soit par les peintures et 
les dcscrip'ions. Saint-Marc est devant vous avec ses cinq 
coupoles, j'Cs porches étincelants de mosaïques à fond 
d'or, ses clochetons à jour, son immense verrière devant 
laquelle piaffent les quatre chevaux de Lysippe, sa galerie 
de colonnettes, son lion ailé, ses pignons en ogive fleu- 
ronnés de feuillage qui portent des statues, ses piliers de 
porphyre et de marbres antiques, son aspect de temple, 
de basilique et de mosquée : édifice étrange et mysté- 
rieux, exquis et barbare, immense amoncellement de 
richesses, église de pirates, faite de morceaux volés ou 
conquis à toutes les civilisations. 

Une vive lumière faisait étinceler le grand évangéliste 
sur son ciel étoile d'or ; les mosaïques reluisaient par 
paillettes ; les coupoles d'un gris argenté s'arrondissaient 
comme les dômes de Sainte-Sophie à Constantinople, et 
des bouffées de colombes s'envolaient par moment des 
corniches et des balustrades pour venir s'abattre familiè- 
rement sur la place. On eût dit un rêve oriental pétrifié 
par la puissance de quelque enchanteur, une église mores- 
que ou une mosquée chrétienne élevée par un calife 
converti. 

A cette promenade nous ne regardâmes particulièrement 
aucun détail, et nous vous traduisons notre impression 
incomplète, mais générale et colorée de cette nuance vive 
que donne le premier coup d'oeil. Nous monterons main- 
tenant, si vous le voulez., au Campanile. C'est notre habi* 
tude quand nous arrivons dans une ville : nous préférons 
cette carte en relief à tous les plans et à tous les guides 
du monde. On se loge ainsi tout de suite dans la tête la 

configuration de J 'endroit que l'on va habiter. 



VOYAGE EN ITALIE. H 

Gomme la Giralda de Séville, le Campanile n*a pas d es- 
calier : l'ascension s'opère par une rampe que l'on pourrait 
gravir à cheval, tant la pente est douce. L'intérieur du 
Campanile est rempli par une cage de briques autour de 
laquelle tourne la rampe, et qui est fenestrée de grandes 
ouvertures allongées. A cliaquepilierune petite meurtrière 
pratiquée sur une des faces de la tour laisse filtrer une 
lumière suffisante. Après avoir monté assez longtemps, 
on parvient à la plate-forme, où sont les cloclies. Des co- 
lonnes de marbre vert et rouge supportent quatre arcades 
sur chaque pan du Campanile et laissent la vue s'étendi e 
aux quatre points de l'horizon; un escalier en spirale 
permet de s'élever encore plus haut, jusqu'au pied de 
l'ange doré : mais c'est une fatigue inutile, car le pano- 
rama complet de Venise se déroule dès cette première 
station. 

Si, en s'appuyant au balcon, la figure tournée du côté 
de la mer, on regarde au-dessous de soi, l'on voit d'abord 
le toit peuplé de Vénus, de Neptune, de Mars, et autres 
allégories, de la Bibliothèque de Sansovino, aujourd'hui 
palîis royal, puis celui du palais ducal, tout lamé de 
plomb; on plonge aussi dans la cour de la Zecca ; el la 
Piazzetta, avec ses colonnes et ses gondoles, étale son pavé 
à compartiments. Plus loin c'est la mer tachetée d'îles et 
d'embarcations. 

Saint-Georges Majeur avec son clocher rouge, ses deux 
bastions blancs, son bassin, sa ceinture de barques atti- 
rées par la franchise du port, apparaît au premier plan. 
Un canal le sépare de la Giudecca, ce faubourg maritime 
de Venise qui tourne vers la ville une ligne de maisons et 
vers la mer une ceinture de jardins. La Giudecca a deux 
églises, Santa-Maria et le Rédempteur, dont la coupole 
blanche abrite un couvent de capucins. 

Au delà de Saint-Georges l'on découvre la Sanita, petit 
Ilôt ; San-Servolo, ouest l'hôpital des fous ; les Armémea^^ 
monastère et collège des langues 0¥\eul^\^^ \ \ivvv^ ^\&fiL 



4 
^ 



SI VOYAGE ËK IIAUK. 

le Lido, plage aride et sablonneuse ^i MU ^vec la loa* 
gue, étroite et basse langue de terre de Malamocco» va 
rempart à Venise contre le flot de rAdriatiqne. 

Derrière la Giudeeca, s'enfonçant plus moins à l'horizon^ 
8*étagent sur le bleu de la mer la Cfrazia^ San-Clemente, 
lieu de pénitence et de détention pour les prêtres disci- 
plinaires ; Poveglia, où les vaisseaux font quarantaine, et 
plus loin encore que la ligne de Malamocco, presque in- 
visible dans le scintillement des vaguess la petite île de 
San-Pietro. Ces îles sont signalées à l'œil par un de ces 
longs clochers rouges à la vénitienne d<mt le Campanile 
semble être le prototype. 

Sur cette mer se fait un grand mouvement de barques^ 
de gondoles et de bâtiments de toutes sortes : le bateau à 
vapeur de Trieste, au moment où nous étions sur le clo- 
cher, arrivait crachant la vapeur, agitant ses palettes et 
faisant de grands remous dans Feau paisible dont on voyait 
le fond par places ; des lignes de pieux marquent sur la 
lagune les canaux praticables pour les navires ; car la 
profondeur ordinaire n'est que de trois ou quatre pieds; 
ces pieux vus de cette hauteur ont Fair d'hommes qui 
pèchent dans Feau Jusqu'à mi-jambes. 

Plus loin, l'œil se perd dans ces grands cercles d'azur 
que l'on prendrait pour le ciel, si quelque voile dorée par 
un rayon de soleil ne vous avertissait de votre erreur. 

La transparence du ciel, la limpidité des eaux, l'éclat 
de la lumière, la netteté des silhouettes, la force et la 
fmesse du ton donnaient à cette vue immense une splen«- 
deur éblouissante et vertigineuse* 

En se tournant vers le fond de la Piaaza, la perspective 
se présente ainsi : la continuation de la Giudeeca, la Do- 
gana avec sa Fortune échevelée, dont la boule, qu'on est 
entrain de redorer, luit d'un éclat tout neuf ; la Sainte 
et son double ddme, l'entrée du grand canal qui, malgré 
sa largeur, disparait bientôt entre les maisons; San-Mose 
et son cloah^r, rejoint à Féglise par ua pont ; San-St^ 



TOTâG£ fSS UkUS. 83 

phano, à la tour de bjriqnee, sunnontée d^une statue qui 
fbule un croissant ; la grande église rougeâtre de Santa- 
Maria Gloriosa dei Firari, élevant au-dessus des toits son 
porche anguleux; 1^ coupole noire de Saînt-Siméon le 
Petit, la seule à Teuise qui soit de cette couleur, parce 
qu'au lieu d'être couverte de plomb elle est coifTée de 
cuivre, ce qui produit au ixdlieu des casques d^argent des 
autres églises l'effet de ces armures de chevaliers mysté- 
rieux dansiez tournois du moyen âge; puis, àVextrémilé 
du canal toujours invisible San-Geremia, dont le dôme et 
la tour ont reçu quelques boulets pendant le siège. Derrière 
San-Geremia verdissent les arbres du Jardin botanique, et 
les Scahi montrent^ à côté de la station du chemin de fer, 
leur façade en réparation encombrée de charpentes. 

Entre ces égUsesi dépassant les bâtisses vulgaires de 
toute la hauteur de Tidêe, faites moutonner un océan de 
tpits tumultueux^ et de tuiles désordonnées, faites jaillir 
des milliers de oheminées rondes, carrées, évasées en tur- 
ban, crénelées en tourelles, épanouies en pots de fleurs, des 
formes les plus bi2arres et les plus inattendues, découpez 
quelque fronton, quelque angle de palais qui se dégage 
de la cohue des maisons, et vous aurez le premier plan 
frappé d'une lumière nette, chaude, dorée, qui fait admi- 
rablement valoir le bleu vague de la mer que vous retrou- 
vez au delà des toits, piquée seulement de deux îles, San- 
Angelo délie Polvere et Saint-Georges in Alga. 

A l'horizon extrême ondulent en lignes d'azur les monts 
Euganéens, ramifications des Alpes du Frioul. Au pied des 
montagnes, de larges bandes vertes indiquent de fertiles 
cultures de la terre ferme, et Padoue dessine sa silhouette 
estompée par réloignement; une plage cendrée que la 
marée laisse à découvert, car il y a un flux et un reflux 
dans l'Adriatique, quoiqu'il n'y en ait point dans la Médi- 
terranée, sert de transition et comme de demi-teinte entre 
la terre et l'eau. Le pont du chemin de fer, aisément visi- 
ble de cette hauteur, traverse la lagune, relv^ N^\v\^^ ^îssi 



i 



K4 • VOYAGE £N ITALIE. 

continent et d*une île fait une presqu'île. Fusine etMestre 
sont de ce côté, la première à gauche du chemin de fer, 
le second à droite. 

La troisième face du Campanile regardant la tour de 
THorloge encadre dans sa fenêtre Santa-Maria deirOrto, 
dont le haut clocher rouge et le grand toit de tuiles se dis- 
tinguent parfaitement ; les Saints-Apôtres, avec leur tou- 
relle blanche, ornée d*un cadran et d'une croix sur une 
boule, et les jésuites, faisant danser sur le bleu de la mer 
les statues contournées et strapassées de leur fronton ; 
plus, l'accompagnement obligé des cheminées et des toits. 

Ce qu'il y a de singulier, c'est que nulle part on ne dé- 
couvre l'apparence d un canal ; les coupures que devraient 
faire ces rues d'eau dans les iles de maisons ne se soupçon- 
nent même pas ; tout forme un bloc compacte, une tem- 
pête figée de tuiles et de combles, où les églises surnagent 
comme des vaisseaux à l'ancre. 

Eu inclinant un peu vers la droite, Tœil rencontre le 
clocheton de la coupole grise de Saint-Jean et de Saint- 
Paul, vaste bâtiment de briques : la tour élégante de Santa- 
Maria Formosa, dont la blancheur tranche sur les tons 
roux de l'ensemble, et plus loin l'île de San-Secundo, for- 
tin dans la mer. Au large, le cimetière encadré de murs 
roses et flanqué de deux églises, San-Cristoforo et San- 
Micbele, s'offre comme une petite tache verte mouchetée 
de croix noires. Dans la même direction au milieu de la 
lagune, Murano, où se fabriquaient ces verres de Venise 
qui font encore l'ornement des dressoirs, attire le regard 
prr le campanile rouge de son église des Anges, le toit de 
Saint-Pierre et trois grands cyprès qui s'élèvent comme 
trois flèches sombres d'un groupe de maisons et d'arbres. 

Par delà le palais ducal, en se penchant à la quatrième 
fenêtre du Campanile, on découvre Saînt-Françoisdes Vi- 
gnes et son clocher, remarquable par ses panneaux rouges 
bordés de blanc; San-Andrea et San-Zaccaria, dont le 
dôme grisâtre surmonté de croix avec bou'es, conune les 



VOYAGE EN ITALIE. 85 

croix de Saint-Marc, et la haute façade composée de trois 
frontons arrondis, émergent du milieu des maisons ; l'Ar- 
senal, avec sa tour carrée, rose par en haut, blanche par 
en bas, ses bassins où Teau miroite, ses grands hangars 
de construction en forme d'arches d'aqueduc, ses pou- 
lies, ses engins et son aspect général de magasin et de 
corderie ; et plus loin le dôme et le clocher de San-Pietro, 
di Castello, le fronton triangulaire et la flèche de Santa- 
Elena. 

Au large, sur la ligne de la pleine mer, se dessinent Bu- 
rano, Mazorbo et Torcello, où habitèrent les premiers Vé- 
nètes ; Téloignement ne permet d'en saisir que des plaques 
verdoyantes de culture, quelques taches de maisons et 
trois églises, dont l'une plus apparente que les autres. 

Ensuite, c'est le ciel ou l'eau ; un feston d'écume qui 
blanchit, une voile qui passe, un goéland battant de l'aile 
dans la vapeur lumineuse et bleue ; une immensité claire, 
la plus grande des immensités ! 

Dans Tépaisseur de cette fenêtre, nous avons lu écrite 
en lettres d'une calligraphie caractéristique cette inscrip- 
tion gravée au couteau : Adrian Ziegler, 1604. Est-ce un 
aïeul du peintre moderne de ce nom qui a laissé au front 
du Campanile cette trace de son passage à Venise? 

Maintenant, nous pouvons redescendre dans la ville, la 
parcourir en tous sens, en examiner chaque détail ; nous 
en connaisons la configuration générale. L'Italie, tout le 
inonde le sait, a la forme d'une botte à Técuyére ; Venise a 
l'air d'une botte à chaudron. L'entonnoir est formé par 
les quartiers de Dorsoduro, de Santa-Croce, la jambe par 
Saint-Marc, Canneggio, Gastellano, la pointe du pied par 
les jardins publics, le talon par l'île de Saint-Pierre, et le 
sous-pied par le pont de Castello. Le grand canal qui 
serpente dans le haut de la botte représenterait la piqûre 
du revers. 



% 



VIII 



SAINT-MAIie 



Noiifi wmt^ etk décrivant la Piazza, donné l'aspect 
général de Saiitt^acc, tel qu'on peut le aaisir au pre- 
mier coup d'oeil; vim Saint-Muro e»L un monde sur 
lequel on écrirait des volume^v et Ton. nous permettra d'y 
revenir. 

Comme la mosquée de Cordoue, avec laquelle elle a 
iplus d'un point de ressemblance, la basilique de Saint- 
Karc a plus d'étendue que de bauteur^ contrairement 
aux habitudes des églises gothiques, (pâ s'élancent vers 
le ciel à grand renfort d'ogives, d'aiguilles et de flèches. 
La grande coupole centrale n'a que cent dix pieds d'élé^ 
vation. Saint-Marc a conservé le caractère du christia- 
nisme primitif, lorsque, à peine sorti des catacombes, il 
essayait, n'ayant pas encore d'art formulé, de se bâtir 
une église avec les débris des temples antiques et les 
données de l'art païen. Commencé en 979, sous le doge 
Pierre Orseolo, la basilique de Saint-Marc s'est achevée 
lentement, s'enrîchissant à chaque siècle de quelque nou- 
veau trésor, de quelque nouvelle beauté, et, chose singu- 
lière qui dérange toute idée de proportion, ce ramas de 
colonnes, de chapiteaux, de bas-reliefs, d'émaux, de 
mosaïques, ce mélange de styles grec, romain, byzantin, 



vancs su tmnÊtj àf ^ 

Ce temple incohérent, oà le p«â'eii reifmtwmt l'auteA 
<te NépInM Sîec ses dauphin», se^ ttiè&tt^ s«fd conques 
marmés serrant de bénitier, où le mahemétém pourrait 
se croire dans le «rtrah de sa mosqtiée en toyant les 
l^endes tircxAer aux parois des wùies, conmie des 
Smirafsf dtt Cor»», où le chrétien grfec ïi»nco»trerait sa 
ftinagîa ccwronnée comme une impératriefe de Constan- 
tinople, son Christ barbare au monogramme entrelacé, 
les saints spéciaux de son calendrier dessinés à la manière 
dfe Panseiinos et des moines-peintres de la montagne 
sainte, où le catholique sent vivre et palpiter dans Tombre 
des nefs ilhrmiflêes du fatnre reflet des mosaïques d'or la 
foi absolue des premiers temps, la soumission ati dogme 
et a« formes hiératiques, le christiamisme mystérieux et 
profond des âges de croyance ; ce temple, disons-nous, 
fait de pièces et de morceaux qui se contrarient, enchante 
et caresse Foril mieux que ne saurait le faire l'architec- 
tOTiB la plus correcte et la plus symétrique : Tunité résulte 
de la multiplicité. Pleins cintres, ogïves, trèfles, colon- 
niEPttes, fleurons, coupoles, plaques de marbre, fonds d'or 
et vives crouleurs des mosaïques, tout cela s'ari^uige avec 
un rare bonheur et forme le plus magnifique bouquet 
mosomental. 

ta façade tournée' vei^ la platie a ctwï portées donn«it 
d»ns Téglise, et d^x conduisant sous les galeries exté- 
rienres latérales; en tout, sept ouvertures, trois de chaque 
celé du grand porche central. La porte principale est 
manpiée par d«ix grmipes <fc quatïie colonnes de por- 
piïyre et de vert afifti^fue atr premier étage, et dfe six au 
seciwd, (fui supportent les retombées du plein cintre. Les 
auttes porofews n'ont que deux colonnes aussi à deux 
étages. Nous ne parlons' ici que de la façade même, car 
Tèpoiftsenr 4es porelies est gamve d^autres colonnettes 
es iinHri!M>ie dpetin, j&spey pentéliqœ é! mtte$i manières 



88 TOYAGE EN HâLIB. 

Nous allons examiner avec quelque détail les mosaïques 
et les ornements de ce merveilleux portail. En commen- 
çant par la première arcade du côté de la mer, nous 
remarquerons, au-dessus d une porte carrée et fermée 
d'une grille, un placage byzantin noir et or en forme de 
reliquaire, avec deux anges accolés aux nervures de 
Togive. Plus haut, dans le tympan du plein cintre, se 
présente une grande mosaïque sur fond d'or, représentant 
le corps de saint Marc enlevé des cryptes d'Alexandrie et 
passé en fraude à la douane turque, entre deux flèches 
de porc, animal immonde que les musulmans ont en 
horreur, et dont le contact les forcerait h des ablutions 
sans nombre. Les infidèles s'écartent avec des gestes de 
dégoût, et laissent emporter bêtement le corps du saint 
apôtre. Cette mosaïque a été exécutée sur les cartons de 
Pietro Vecchia, vers 1650. Dans la retombée de l'archi- 
volte, à droite, est encastré un bas-relief antique, Hercule 
portant sur ses épaules la biche d'Érymanthe et foulant 
aux pieds l'hydre de Lerne, et, dans la retombée de 
gauclie (au point de vue du spectateur), par un de ces 
contrastes si fréquents à Saint-Marc, on voit l'ange Ga- 
briel debout, ailé, nimbé et botté, s'appuyant sur sa lance; 
singulier pendant au fils d'Alcraéne et de Jupiter! 

Dans la seconde arcade est coupée une porte non symé- 
trique à l'autre. Cette porte est surmontée d'une fenêtre 
à trois ogives, où s'inscrivent deux trèfles quadrilobës et 
qu'entoure un cordonnet d'émaux. La mosaïque du tym- 
pan, également sur fond d'or, comme toutes celles de 
Saint-Marc, a pour sujet l'arrivée du corps de l'apôtre à 
Venise, où il est reçu à sa descente du vaisseau par le 
clergé et les principaux de la ville ; on voit le navire qui 
l'a transporté et les mannes d'osier qui le renfermaient : 
cette mosaïque est aussi de Pietro Vecchia. 

Un saint Démétrius, assis, tirante demi l'épée du four- 
reau, son nom gravé près de la tête, d'un aspect très-bas- 
empire et très-farouche, continue la ligne des bas-relieb 



TOTAGE EN ITALIE. S9 

enchâssés dans la façade de la basilique comme dans un 
mur du musée. 

Nous voici arrivé à la porte centrale, au grand porche, 
dont le contour entaille la balustrade de marbre qui règne 
au-Klessus des autres arcades ; il est, comme cela devait 
être, plus riche et plus orné ; outre la masse de colonnes 
en marbre antique qui Tappuient et lui donnent de Tim- 
portance, trois cordons, dont deux intérieurs et l'autre 
extérieur, dessinent très-fortement son arc par leur saillie. 
Ces trois boudins d'ornements sculptés, fouillés et décou- 
pés avec une patience merveilleuse, se composent d'une 
spirale touffue de feuillages, de rinceaux, de fleurs, de 
fruits, d'oiseaux, d'anges, de saints, de figurines et de 
chimères de toutes sortes ; dans le dernier, les arabesques 
jaillissent des mains de deux statues assises à chaque 
bout du cordon. 

La porte, garnie de valves de bronze constellées de 
mufles d'animaux fantastiques, a pour couronnement une 
niche avec des volets dorés, treillissés et troués à jour 
en manière de triptique ou de cabinet. 

Un Jugement dernier de grande dimension occupe le 
haut de l'arcade. La composition est d'Antonio Zanchi, 
et la traduction en mosaïque de Pietro Spagna. L'œuvre 
date de 1680 environ, et a été restaurée en 1838 sur 
l'ancien dessin. Le Christ, qui rappelle un peu celui de 
Hichel-Ânge dans la Sixtine, fait la séparation des bons 
et des méchants. Il a près de lui sa divine mère et son 
disciple bien-aimé saint Jean, qui paraissent intercéder 
pour les pécheurs, et s'appuie sur sa croix que soutient 
un ange avec une sollicitude respectueuse. D'autres anges 
sonnent de la trompette à pleines joues, pour réveiller 
dans leur tombe les dormeurs obstinés. 

C'est au-dessus de ce porche, sur la galerie qui fait le 
leur de l'église, que sont placés, ayant pour socles des pi- 
liers antiques, les célèbres chevaux qui ont orné un la- 
stant l'arc de triomphe du Carrousel. Le«> o^m\oxv^ ^wi\. 



90 YOYifCa ES mus> 

très-partagées à leur endroit r tes ors teulent que ce soit 
une œuvre romaine du temps de Néron r transportée à; 
Gofistantinopie sra cpiatrième siècle; d*antres, une oeun^e 
grecque de File de Cfaio, amenée par roardrt de Théodoae, 
au cinquième siècie, dans la même yille, où ette dèeorail 
Thippodrome ; et d* autres enfin affirment que ces cheyan 
sont de la main de Lysippe. Ce qu'il y a de certain, c'est 
qu'ils sont antiques, et que, Tan 1205, Marino Zeno, qui 
était podestat à Gonstantinople pour les Vénitiens, les fit 
enlever de l'hippodrome et les donna à Venise. Ceâ che- 
vaux, de grandeur naturelle, un peu rwnassés dans leur 
encolure, la crinière droite et coupée comme celle des 
chevaux du Parthénon, peuv^it être classés permi les plus 
beaux restes de l'antiquité. Ils sont historiques et vrais, 
qualité rare ; leur mouvement montre qu'ils étaient atte- 
lés à quelque quadrige triomphal. Leur matière n'ei^ pas 
moins précieuse que leur forme; ils sont, dit-on, en airain 
de Corinthe, dont on voit la patine verdâtre à trarrers un 
vernis de dorure écaillé par le temps. 

Le quatrième porche offre dans sa partie inférieure la 
môme distribution que le second. Le tympan de l'arcade 
est occupé par une mosaïque représentant le doge, les sé- 
nateurs, les patriciens de Venise venant honorer le corps 
de saint Marc étendu sur une châsse et recouvert d'une 
brillante draperie bleue ; à l'angle se cache un groupe de 
Turcs confus de s'être laissé dérober un tel trésor. Cette 
mosaïque, une des plus éclatantes de ton, a élé faite par 
Leopoldo dcl Pozzo, sur le dessin de Sébastien Ruai, en 
1728. Elle est fort belle. Le sénateur en robe de pourpre 
a un air tout à fait titianesque. Dans la retombée de Tap* 
chivolte qui avoisine le grand portail, on voit un saint 
Georges en style gréco-byzantin, dans l'autre un ange ou 
une sainte inconnue. 

Le cinquième porche est un des plus curiem. Cinq pe« 
tites fenêtres à treillage d'or, de découpure variée, en 
remplissent la portion inférieure. Au-dessus, les quatrt 



\mK<x m mm. ot 

«ffttûmt évâiigéfi(|ae? en htùme ^oré, te boeufs le tion^ 
rdgler, fangie, ata«si faflfastiqoe* dfefbrinei ^^iiefde» chi- 
mères japonaises, se jettent des feg^rds' louchcrs, tandis 
qu'un cafvalier étrange, sur uner montni* qui peut être 
Pégase ou le cheval pâle de TApocalypse, piaffe entre 
deux rosaces d*or. Les chapiteaux des cofMines sont aussi 
d'un goût plus sauvage, plus archaïque et pMs touffti fue 
partout ailleurs. 

Plus haut, une mos?aïqtfe, ouvrage d'un artiste inconnu 
du douzième siècle, contient un tableau d'un grand inté- 
riît, une vue de la basilique élevée pour recevoir les reli- 
ques de saint Marc, telle qu'elle était il y a huit cents ans. 
Les dômes, dont ïa perspective ne laisse apercevoir que 
trois, les porches de la façade ont à peu près la môme 
forme qu'aujourd'hui; les chevaux, récemment arrivés de 
Constantinople, sont déjà à leur place ; l'arcade du milieu 
est occupée par un grand Christ byzantin avec son mono- 
gramme grec, et les autres soifit remplies de rosaees, de 
fleurons et d'arabesques. Le corp^ du saint, porté sut les 
épaules par des prélats et des évéques, entre de profil dans 
Téglise qui lui est consacrée. Une foule de personnages, 
des groupes de femmes vêtues, comme on se figure le« 
impératrices grecques, de longues nobes cottstelîées d'é- 
maux, se pressent pour voir la cérémonie. 

La ligne de bas-reliefs disparates, dont nous avons dit 
les sujets, se termine de ce côté par un Hercule chargé du 
sanglier de Calydon et qui semble menacer un petit être 
grotesque à moitié enfoncé dans un tonneau. Sous ce bas* 
relief s'allongent deux lions rampants, et, un peu plus 
bas, une fi:gure antique en ronde-bosse tient vttie amphore 
renversée sur* son épaule. Ce thème, donné sans doute par 
le àasard, a été heureusement repris dans le reste de Tédi-' 
flce. 

Cette rangée de porches qui forme le premier étage de 
la façade est bordée d'une balustrade de marbre blanc; 
le second contient cinq arcades, dont ceW^ ôxxitSCv«^>^'5» 



fis TOTAGE EN ITALIE. 

grande que les autres, s'arrondit derrière les cheyaux de 
Lysippe, et, au lieu de mosaïque, est vitrée de verres ronds 
et ornée de quatre piliers antiques. 

Six clochetons, composés de quatre colonnes à jour for- 
mant niche pour une statue d'évangéliste et d*un pinacle 
entouré d'une couronne dorée et surmonté d'une girouette, 
séparent ces arcades dont le tympan est en plein cintre^ 
et dont les nervures s'effilent en pointe d'ogive. Les quatre 
sujets des mosaïques représentent l'Ascension, la Résur- 
rection, Jésus faisant sortir des limbes Adam et Eve et les 
patriarches, et la Descente de croix de Luigi Gaêtano, 
d'après les cartons de Maffeo Verona, en 1617. Dans les 
retombées des arcades sont placées des figures d'esclaves 
nus, de grandeur naturelle, portant sur l'épaule des urnes 
et des amphores penchées comme s'ils voulaient verser 
de haut dans quelque bassin l'eau prise à la fontaine ; à 
ces amphores creusées s'ajustent des gouttières, et les 
esclaves sont des gargouilles. Ils ont une grande variété 
de poses et une superbe tournure. 

Dans la pointe ogivale de la grande fenêtre du milieu» 
sur un fond bleu foncé semé d'étoiles, se détache le lion 
de Saint-Marc, doré, nimbé, l'aile déployée, l'ongle sur 
un évangile ouvert où sont inscrits ces mots : Pax tibi^ 
Marce, evangelhta meus. Il a l'air apocalyptique et formi- 
dable, et regarde la mer comme un dragon vigilant; au- 
dessus de cette représentation symbolique de Tévangéliste, 
le saint Marc, cette fois sous sa forme humaine, se dresse 
au bout du pignon et semble recevoir les hommages des 
statues voisines. Ces cinq arcades sont festonnées sur leur 
nervure en ogive de grandes volutes, de feuillages, dé ri- 
ches fleurons découpés en acanthe qui ont pour fleur un 
ange ou un saint personnage en adoration. Sur chaque pi- 
gnon se lève une statue, saint Jean, saint Georges, saint 
Théodore, saint Michel, coiffés d'un nimbe en forme de 
chapeau. 

A chaque extrémité de la balustrade, il y a deux mâts 



VOYAGE EN 1TAUB. 95 

peints en rouge pour attacher les étendards les dimanches et 
les jours de fête ; au coin du garde-fou, du côté du Cam- 
panile, est plantée une tête coupée, de porphyre sanguin. 

La façade latérale, qui donne sur la Piazzetta et touche 
au palais ducal, «Aônte qu*on l'examine. Si, malgré tout le 
soin et toute l'exactitude possible, notre description vous 
paraît un peu confuse, ne nous en veuillez pas trop : il est 
difficile de peindre avec beaucoup d'ordre un édifice hy- 
bride, composite et disparate comme Saint-Marc. A par- 
tir de la porte de Bartholomeo, qui mène à Tescalier des 
Géants, dans la cour du palais des Doges, la basilique 
vous montre un flanc chamarré de plaques de marbre et 
de bas-reliefs antiques, byzantins, moyen âge, oiseaux, 
chimères, entrelacs, animaux de toutes sortes : lions, 
bêtes féroces poursuivant des lièvres; enfants engloutis à 
demi par des dragons qui ressemblent à la guivre de Mi- 
lan, et tenant dans leur main un cartouche dont l'inscrip- 
tion est presque effacée. 

Une des curiosités de cet angle sont deux iSgures de por- 
phyre, répétées deux fois d'une façon exactement pareille. 
Elles représentent des guerriers ayant à peu prés le cos- 
tume des croisés entrant à Constantinople, et sculptés 
d'une manière tout à fait primitive et barbare, comme les 
plus naïfs bas-reliefs gothiques. Ces hommes de porphyre, 
la main sur la garde de leur épée, ont l'air de se concer- 
ter pour une résolution violente : on a voulu y voir Harmo- 
dius et Aristogiton se préparant à frapper le tyran Hippar- 
que. C'est l'opinion vulgaire. Le savant chevalier Mustoxidi 
y reconnaît les quatre frères Anemuria, qui avaient cons- 
piré contre Alexis Comnène, empereur d'Orient. Ce pour- 
raient bien être tout bonnement les quatre fils Aymon. 
Nous penchons vers cet avis. Selon d'autres, ces quatre 
bonshonunes de porphyre seraient deux couples de voleurs 
sarrazins qui, ayant conçu le projet d'enlever le trésor de 
Saint-Harc, s'empoisonnèrenl réciproquement pour avoir 
plus grosse part. 



C'est éè ce «Mé que 99tti pktités isiAèmmt decrx grds 
piHers pris à Téglise de Samt-Saba, k Sainl4eafi d'A«i«» 
tout cMiterts d'omefmentsWzarres et ^inscriptions encih- 
ractères cuffçtfes asseï frnstcs et dont le mystère n'est pas 
bien pénétré. Un peu plus loin, k TMigle de la basiliffue, 
il y a un gros Woc de porphyre en forme de tronçon ûb 
colonne, avec un socle et un chapMeMi de nMcAre bl«ic, 
espèce de pilori sur lequel on exposait autrefois les hœ- 
queroutiers. Cet usage est tombé en désuétude; mais il est 
rare cependant qu'on s'y assoie, et les Vénitiens, si prompts 
à s'établir sur le premier socle ou sur le premier eseaKer 
venu, semblent Téviter. 

Une porte de bronze conduisant k la cirapelle du bap« 
tistère occupe le bas de la première arcade ; elle a paat 
imposte une fenêtre à colonnettes, avec ogive et trèfles à 
quatre feuiUes, deux boucliers d'émaux de couleurs vives, 
dont l'un est chargé d'une croix, et une pwace trouée en 
truelle de poisson, complètent la décoration de ce tym*- 
pan. Une nvosafque de saint Vitus dans uncf niche, un 
évangéliste tenant un livre et une plume, se dessinent 
aux deux pointes inférieures de !''arcade. U» petit fronton 
dans le goiH de la Renaisîiance et des pfeHjaes de marbre 
blanc coupées par une croix verte remplissent le vide du 
second porche. Un banc en brocatelte wwge de Vérone 
offre, au bas de cette espèce de façade en épure, un siège 
commode au paresseux ou au rêveur qtri, les pieds au 
sokîl et la tète à l'ombre, d'après la mèthe^ de Zafari, 
ne pense à rien ou pense à tout, en regardant à la base 
du campanile la logette de Sansovmo ou la mer bleue et 
l'île Saint-Georges, au bout de la Karzetta. 

Sur les chapiteaux de vert antique qui supportent cette 
arcade, s'accroupissent deux ntonstres de l'Apocalypse, 
formes extravagante» entrevues par saint Je«n dans les 
hallucinations de l'île de Pathmos : Tun, qui a un bec 
crochu, comme un aigle, tient une petite génisse tes 
jambes repliées sous elle; l'autre, qui participe du Mon 



6l du gdCfon, enfonce «es ongles: dans la eorp» d'un: en- 
iaat po&é eH traitées. Une de&«arre& semble crever ïml 
ie la victime. 

L'angle est formé j^ une colonne détachée et trapue, 
tpd porte un faisceam de ck»q oolonnettes sur son large 
(diapiteau. A la voûte de ce portail à jour et recouvert 
d'un i^iacage de marbres variés^U y a ua aigle en mosaï- 
que, tenant un livre entre les serres. 

Le second étage nous montre sur les pignons des as- 
cades deux statut de vertus cardinales d*une belle tour- 
nure : la Force caressant un lion familier qui se dresse 
comme un chien joyeux, et la Fermeté tmiant une épée 
d'un air de Bradamante. Le sacristain baptise l'une du 
nom de Venise, et l'autre de reine de Saba. 

Des incrustations de malaclute, des émaux variés, deux 
petits anges de mosaïque déployant le linge qui garde la 
divine empreinte, une grande madone barbare présentant 
son ûls à l'adoration des fidèles et flanquée de deux lam- 
pes qui s'allument chaque soir ; un bas-relief de paons 
déployant leur queue» venant peut-être d'un vieux temple 
de Junon; un saint Christophe chargé de son fardeau, 
des chapiteaux tressés en corbeille et du plus charmant 
caprice : voilà les richesses que présente cet angle de la 
basilique aux promeneurs de la Piazzetta. 

L'autre face latérale donne sur une petite place, prolonge- 
ment de la Piazza. A l'entrée de cette place sont accroupis 
deux lions de marbre rouge, cousins germains de ceux de 
l'Alhambra par la fantaisie ignorante de leurs formes et la 
férocité grotesque de leurs mufles et de leurs crinières ; 
ils ont acquis un poli prodigieux, car depuis un temps 
immémorial les petits vauriens de la ville passent leurs 
journées à grimper dessus et s'en servent comme de che- 
vaux de voltige. Au fond s'élève le palais du patriarche 
de Venise, de construction récente, assez maussade avoir, 
s'il ne disparaissait dans l'ombre de Saint-Marc ; et, sur 
le flanc, l'ancienne façade de l'église de Sqlïv-^^^^q, 



90 VOYAGE EN ITALIE. 

Ce côté est un peu moins chargé que l'autre : il est 
plaqué de disques, de mosaïques et d'émaux, de cadrcsi 
d'arabesques de tous les temps et de tous les pays, 
oiseaux, paons, aigles à formes bizarres, comme les aie- 
rions et les merlettes du blason. Le lion de Saint-Mare 
joue aussi son rôle dans cette ménagerie symbolique : 
le vide des porches est rempli, soit par de petites fenêtres 
entourées de palmes et d'arabesques, soit par des incrus- 
tations de fragments antiques ou byzantins; dans ces 
médaillons sont sculptés des hommes et des animaux 
luttant. En y regardant bien, on y trouverait peut-être le 
taureau mithriaque frappé au col par le sacrificateur, 
pour qu'aucune religion ne manque à ce temple naïve- 
ment panthéiste. Mais, à coup sûr, voilà Gérés qui cherche 
sa fille, un pin brûlant dans chaque main pour flambeau, 
et montée sur un char attelé de deux dragons cabrés. On di- 
rait une idole hindoue, tellement le style en est archaïque 
et rappelle les sculptures persépolitaines. C'est un étrange 
pendant pour un sacrifice d'Abraham en bas relief, qui 
doit remonter aux premiers temps de l'art chrétien. 

Un autre bas-relief composé de deux files de moutons, 
six de chaque côté, regardant un trône et séparés par 
deux branches de palmier, nous a fort préoccupé, car 
nous aurions voulu savoir ce qu'il signifie, et nous avons 
fait de vains efforts pour déchiffrer l'inscription en lettres 
gothiques ou grecques abréviées qui en indique sans 
doute le sujet. Ces moutons sont peut-être des vaches, et 
alors le bas-relief aurait pour sujet le songe de Pharaon. 
Un fragment antique, encastré dans le mur un peu plus 
loin, montre une initiée aux mystères d'Eleusis posant 
une couronne sur la palme mystique, ce qui n'empêche 
pas saint Georges de se carrer dans l'archivolte sur son 
trône de style grec, et les quatre évangélistes, saint Marc, 
saint Jean, saint Luc et saint Matthieu, de continuer leur 
marche sur les tympans, les pignons et les voûtes, seuls 
ûu accompagnés de leurs ammaux s^mboW^es. 



VOYAGE EN ITALIE. 07 

Le porche qui ouvre dans le bras de la croix formée par 
la basilique est entouré d'une épaisse nervure fouillée, 
évidée, ciselée, charmante floraison de rinceaux, de feuil- 
lages et d'anges ; une délicieuse Vierge sert de clef de 
voûte ; au-dessus de la porte se contourne une ogive en 
cœur, échancrée à la base comme celles de la mosquée 
de Cordoue, fantaisie arabe corrigée à temps par une 
jolie Nativité toute chrétienne et d'un sentiment très- 
onctueux. Au delà, nous n'avons à mentionner qu'un 
saint Christophe, des apôtres et des saints dans des ca- 
dres de marbre blanc et rouge, en damier, et une jolie 
Notre-Dame de face, les mains ouvertes comme pour en 
laisser tomber les bénédictions, entre deux anges age- 
nouillés qui l'adorent. 

Nous avons, dans notre description, parlé d'une tête 
de porphyre enchâssée dans la balustrade, au-de:isus du 
tronçon de colonne sur lequel on faisait asseoir les ban- 
queroutiers. Suivant un conte populaire, dont nous ne 
garantissons nullement l'exactitude, le comte Carma- 
gnola, après de grands services rendus à la république, 
ayant voulu s'emparer du pouvoir, pour concilier la jus- 
tice et la reconnaissance, le conseil des Dix le fit déca- 
piter et lui éleva un monument qui consiste en ce socle 
et cette tète de porphyre, étrange statue dont le corps 
manque et dont la tête, sur cette balustrade, semble 
exposée comme dans une cage un chef de malfaiteurs ; 
mais le pilori est Saint-Harc, le lieu sacré, le Capitole et 
le palladium de Venise. Quand il fallut mettre le héros 
à la torture pour obtenir de lui les aveux nécessaires, 
dans les idées du temps, à sa condamnation, on respecta 
ses bras, qui avaient combattu vaillamment pour l'Ëtat, 
et on lui mit le feu à la plante des pieds, mélange de 
déférence et de cruauté qui s'accorde assez bien avec la 
légende. 



fX 



êMMi-^muic 



Tous les promeneurs du Môle et de la Piazzetfa odI 
remarqué dent petites lumières qui brillent invariable- 
ment au flâna de Saint-Marc, à h hauteur de labalustradè, 
devant la madone dessinée en mosaïque sur cette face de 
h cathédrale. 

Sur ces lumières, il y a deux légendes différentes. Ifotts 
fflons vous raconter sans critique Time et Fautre version^ 
dont Tauthenticité n'offre aucun doute aux sacristains ni 
aux gondoliers. 

Au temps de la république, un homme fut assassiné 
sur la Piazzetta. Le meurtrier, troublé par quelque bruit, 
laissa, en s'enfnyant, choir la gaine de son stylet. Un 
boulanger qui passait par là pour rentrer chez lui vit 
briller le fourreau orné d'argent et se baissa pour le 
ramasser, n* apercevant pas le corps tombé dans l'ombre. 
Des sbires qui survinrent et heurtèrent le cadavre du 
pied, découvrant un homme à quelques pas de la victime, 
rarrétèrent et, l'ayant fouillé, trouvèrent sur lui la gaîne, 
qui s'adaptait parfaitement au poignard retiré de la bles- 
sure. Le pauvre boulanger, malgré ses dénégations, fut 
emprisonné, jugé, condamné, exécuté. Quelques années 
ensuite, un célèbre bandit, chargé de crimes et prêt à 



V(»4»ESIUIUL n 

tmxA&tk la potence, pousse de quelques femûrds^prouva 
que le Jâàallieureux mis à mort à sa glace était imiocent, 
et que lui seul avait fait le coup. 

Let ménoira du pauvre boulanger fut réhabilitée solea- 
nfiHement ^ les juges qui Favaient condamné furent exé- 
cutés, et leurs biens confisqués pour fonder une messe 
annuelle et constituer une rente destinée à l'entretien de 
ces deux lumières perpétuelles. Ce n'est pas tout : de peur 
que ces petites étoiles tremblotantes ne soient pas un 
mémento suffisant pour la conscience des juges, à la fin 
de tout procès criminel, lorsque la condamnation est por- 
tée et que le bourreau va s'emparer de sa proie, im huis- 
sier, l'air impérieux et fatidique, s'avance jusqu'au pied 
du tribunal et dit aux juges: a Souvenez-vous du bou- 
langer. » Alors l'arrêt est cassé, et Ton reprend la procé- 
dure de fond ^01 comble. La phrase de Thuissier constitue 
au profil du coupable un ajipel en révision. 

Voici l'autre version : im patricien.', ua magnifique 
seigneur de. la république» eut un jour cette fantaisie lu- 
gubre de descendre au caveau de ses ancêtres et de se 
faire ouvrir leurs bières ; alors il vît une chose qui l'èpou- 
vanta : leS'Ceqps au lieu de conserver la roide imnH)bilitè 
dtt cadavre, étaient tordus dans des attitudes violentes et 
désespérées. On eût dit que leur agoiûe avait recommencé 
sou» ierre. Il acquit ainsi la certitude qu'ils avaient été 
inluuttés vivants, sous une apparence demort léthargique, 
et ordonna qu'on ne descendit son corps au caveau, lors- 
que luî-mtoe paraîtrait arrivé à sa dernière heure, qu'a- 
«pràs l'avoir gardé le plus longtemps possiMe, et il se ré* 
veilla lorsqu'on allait le mettre dans la gondole rouge pour 
la cmdttire à sa dernière demeure. Eareconnaissance d'a- 
voir échappé à œ péril, il fit vœu de tenir toujours deux 
lampes allumées devant cette madone^ à laquelle il avait 
une dèvotkm particulière. 

Pour que l'use de ces versions soit vraie^ il faut que 
i'4tttfe soit fausse; mais nous ne ftomsae^ \{Qâ Q]iÀ£.^sÀ££ 



iOO VOYAGE EN ITAIK. 

en matière de légende, et toutes les deux ont assez le 
caractère vénitien. Ce qu'il y a de sûr, c'est que les deux 
lumières s'allument tous les soirs avec les étoiles, et qu'en 
venant du large on- les voit briller au fond de la Piazzetta 
comme une pensée pieuse que ne peut distraire le bruit 
de la ville. 

Avant d'entrer dans l'église, regardons les cinq cou- 
poles pareilles à des casques d'argent, et qui se terminent 
par de petits dômes à côtes de melon, surmontés de croix 
de Saint-André ayant à chaque pointe trois boules d'or. 
A propos d'or, il fut un instant question, pendant les 
splendeurs de la république, de dorer entièrement les 
dômes et les clochetons. La chose était si bien décidée, 
que Gentile Bellini, ayant à peindre une vue de Saint-Marc 
dans un tableau représentant une procession sur la place, 
dora de confiance ses clochetons pour se trouver exact à 
l'avenir. Mais Léonardo Loredano, pressé d'argent pour 
une guerre qui survint, prit les sequins, dont il se servit 
pour défaire les ennemis de Venise, et la dorure de Saint- 
Marc n'exista que sur le tableau. 

La basilique de Saint-Marc, comme un temple antique, est 
précédée d'un atrium qui ailleurs serait une église, et qui 
mérite une attention particulière. Regardez d'abord, lors- 
que vous avez franchi la porte, cette grande dalle de mar- 
bre rouge qui se détache des dessins compliqués du pavage ; 
elle marque l'endroit où l'empereur Frédéric Barberousse 
s'agenouilla en disant : f^on tibi,sedPetro^ devantl'orgueil- 
leux pape Alexandre lit, qui lui répondit superbement: 
Et Petro et mihi. Que de pieds, depuis le 23 juillet 1177, 
ont effacé dans la poussière la trace des genoux du grand 
empereur qui dort aujourd'hui au fond de la caverne de 
Kaiserslautern, en attendant que les corbeaux ne volent 
plus sur la montagne ! 

Les trois portes de bronze incrustées et niellées 
d'argent, couvertes de figurines et d'ornements qui 
conduisent dans la nef, viennent , dit-on , de Sainte- 



VOYAGE EN ITALIE. iOl 

Sophie de Constantinople. L'une d'elles est signée Léon de 
Holino. 

Au bout du vestibule, à droite, on discerne, à travers 
une grille, la chapelle de Zeno, avec son retable et son 
tombeau de bronze. La statue de la Vierge, placée entre 
saint Jean-Baptiste et saint Pierre, s'appelle la msdonna 
délia Scarpa, la madone du Soulier, à cause de Tescarpin 
d'or qui chausse son pied usé par les baisers des fidèles : 
toute cette ornementation de métal a un aspect bizarre et 
sévère. 

La voûte de l'atrium, arrondie en coupoles, présente en 
mosaïque l'histoire de Y Ancien Testament, On y voit d'a- 
bord, car toute l'histoire religieuse commence par une 
cosmosgonie, les Sept jours delà création, d'après le récit 
de la Genèse, distribués en compartiments concentriques. 
La barbarie archaïque du style a quelque chose de mysté- 
rieux, de farouche et de primitif, qui convient à ses repré- 
sentations sacrées. Le dessin, dans sa roideur, a l'absolu 
du dogme, et semble plutôt l'hiéroglyphe d'un mystère 
que la reproduction de la nature. C'est ce qui donne à ces 
grossières images gothiques une autorité et une puissance 
que n'ont pas des ouvrages plus parfaits. Ces globes bleus 
étoiles, ces disques d'or et d'argent qui figurent le firma- 
ment, le soleil et la lune, ces lanières échevelées qui 
symbolisent la séparation de l'eau et de la terre, ce per- 
sonnage singulier aux gestes impossibles, dont la dextre 
fait éclore des animaux et des arbres de formes chiméri- 
ques, et qui se penche comme un magnétiseur sur le pre- 
mier homme endormi pour lui tirer la femme du flanc, ce 
mélange de linéaments anguleux et de tons éclatants, 
occupent le regard et l'esprit comme une arabesque inex- 
tricable et comme un symbolisme profond. Les versets de 
l'Écriture tracés en caractères antiques, compliqués d'a- 
bréviations et de ligatures, ajoutent beaucoup à l'aspect 
hiéroglyphique et génésiaque ; c'est bien un monde qui se 
débrouille du chaos. L'Arbre de la scieivGfe àAxXyv^xv ^V to^ 



i03 T0TA6K KM UAUB. 

mal, la Tentation, la Chute, le Benvoî du Paradis femsfie 
complètent le cycle cosmogonique et primitif, cette pé- 
riode quasi divine de rhumaaitè. 

Plus loin, Caîn tue Abel après afoir ¥U son sacrifice 
rejeté du Seigneur. Adam et Eve cultiveat la terre à la 
sueur de leur front. La légende : c Croissez et multiplies, b 
se traduit naïvement par un couple amoureux s'embra&- 
sant dans un lit dont la courtine est relevée, et qui nous 
semble d*une ébénisterie un peu avancée pour Tépoque* 
Les quatre colonnes appliquées contre la muraille, au* 
dessous de ces mosaïques, comme ornement, car elles ne 
soutiennent rien, sont de marbre oriental blanc et noir 
d'une grande rareté, et viennent de Jérusalem, où la tra- 
dition veut qu'elles aient fait partie du temple de Salomon, 
L'architecte Hiram, à coup sûr, ne les trouverait pas dé- 
placées dans la cathédrale de Saint-Marc. 

Dans la voûte suivante, Noé, d'après l'ordre de Dieu, 
constiiiit en prévision du Déluge, une arche à laquelle se 
rendent, couple par couple, tous les animaux de la créa- 
tion, admirable sujet pour un naïf mosaïste du treizième 
siècle. Llien n'est plus curieux que de voir se dérouler sur 
fond d'or cette zoologie fantastique, qui tient du blason, 
de l'arabesque et des enseignes de ménageries foraines ; 
le Déluge est très-formidable et très-lugubre, dans un 
goût tout différent de celui tant vanté du Poussin. Les 
cheveux des vagues s'emmêlent étrangement avec les fils 
de la pluie, qui ont Tair de dents de peignes ; le corbeau, 
la colombe, la sortie et le sacrifice d'actions de grâces, 
rien n'y manque. Là se ferme le cycle antédiluvien. Des 
versets de la Bible, qui serpentent partout comme les 
insci iptions de l'Alhambra et font partie de l'ornemen* 
talion, expliquent chaque phase de ce monde disparu : 
toujours l'idée est à côté de l'image. Le Veii)e plane par- 
tout sur sa représentation plastique. 

L'histoire, inteiTompue un instant par le porche d'eor 
trée oiiié de quelques mosaïques,, la Vierge avec des av^ 



yoTAGB m jfkim. le» 

changes et desr prophètes, se eontiime son» Paiitre voûte. 
Noé plante ïat ligne et s'enivre ; la séparation des races a 
lien. Japhet, Sexn et Cham noirci par la malédiction piH 
tenieUe, domievt chacun naissanee à une famille du genre 
humain. La tour de Babel élève jusqu'au ciel le naïf ana- 
chronisme de son architecture byzantine, qui appelle 
l'attention de Dieu inquiet de se voir approché de trop 
près. La confusion des langues force les travailleurs à 
discontinuer leur (nxvrage. La race humaine, qui jusque- 
là était une et parlait le même idiome, va commencer ses 
longues pérégrinations à travers le monde inconnu, pour 
retrouver ses titres et se reconstituer. 

Les coupoles suivantes, placées, la première dans le 
vestibule, et les autres dans la galerie qui regarde la 
place des Lions, renferment l'histoire du patriarche Abra- 
ham avec tous ses détails, celle de Joseph et de Moïse, le 
tout accompagné de prophètes, de prêtres, d'évangélistes, 
Isaïe, Jérèmie, Êzéchiel, Élie, Samuel, Habacuc, saint 
Alipius, saint Siméon et une foule d'autres qui se groupent 
ou s'isolent dans les arcs, dans les pendentifs, dans les 
clefs de voûte, partout où peut se loger une figure qui ne 
tient ni à ses aises, ni à l'anatomie, et qui se casserait un 
bras ou une jambe pour orner un angle biscornu. 

Toutes ces légendes bibliques, pleines de détails naifs^ 
de curieux ajustements orientaux, ont un caractère su- 
ferbe et sauvage sur le champ d'or dont l'éclat les rem- 
bmnit et les découpe. Ces vieilles mosaïques, exécutées 
probablement par des artistes grecs appelés de Constantin 
nople, nous plaisent beaucoup plus que les mosaïques 
plus modernes qui visent au tablem : par exemple, celle 
qui ctmvre le mur de la galerie, du côté de San-Basso, au-- 
dessous de l'histoire d'Abraham, et qui représente le Juge- 
mmt de Salomony exécutée sur les cartons de Salviati. La 
mosaïque, comme la peinture sur verre, ne doit pas cher- 
cher l'imitation de la nature : des formes typiques biea 
arrêtées, des couleurs franches, d& giBiiâ!& \.Qftâ»\^^^sn:^ 



104 TOYAGS El! ITAUE. 

des fonds d'or éloignant toute idée de tableau, voilà ce qui 
lui convient. Une mosaïque est un vitrail opaque, comme 
un vitrail est une mosaïque ti*ansparente. La palette du 
mattre mosaïste se compose de pierres, celle du peintre 
verrier de pierreries : ni l'un ni l'autre ne doivent cher- 
cher la vérité. 

Au bout de cette galerie, dans le tympan d'une porte, 
nous avons beaucoup admiré une madone assise sur un 
trône, entre saint Jean et saint Pierre, et présentant l'en- 
fant Jésus aux fidèles. C'est une des plus belles mosaï- 
ques de Saint-Marc. La tête, avec ses grands yeux fixes 
qui vous pénètrent sans vous regarder, a quelque chose 
d'impérial et d'impérieux dans sa douceur. On dirait 
qu*HéIéne ou qu'Irène ont brodé à Byzance le coussin sur 
lequel elle repose : la mère de Dieu, comme le dit son 
monogramme grec, et la reine du ciel, ne pouvait être 
représentée d'une façon plus majestueuse. Certaines bar- 
baries de dessin qu'on pourrait croire hiératiques donnent 
à cette admirable figure un aspect d'idole, d'icône, pour 
nous servir du terme des chrétiens grecs, qui nous sem- 
ble indispensable pour les sujets de sainteté. 

Sous cette galerie il y a trois tombeaux, dont l'un, re- 
marquable par son antiquité, représente Jésus-Christ et 
les douze apôtres rangés en file au-dessus d'une ligne de 
thuriféraires. 

Pour en finir avec le Saint-Marc extérieur, entrons dans 
la chapelle du baptistère, qui ne se rattache à la cathé- 
drale que par une porte de communication. 

L'autel est fait d'une pierre rapportée de Tyr, en H26, 
par le doge Domenico Michiel : selon la tradition, c'était 
sur cette pierre que montait Jésus-Christ lorsqu'il parlait 
aux Tyriens. Nous ne discuterons pas cette opinion popu^ 
laire. Si elle est douteuse au point de vue historique, 
n'est-ce pas poétiquement une belle idée d'avoir fait de 
ce quartier de roche, d'où le réformateur, méconnu en- 
core, annonçait la bonne nouvelle à la foule, un autel 



VOYAGE EN ITALIE. 105 

dans ce temple ruisselant d'or et rayonnant de chefs- 
d'œuvre? N'est-ce pas, en effet, sur cette humble pierre, 
divinisée par le pied du céleste prédicateur, que sont fon- 
dées toutes les cathédrales du monde chrétien ? 

Ce que les Espagnols appellent le retable, les Italiens 
la pala^ et les Français le tableau d'autel, est formé d'un 
Baptême de Jésus-Christ par saint Jean, entre deux anges 
sculptés en bas-relief; saint Théodore et saint Georges, à 
cheval, se fonl pendant de chaque côté, et au-dessus la mo- 
saïque offre un grand crucifiement avec les saintes femmes 
sur un fond d'or et d'architecture. 

La coupole représente Jésus-Christ dans sa gloire, en- 
touré d'une grande roue de têtes et d'ailes disposées en 
cercles. Cela reluit, palpite, papillote, flamboie et tour- 
billonne étrangement : archanges, trônes, dominations, 
vertus, puissances, principautés, chérubins, séraphins, 
entassent leurs têtes oblongues, entre-croisent leurs aile- 
rons diaprés de manière à former comme une immense 
rosace de tapis turc. Aux pieds de la Puissance se tord le 
Démon enchaîné, et la Mort vaincue rampe devant le Christ 
triomphant. 

La coupole suivante , d'aspect très- singulier, nous 
montre les douze apôtres baptisant chacun les Gentils 
d'une contrée différente. Les catéchumènes, suivant l'u- 
sage antique, sont plongés dans une cuve ou un bassin 
jusqu'aux aisselles, et le manque de perspective leur 
donne des attitudes contraintes et des mines piteuses qui 
font ressembler ces baptêmes à des supplices. Les apô- 
tres, aux yeux démesurés, aux traits durs et farouches, 
ont l'air de bourreaux et de tortionnaires. Quatre doc- 
teurs de l'Église, saint Jérôme, saint Grégoire, saint Au- 
gustin et saint Âmbroise, occupent les pendentifs. Les 
croix noires dont leurs dalmatiques sont semées ont 
quelque chose de sinistre et de funèbre. 

Ce caractère est commun à toute la chapelle. Les mo- 
saïques, Jd'une haute antiquité, les plusmiW^^ àL^\^^\^fc> 



lOa TOIà» EN IXALIE. 

y sont d*ime barbarie fôroca«t nèvëlent un chriafianisma 
implacable et sauvage. 

Dans Tare de la voûte» il ] a un ^and médaillon re-^ 
présentant le Christ sous un eisgoct terrible ; ce n*est plua 
le Chi'ist doux, et blond, le jeune Nazaréen aux yeux bleus 
que vous savez, mais un Christ sévère et formidable» 
avec une barbe qui s'échappe à flots gris comme celle de 
Dieu le père, dont il a Tâge, puisque le père et le fils 
spntcoéternels; des rides pleines d'éternités sillonnent 
son fronts et sa bouche se contracte, prête à lancer l'ana* 
thème : on dirait qu'il désespère du salut du monde qu'il 
a sauvé, ou qu'il se repent de son sacrifice. Shiva, te dieu 
de la destruction, n'aurait pas une face plus menaçante 
et plus sombre dans la pagode souterraine d'Ellora. Au- 
tour de ce Christ v^igeur sont groupés les pro{^ètes qui 
ont annoncé sa venue. 

Sur les muraiUes se déroule l'histoire de saint Jean- 
Biq^te* On y voit l'ange annoHçant à Zacharte la nais- 
sance du Précurseur, sa vie au désert sous une peau de 
bête sauvagement hérissée, te bsf téme de Jésus-Christ 
dans le Jourdain, mosaïque plutôt hindoue que byzantine, 
plutôt caraïbe qu'hindoue^ tant ce corps maigre et ces 
eaux figurées par des lanières bleues et blanches ont un 
aspect baroque ; la danse d'Hérodiade devant Hérode, la 
décollation et la présentation du chef ooupé sur un plat 
d'argent, sujet favori de Juaa Yaldes Leal. Dans ces der- 
niers tableaux, Hérodiade, vêtue de tengues dalmatiques^ 
bordées de menu vair, rappelle ces impératrices disso- 
lues de Constantinople, ces grandes courtisanes du Bas;- 
Empire, Théodora, par exemple, luxueuses, lascives et 
cruelles. Une symétrie singulière signate la scène du fes- 
tin : pendant qu'Hérodiade apporte la tète coupée, ua 
écuyer tranchant arrive avec un faisan sur un plat,, à 
l'autre côté de la table. Cette cuisine et ce meurtre mèléft 
font un effet horrible dans sa naïveté. 

Les fonts baptismaux se composent d'une vasque de 



nmi%re et dTun cmnrercfe^ db lironze t&mtles bas^reliefe, 
modelés en 1S45 par Besiderîo de Florence et Thiano de 
Padoue, tons denx ëlives (le Sansovino, rappellent les 
motfb de FUstoire fié SBint lean. £a statne dn saint, 
anssi de bronze, est cBe Francesco Segala et couronne ad* 
mkrablement rosnvre. An nrar est appliqué le tombean du 
d^ge Andréa VandMo. 

Entrons* maintenant dans fa lastli(jne. La porte est sw* 
montée d'un saint Harc en habits pontificaux, d'après un 
tarton du Trtien, par les- frères Zùccatî, sur lesquels 
Ceoi^e Sand a fait sa charmante nouretle des Maîtres 
mosaïstes. Cette mosaïque a un éclat qui fait comprendre 
que des rivaux jaloux aient accusé les habiles artistes 
d'employer fa peinture au Heu de s'en tenir aux res- 
sources ordinaires, l'imposte intérieure est un Christ 
entre sa mère et saint Jean-Baptiste, d'un beau style do 
Bas-Empire, imposant et sévère, disons-le tout de suite, 
pour n'avoir pas à détourner un instant les yeux de l'ad- 
mirable spectacle qui va s'offrir à nous. 

Rien ne peut se comparer à Saint-Marc de Venise, ni 
Cologne, ni Strasbourg, ni Séville, ni même Cordoue avec 
sa mosquée : c'est un efïéft surprenant et magique, la 
première impression est celle d'une caverne d'or incrustée 
de pierreries, splendide et sombre, à la fois étincelante 
et mystérieuse. Est-on dans un édifice ou dans un im- 
mense écrin ? Telle est la question que l'on s'adresse, car 
toute idée d'architecture est ici mise en défaut. 

les coupoles, les voûtes, les architraves, les murailles 
sont recouvertes de petits tubes de cristal doré, fabriqués 
à Hurano, d'un éclat inaltérable, où la lumière frissonne 
comme sur les écailles d'un poisson, et qui servent de 
champ à l'inépuisable fantaisie des mosaïstes. Où le fond 
d'or s'arrête, à hauteur de colonne commence un revête- 
ment des marbres les plus précieux et les plus variés. De 
la voûte descend une grande lampe en forme de croix à 
quatre branches, à pointes fleurdeUsfee^^ «vx^ç^wôml^ V>3»fc 



TOÏAGE EN ITALIE, 
r boule d'or découpée eu filigrane, d'uu effet iiierveillei 
quand elle est allumée, effet que le diorama a rendu 
pulaire chez nous. Six colonnes d'albâtre rubanné à i 
piteaux de bronze doré, d'un carintliiea fantasque, portei 
d'ëléganles arcades sur lesquelles circule une Lribune 
qui fait le lour de presque toute l'Église. La coupoli 
fornis, avec le Paraclot pour moyeu, des rayons pour 
jantes et les douze apôtres pour circonférence, une 
mense roue de mosaïque. 

Dans les pendentifs, de longs anges sérieux dêcoupi 
leurs ailes noires sur un point illuminé de fauves lueurs." 
"^ e dûme central, qui se creuse à l'intersection des bras de 
ia croix grecque dessinée par le plan de la basilique, offre 
Ibiis sa vaste coupe Jésus-Cbrist assis sur un arc de 
^bëre, au milieu d'un cercle ètoilÉ soutenu par deux 
Souples de séraphins. Au-dessus de lui, la Mère divine, 
ibout entre deux anges adore son fils dans sa gloire, 
; les Apôtres, séparés chacun par un arbre naît qi 
mbolise le jardin des Oliviers, forment à leur niaiti 
fi cour céleste ; des vertus théologales et cardinales soi 
'nichées dans les entre-colounemeDls des fenêtres du petit 
dûme qui éclaire la voûte; les quatre évangèlisles, 
dans des cabinets en forme de châteaux, écrivent leurs 
précieux livres au bas des pendentifs, dont la pointe ex- 
trême est occupée par des ligures emblématiques répan- 
dant d'une urne inclinée sur leur épaule les quatre fleuves 
du paradis : le Gehon, le Phison, le Tigre et l'Euphrate. 
Plus loin, dans la coupole suivante, dont le centre est 
mpti par un médaillon de la Mère de Dieu, les quatre 
Dimaux familiers des évangèlisles, délivrés celte fois de 
a tutelle de leurs maîtres, se livrent à la garde des saints 
Uanuscrits, dans des altitudes chimériques et mena- 
^nles, avec un luxe de dents, de griffes st de gros yeux 
I en remontrer aux dragons des Hespérides. 

Au fond du cul-de-four qui reluit vaguement derriéi 
ie jrand autel, se dessine le Rédempteur eous une figi 



our 
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le, 



VOYAGE EN ITALIE. 10» 

gigantesque et disproportionnée, pour marquer, selon 
Tuss^e byzantin, la distance du personnage divin à la 
faible créature, Comme le Jupiter Olympien, ce Christ, s'il 
se levait, emporterait la voûte de son temple. 

L'atrium de la basilique, nous l'avons montré, est rem- 
pli par l'Ancien Testament : l'intérieur contient le Nou- 
veau Testament tout entier, avec l'Apocalypse pour épi- 
logue. La cathédrale de Saint-Harc est une grande Bible 
d'or historiée, enluminée, fleuronnée, un missel du 
moyen âge sur une grande échelle. Depuis huit siècles, 
une ville feuillette ce monument comme un livre d'ima- 
ges sans pouvoir se lasser dans sa pieuse admiration. 
Près de l'image se trouve le texte : partout montent, des- 
cendent, circulent des inscriptions, des légendes en grec, 
en latin, des vers léonins, des versets, des sentences, des 
noms, des monogrammes, échantillons de la calligraphie 
de tous les pays et de tous les temps; partout la lettre 
noire trace ses jambages sur la page d'or, à travers le 
bariolage de la mosaïque : c'est plutôt encore le temple 
du Verbe que Téglise de Saint-Marc, un temple intellec- 
tuel qui, sans se soucier d'aucun ordre d'architecture, se 
bâtit avec des versets de la vieille et de la nouvelle foi, 
et trouve son ornement dans l'exposé de sa doctrine. 

Nous n'essayerons pas une description détaillée qui 
exigerait un ouvrage spécial, mais nous voudrions au 
moins pouvoir rendre l'impression d'éblouissement et de 
vertige que cause ce monde d'anges, d'apôtres, d'évangé- 
listes, de prophètes, de docteurs de figures de toute es- 
pèce, qui peuple les |coupoles, les voûtes, les tympans, les 
arcs-doubleaux, les piliers, les pendentifs, le moindre pan 
de muraille. Ici l'arbre généalogique de la Vierge étend 
ses rameaux touffus qui portent pour fruits des rois et 
des saints personnages, et remplit un vaste panneau de ses 
frondaisons étranges ; là rayonne un paradis avec sa gloire, 
ses légions d'anges et ses bienheureux. Cette chapelle 
contient l'histoire de la Vierge ; celte voûte déroule tovjA. 



le 'drame deilaPlftssMHii, depitisr-lèbàiserdeJudÀs jmscpfi^ 
l'apparition aux' saintes femmes-, en passant par les ago- 
nies du Jardin dés-OH^iers^Aîr Oàlraire^ Tbos ceux qui* 
ont témoigné pour Jésus, soitpai^àprophfétie; soit 'par la 
prédication, soitpar le martyre; s(Hit 'admis d^ns ce grand 
Painthéon chrétien- Voilà saint Werre crucifié la tête* en 
bas, saint Ràui décapité, sa»nt«TRt)masxieTant'lè-roi in- 
dien Gondoforo; saint* And]^' sonfffant' son* martyre] aiH 
ctin des serviteurs du CKrist n'est oublié, pas même saint' 
Bacchus. Dtes saints grecs- que nous connaissons peu^ 
nous autres* Lâtinsy viennent^ grossirxettènraltitude sa- 
crée: Saint PhocaSj^ saint DimitH; saint P/ocope, saint: 
Btermagoras, sainte Euphémié, sainte Étasma, sainte Do- 
rothée, sainte Thècle, toutes « lès beHës fBurs exotiques 
du calendrier grec; qtr'to croiraif* peintes d'^âprès lès re- 
cettes du manuel dè^ priittire^ dir morae'^d''Aghià-LaYra; . 
viénnent^-épanouins^ ces arbres d'br Bt 'dé pierres pré- 
cieuse. 

' A certaines heures; quand" l'ombre s^èpaissit, et que. 
le soleil ne lance plus qu'un jet idè lumière oblique sous 
les voûtes et les coupoles, il* se produit d'étranges effets 
pour rœil du poète et dii visionnaire. De fauves éclairs 
jaillissent brusquement des ionds d'or. Les petits cubes 
de cristal fourmillent par places comme la mer sous le 
soleil. Les contours des fleures tremblent dans ce réseau 
scintillant; les silhouettes si nettement découpées tout à 
l'heure se troublent et se brouillent à l'œil. Les plis 
roides des dalmatiques semblent s'assouplir et flotter: 
une vie mystérieuse se glisse dans ces immobiles person- 
nages byzantins; les yeux fixes remuent, les bras au geste 
égyptien s'agitent, les pieds scellés se mettent en marche; 
les chérubins font la roue sur leurs huit ailes; les anges 
déploient leurs longues plumes d'azur et de pourpre 
clouées au mur par l'implacable mosaïste; l'arbre généa- 
logique secoue ses feuilles de marbre vert; le lion de 
Saint-Marc s'étire^ bâille, lèche sa patte griffue ; l'aigle 



"VOTAfiE EN ITALIE. ili 

^ôf^ifleHMniJi^' et. lustre .fion plumage; le bœuf se re- 
iourne sur sa litière et. rumine en faisant onduler son 
&iion. Les-jnartyrs se relèvent de leurs grils ou se déta- 
chent de leurs croix. Les prophètes causent avec les évan- 
^ëlîstes. .Les docteurs font des (diservations aux jeunes 
saintes, Hfai sMyrieat de leurs lèvres . de porphyre ; les 
personnages des .mosaïques deviennent des processions 
de fantômes qui montent et descendent le long des mu- 
railles, circulent dans les tribunes, et passent devant vous 
en secouant Tor chevelu de leurs gloires. C'est un éblouis- 
semeat, un vertige, une hallucination! J^ sens véritablfe 
de la cathédrale, sens profond, mystérieux, solennel, 
semble alors se dégager. Ou dirait qu'elle est le temple 
d'un christianisme antérieur< au Christ, une église faite 
avant la religion. Les siècles se reculent dans des perspec- 
tives infinies.' Cette Trinité .n'est-elle pas une trimurti? 
Xette Vierge tienirelle sur ses genoux Horus ou Crichna ? 
lestroe^Isis^ou-Pari^ti? Cette figure, en croix souffre-t-elle 
;la Passion de <Jésu3 ou les.i^preuves de Wishnou? Som- 
mes-nous dans r%yptei0u dans iTInde, dans. le temple 
deKamak ou la pagod&deilaggemat? Ces figures à poses 
contraintes diffèrent-ell6s.beauco^ des processions d'hié- 
roglyphes coloriés; qui tournent autour des pylônes ou 
s'enfaneentdans l6S;syrîi;i^s? 

Quand on ramène les yeux de la voûte vers le sol, on 
aperçsitià igaucdte ia .petite -.ehapeile élevée à un Christ 
miraculeux, -.qui, ifirappé :par un iprofaoateur, vei^a du 
*8ang.:SoQ'.dérâe, suppotté^parde» colonnes d'une rareté 
-excessive, dont deux .en; porphyraibkac et noir, a pour 
: couronnemenivMlbouleÂinmte-d'une agate la plus grosse 
oqurssît au>iimiide. 

- Au tliiidMse'dépldieïiet-clieniVyïaveciSa balustrade, ses 
-^colonnes de 'jporphyre, sa rangèeide statues sculptées par 
^ies frères i de 4f assegne, eèt^sa >^pBflnde cooix de métal «le 
«Jacopo Benato;'«e84iiax'«barrasienimaiiires de ooulbosask^ 
'irtw>n.antèhquf«a<i<»twvoilsMiisaKi à&vv.aiàat^ q|Hûqm^ 



J12 



TOÏACE EN niLIE. 



is qui ont inscrit toute I histoire 
1 tigurines hautes de quelques 



colonnes de marhre gn 
nois par de patientes lUi 
de l'Ancien Testament i 
pouces, 

La pala de cet autel, qu'on appelle la pala d'Oro, a 
pour èlui un tableau à compartiments en style du Bas- 
Empire. La pala elle-même est un fouillis éblouissant 
d'émaux, de camiies, de nielles, de perles, de grenats, 
de saphirs, de découpures d'or et d'argent, un tableau de 
pierreries représentant des scènes de la vie de saint Marc, 
entouré d'anges, d'apâlres et de prophètes; cette pala a 
été faite â Constantinople en 976, et restaurée en 1542 
par Giambi Conasegna, qui, en signant son travail, de- 
manda pieusement des prières pour lui. 

L'arrière -au tel, l'autel cryptique, a de remarquable 
ses colonnes d'albâtre, parmi lesquelles il y en a deux 
d'une transparence extraordinaire. Près de cet autel se 
trouve la merveilleuse porte de bronze où Sansovino a 
encastré à cûté du sien les portraits du Titien, de Palma 
et de l'Ârétin, ses grands amis. Cette porte conduit à 
tine sacristie dont le plafond est fleuri d'une admirable 
mosaïque en arabesque, exécutée par Marco Rizzo et 
Francesco Zuccalo, sur le dessin du Titien. 11 est impos- 
sible de rien voir de plus riche, de plus élégant et de plus 
beau. 

H nous faudrait plus d'espace que nous n'en avons à 
notre disposition pour décrire en détail la chapelle de 
Saint-Clément, de la Vierge des Mâles (dei Mascoli), où il 
y a un retable magnifique de Nicolas Pisano, et les mer- 
veilles d'art que l'on rencontre à chaque coin : tanlAt 
c'est une madone avec son bambin en albUtre, et d'une 
suavité exquise, tantât un bas-relief d'un travail channant, 
où des paons se font un nimbe de leur queue, ou bien une 
ogive turque brodée de dentelles arabes, un disque d'ara- 
besques en émail, une paire de candélabres de bronze, 
d'uus ciseloTù k décourager Benvenuto Cellini , quel- 



YOTAGE EN ITALIE. ilS 

que objet d'art ou de dévotion curieux ou yënérable. 

Le pavage en mosaïque, qui ondule comme une mer, 
par suite de l'ancienneté et du tassage des pilotis, offre 
le plus merveilleux bariolage d'arabesques, de rinceaux, 
de fleurons, de losanges, d'entrelacs, de damiers, de 
grues, de griffons, de chimères lampassées, ailées, on« 
glées, rampant, grimpant comme les monstres de l'art 
héraldique. 11 y a là de quoi fournir de dessins pour des 
siècles la manufacture des Gobelins et celle de Beauvais. 
On est vraiment effrayé, confondu de la faculté créatrice 
déployée par l'homme dans la fantaisie ornementale. 
C'est tout un monde aussi varié, aussi touffu, aussi four* 
millant que l'autre, et qui ne tire ses formes que de lui- 
même. 

Que de temps, de soins, de patience et de génie, quelle 
dépense pendant huit siècles il a fallu pour cet immense 
entassement de richesses et de chefs-d'œuvre ! combien 
de sequins d'or se sont fondus dans le verre des mosaï- 
ques! combien de temples antiques et de mosquées ont 
cédé leurs colonnes pour supporter ces coupoles ! que de 
carrières ont épuisé leurs veines pour ces dalles, ces pi- 
liers et ces revêtements de brocatelle de Vérone, de portor, 
de lumachelle, de bleutine, d'albâtre roux, de cyphise, 
de granit veiné, de granit mosaîcain, de vert antique, de 
porphyre rouge, de porphyre noir et blanc, de serpentine 
et de jaspe ! Quelles armées d'artistes, se succédant de 
générations en générations, ont dessiné, ciselé, sculpté 
dans cette cathédrale ! Sans parler des inconnus, des 
humbles ouvriers du moyen âge que recouvre la nuit des 
temps, qui se sont ensevelis dans leurs œuvres, quelle 
liste de noms l'on pourrait dresser, dignes d'être inscrits 
sur le livre d*or de l'art ! 

Parmi les peintres qui ont fourni les cartons des mosaï- 
ques, car il n'y a pas un seul tableau dans Saint-Marc, on 
compte Titien, Tintoret, Palma, le Padouan, Salviati, 
Aliense, Pilotti, Sébastien Rizzi,TiziatidVo\^^\m\^^\SL^-' 



114 TOYAfiEi&N iTAJLIS. 

très moaaîgtes, .en X&ie ^dffii|iiels^'il ^but .placer h 
Pélrus, auteur du'ChrkttGolofisaLjqui^oeeupe'lejfoiid de 
J%lise, les frères Zttccati, Boisa, Afîaeenzo Biaachittj, 
Lui^i Gaetaoao, Mi(^«12ambaiK>f «GiAeomoiFasserini ;{paniii 
des seujpteurs, .tous,;geii6*4(l'jii)»talent)prodigieux etqu*!^ 
^'étouoe de napas^veti^plosKcmiaiis^Pierre Lombard^ Cam- 
.panato, Zuaime ÂU^erghetti, J^aelo»Savi, les tfrèresdtUe 
Jlass^ne, Jaeoqpo -.Beaato, SaMovîno, iPiep-Zuana délie 
Cainpa«e,JiOFenzofireghno, :et^miUeiauftr6s, dont uniaeyl 
:6U(lrait à.la.gkire <yuRe»:ifioqBe. 

âakit-Marc, .qii«i(({i«e aoustne so^fxmsipastkuds tmaètèe 
inen feBveat,tatôgJQUf adansicpielque angle uapetitgroupe 
uicjfidèle&qui(ée4ute.uneimesse, lOU des^déTots isolés- qui 
prient devant un saint spécial, une madone chérie oupci- 
«(Yilégiée. «Les ^vieilles. femmes abondent eomme partout; 
•mais il y en a aussi d^ieunesdont la ferveur n'es^ pas moin- 
.dre, qui baisent le pted^das statues, , promènent leuns 
onaiiis sur. les images ea« traçant unexrm, et.recueillent 
~;avec leurs lèvres les atomes de^sainteté ramassés par leuns 
doigts, respectables puérilités, enfantillage de la foi vive, 
.dont on peut sourire, mais quiatteadriesent. Il y a de ces 
images des marbres les plus durs,- de ceux qui font re- 
brousser le ciseau du sculpteur, usées et fondues comme 
de la cire sous Tardeur et kb persistance de ceS' baisers ! 

Nous avons vu un baptême; à Saint-Marc, qui ressemble 
A tous les baptêmes, sauf ee détail : l'enfant est emporté 
dans une petite châsse vitrée-dont un carreau seul est ou- 
vert, comme si l'eau lustrale venait d'en faire un saint. 

Devant l'église ^'élèvent les trois étendards supportés 
par des piédestaux de bronze d'Alessandro I.eopardo, re- 
présentant des divinités marines, des Chimères d'un tra- 
vail exquis et d'un poli admirable. Ces trois étendards 
symbolisaient autrefois les royaumes de Chypre, Candie 
:et Morée, ces trois possessions maritimes de Venise. Main- 
tenant, le dimanche, la bannière noire et jaune de l'Aur- 
triolie. Hotte seule à la brise qui vient de Grèce et d!Orieat! 



« 



JLCPiUAIS. DUCAL 



• Le>pâlais xfercal,' dans hîforme où nous le voyons aa- 
ï jfowrd-hui, date de Marino Fali«ro, et succède à un plus 
-ancien eomraencé en 'i809, sous Angelo Participazio, et 
continué par les différents doges. C'est MarinoFaîiero qui 
fit bâtir, en 1355, telles qu'elles sont, les deux façades 
qui regardent le Môle et la Piazzetta ; cette construction ne 
►porta bonheur ni à Tordonnateur ni *à ^architecte : Tun 
iftit décapité et l'autre pendu. Seulement, il est fâcheux 
Tpour»le parallélisme de fatalité de la légende que l'archi- 
tecte du palais ne «oit pas Philippe Calendario, comme on 
l^a «ru jusqu'ici, mais, bien Pietro Bassagio, ainsi quele 
prouve un document découvert par Tabbé^Cadorin. Pour- 
tant Ifhislorwtte aune chance de se rattraper. Calendario 
travaillaaux sculptures-des chapiteaux de la première ga- 
'lerie, iqui sont des chefs-d'œuvre d'arabesque et d'orne- 
mentation : ce fil suffît "à rattacher sa pendaison à Pin- 
fluenee sinistre du palais ducal. 

On entre dans cet étrange édifice, — à la fois palais, sénat, 

tribunal et prison sous le gouvernement de la république, 

— par une charmante porte à l'angle de Saint-Marc, entre 

les piliers de Saint-Jean d'Acre et l'énorme colonne trapue 

•«upporlantJioutte poids de l'immeii&e m\xm\\ft^^xfvs:t\s^^ 



il6 TOYÂGE EN ITALIE. 

blanc et rose qui donne tant d'originalité à Taspect du 
vieux palais des doges. Cette porte, appelée délia Carta^ 
d*un goût charmant d'architecture, ornée de colonnettes, 
de trèfles et de statues, sans compter Tinévitable lion ailé 
et le saint Marc de rigueur, conduit par un passage voûté 
dans la grande cour intérieure : cette disposition assez 
singulière d'une entrée placée en dehors, pour ainsi dire, 
de rédifice où elle conduit, a l'avantage de ne déranger 
en rien l'unité des façades, que ne trouble aucune saillie, 
excepté celle des fenêtres monumentales. 

Avant de passer sous son arcade, donnons un coupd'œil 
à l'extérieur du palais pour en remarquer quelques détails 
intéressants. Au-dessus de la grosse et robuste colonne 
dont nous venons de parler, il y a un bas-relief d'aspect 
farouche représentant le Jugement de Salomon, avec le 
costume moyen âge et une certaine barbarie d'exécution 
qui rend le sujet difficile à reconnaître. C'est à ce bas- 
relief que vient aboutir la longue colonnette torse qui cor- 
donne chaque angle de Tédifice. A l'autre coin, du côté 
de la mer, on voit Adam et Eve décemment habillés d'une 
feuille de figuier, et à l'angle qu'échancre le pont de la 
Paille, le patriarche Noé, dont Sem et Japhet recouvrent 
la nudité, tandis queCham, le fils peu respectueux, ricane 
à l'écart sur le retour du mur. Le bras du vieillard, traité 
avec une fine sécheresse gothique, laisse voir tous les 
muscles et toutes les veines. 

A la façade de la Piazzetta, au second rang de galerie, 
deux colonnes de marbre rouge indiquent la place d'où 
on lisait les sentences de mort, coutume qui existe encore 
aujourd'hui. On vante aussi beaucoup le treizième chapi- 
teau de la galerie inférieure, en partant de Saint-Marc, 
qui contient, en huit compartiments, autant d'époques de 
la vie humaine très-finement rendues. Au reste, tous les 
chapiteaux sont d'un goût exquis et d'une variété inépui- 
sable. Pas un ne se répète. Ils contiennent des chimères, 
des enfants, des anges, des animaux fantastiques, quel* 



■ .. ^!^&i 



Abb fliffife ik ia fibie «n de IliBlaire, entremêlés 
idaïaDfflBnnL à des juasiflies, à des froitset des ûems 
qai ionft jnerveîUeiisemeal renariir la panm^ iCinvett- 
fÎMi de iHB ardiitectes moderoeE : plusiems portent des 
■iMifjjjiiiimK il demi efiacèes en caractères ^Ibiqoes. qni 
Ciigetju ent, jioizrétpe lus c amaiiiia ent, un palét^raplie 
hjîbile; «m conqiledix-«qpl arcidesflirleHdket do-fanit 
SOT Li Kuietbu 

Li porte deDa Onrla TDiiB oandiift à Tescaiier des Géants, 
qui n^a lien ûs pgantesgne par Inî-méme, mais qni tire 
son nom de denx colofises de Kcptnne et de Mars d une 
doozaine de pieds de pnqMirtîan, de Sansovino, posés sur 
les sodés en haut de la ranq»e. Cet escalier, conduisant 
dn pavé de la cour à la seconde galerie gui règne à l'io. 
térieor comme à I^extérienr dn palais, a été élevé sous le 
dogat d*Ago6tino Baiiiarigo, par Antonio Bizzo. H est en 
maurbre blanc^ et décoré par Dominique d Bernardin de 
Hantoue, d'arabesqnœ et de trophées d'nn relief très-iaible 
et d'une perfect ion à désespérer tons les ornemanistes, 
ciseleurs et niellenrs du monde. Ce n^est pins de rarchi» 
tecture, c*est de Fo riefrefi e comme Benvenuto Gellini tl 
Vechte pourraient seuls la faire. Chaque mmreau de cette 
balustrade découpée à joor est un monde d'invention ; les 
armes et les casques de chaque bas-relief, tous dissem- 
blables, sont de la fantaine la pins rare et du style le plus 
pur ; l'épaisseur même des marches est niellée d'orne- 
ments exquis, et pourtant qui est-ce qui connaît Domini* 
que et Bernardin de Ifantoue? La mémoire humaine, d^à 
fatiguée d'une centaine de noms illustres, se refuse à en 
retenir davantage et laisse à l'oubli des noms qui méri- 
taient la gloire. 

Au bas de cet escalier sont posées, à la place où Ton 
met habituellement les pommes de rampe, deux corbcillcB 
de fruits usés par la main de ceux qui montent. Un de ces 
esprits fins qui veulent trouver malice partout \}t&l<^vvi 
que ces corbeilles de fruits aignîiiaienl V ^VàV à^^ tcw%\>xxNX^ 



eû (lefaieiil èlre ceim qui se rendaient au sénat pour traï- 
!«■ dea-âffaireB de la.répuLlique. Dominique et Beruar- 
dki, s'ils revenaient au muode, seraient sans doute bien 
aarpris du sens profond que. prête l'esthétique au marbre 
qu'ils ont tailla sanstuitrc Eouci.que celui de la beauté, 
en humbles el grands aitiales qu'ils étaient- Les statues 
de NepUuieetdeMsFs.mitlgré leur grande taille elle reii- 
flemenl exagéré de leurs muscles, sont un peu molles, 
oonsidèrÉes absohiment ; mais UÀes à l'architecture, elles 
tîeanrait leur place d'une façon hautaine et majestueuse. 
La.pliittbe porte le nom de l'artiste, que nous jugeous su- 
parieur dans ses sialuellos d'apôtres et sa porte de la sa- 
•ristie à Saint-Marc. 

Arriré au haut de cet escalier, si l'on se retourne, l'on 
a devant soi la façade interne de la porte de Bartolomeo 
loule lleuronnéo de volutes, toute plaquée de coloimuttcs 
et de statues, avec des restes de peinture bleue ètoîlée d'or 
dans les tympans des arceaux. Parmi les slalues, une sur- 
tout est Irés-remarquable : c'est une Eve, par Antonio 
Bizzio de Vérone, sculptée en 1471. Une certaine timidité 
gothiffue régne encore' dans ses formes charmantes, et sa 
pesé ingénue rappelle avec une adorable gaucherie l'atti- 
tude de la Vénus de Médicîs, cette Eve païenne qui retient 
de la main une feuille de figuier absente. Les artistes an- 
térieurs à la Renaissance, qui avaient peu d'occasions de 
traiter le nu, y mettent ime sorte d'embarras pudique et 
de naïveté enfantine qui nous plait extn'menient. L'autre 
face qui regarde les citernes a été bâtie en 1007 en style 
Renaissance, avec des colonnes et des niches renfermant 
des statues antiques venant de Grèce, qui représentent des 
guerriers, des orateurset des divinités. Une horloge et une 
«tatue du duc Urbin, sculptée par Gio fiandini de Florence, 
en 1625, complètent cette façade sévère et classique. 

En laissant tomber vos yeux vers le milieu de la cour, 
vous apercevez cemme de magnifiques autels de bronze. 
CeiBoatxies jMucliesde-cileraeside Kicolo de Conti.eUle 



Toncriannur iit 

FFancesco AIKérgliettli U'ùnedate de 1559, l*tefre de 
15591 Toutes deux sont' des chefe-d'cniTre. Elles rqwé- 
sentent, outfe raccompagnement obligé de griffons, de 
Bîrènes, de chimères, dîCRroits sujets* aquafJqoes tirés de^ 
rÉcriture. On ne sanrait imaginer la ridiesse d'invention^ 
le goût exquis^ la perfection dé cisetnre, le fini da trarâi 
de ces margelles de puits querdttussent' le poli et la^ 
patine du temps. Ltntériènr meta» de là boodie, garni 
de lames de bronze, est tamagé d'un damas d'arabesques. 
Ces deux citernes passent ^penr contenir la meilleure eair 
de Venise. Aussi sont-elles très-fréquentfees, et les corder 
qui tirent les seaux oni^lles produit dans le r^wrd 
d*airain dés entailles éMieax. on trois pouces de pro- 
fondeur. 

Dans aucun endroit 'dé Venise timb ne tr o u vere z un^ 
lîéu pkis propice pourétod^ Inintéressante classe des 
porteuses d'eau, dontià^ beauté est célèbre un peu gra- 
tuitement, à notre avis; car, pour quelques jolies, nous 
en ayons vu beaucoup- dé làidès et de vieilles. Leur cos- 
tume est assez caractéristique : elles sont coiffées d'un" 
chapeau d'homme* en feutfe noir et vêtues d\m grand^ 
jiipon de drap noir qui leur monte sous les aisselles, 
comme une taille de l'Empire; leurs pieds sont nus, ainsi 
que leurs jambes, quelquefois cependant entourées d^une* 
espèce de knémis, ou bas coupé, à la mode des paysans 
dé la Huerta de Valence. Une chemise de grosse toile, 
plissée à la poitrine et à manches courtes, complète le* 
costume. Elles portent leur denrée sur Tépaule dans deux- 
seaux de cuivre rouge qui se font équilibre. La plupart 
de ces fenmies sont Tyroliennes. 

Au moment où nous étions arrêtés au haut de l'esca-^ 
lier, il y avait, penchée sur la margelle d'airain de la 
citerne de Nicole de Conli, une de ces jeunes Tyroliennes 
qui tirait à elle avec assez d'effort, car elle était petite 
et délicate, une de ces marmites pleines d'eau. Sa nuque 
inclinée laissait voir, sous son chapeau masculin, une 



liO VOYAGE EM ITAUE 

torsade de jolis cheyeux blonds et un commencement 
d'épaules assez blanches, où le hâle n'avait pas encore 
fait fondre entièrement la neige de la montagne. Un pein- . 
tre en eût fait le sujet d'un agréable tableau de genre : 
nous préférons de beaucoup, à cette méthode de marcher 
courbée entre deux seaux, l'habitude espagnole et afri- 
caine de porter de l'eau sur la tête dans une amphore en 
équilibre. Les femmes prennent ainsi une noblesse de port 
étonnante. A la manière dont elles sont hanchées et piè- 
tées, on dirait des statues antiques. Mais en voilà assez sur 
les porteuses d'eau. 

Prés de l'escalier des Géants, l'on voit une inscription 
encadrée d'ornements et de figurines par Alessandro 
Vittoria, qui rappelle te passage d'Henri III à Venise, et 
plus loin, dans la galerie, à rentrée de l'escalier d'or, 
deux statues d'Antonio Aspetti, Hercule et Atlas pliant 
sous le firmament étoile dont le robuste héros va prendre 
le poids sur son col de bœuf. Cet escalier, tr ès^mapii- 
fique, orné de stucs de Vittoria et de peintures de Giam- 
batista, est de Sansovino et conduit à la bibliothèque, qui 
occupe maintenant plusieurs salles du palais des Doges ; 
essayer de les décrire les unes après les autres serait un 
travail de patience et d'érudition qui demanderait un 
volume et conviendrait plutôt à un guide spécial qu'à un 
recueil d'impressions de voyage. 

L'ancienne salle du grand Conseil est une des plus 
vastes que l'on puisse voir. La cour des Lions, de l'Al- 
hambra, y tiendrait à l'aise. Quand on y entre, l'on reste 
frappé d'étonnement. Par un effet assez fréquent en archi- 
tecture, cette salle paraît beaucoup plus grande que le 
bâtiment qui la renferme. Une boiserie sombre et sévère, 
où les armoires à livres ont remplacé les stalles des an- 
ciens sénateurs, sert de plinthe à d'immenses peintures 
qui se déroulent tout autour de la muraille, interrompues 
seulement par les fenêtres, sous une ligne de portraits de 
doges et un plafond colossal tout doré, d'une richesse et 



YOYAGE EN ITAIUL iM 

d*une exubérance d'ornementation incroyables, à g^rands 
compartiments, carrés, octogones, ovales, avec des ra- 
mages, des volutes et des rocailles d'un goût peu appro- 
prié au style du palais, mais si grandiose et si magnifique 
qu*on en est tout ébloui. Malheureusement, pour cause 
de réparations indispensables. Ton a retiré maintenant 
les toiles de Paul Véronèse, de Tintoret, de Palma le jeune 
et autres grands maîtres, qui remplissaient ces cadres 
superbes. Nous avons beaucoup regretté de ne pouvoir 
admirer cette Venise personnifiée par Paul Véronèse, si 
radieuse et si fière, et qui semble Tincamation même du 
génie de ce grand maître. 

Un des cétés de la salle, celui de la porte d'entrée, est 
occupé tout entier par un gigantesque paradis de Tin- 
toret, qui contient tout un monde de figures. L'esquisse 
d*un sujet analogue, que Ton voit au musée du Louvre, 
à Paris, peut donner l'idée de cette composition, dont le 
genre plaisait au génie fougueux et tumultueux de ce 
mâle artiste, qui remplit si bien le programme de son 
nom, Jacopo Robusti. C'est en effet une robuste peinture, 
et il est dommage que le temps l'ait si fort assombrie. 
Les ténèbres enfumées qui la couvrent conviennent pres- 
que autant à un enfer qu'à une gloire. Derrière cette 
toile, circonstance que nous n'avons pas été à même de 
vérifier, il existe, dit-on, un ancien paradis, peint sur le 
mur, en camaïeu vert, par Guariento de Padoue, en l'an 
1565. Il serait curieux de pouvoir comparer ce paradis 
vert à ce paradis noir. Il n'y a que Venise pour avoir de 
la peinture sur deux rangs de profondeur. 

Cette salle est une espèce de musée de Versailles de 
l'histoire vénitienne, avec cette différence que, si les ex- 
ploits sont moindres, la peinture est bien meilleure. 
Voici les sujets de ses tableaux, la plupart de dimensions 
énormes : le pape Alexandre 111 reçu par le doge Ziani ; 
le pape donnant la corne au doge (c'est ainsi que s'appelle 
le bonnet dogal, d'où sort, en effet, un bec recourbé\ ; 



1» TOnOB M imiE. 

les nmbasssâsura se> pirÂsentaDl k rcnipi^'cur FrMûris 
, . Barberousse^ - à. Pavie, de Tintorel{:,le p<-ipe donnant la. 
bàlon de maréchal au d»ge qui sîcmbaxitie, de F. Baa- 
san; le doge béni parrlcr papo-, du Ëiajiiiiigo; Olhon, ftUi 
de Frédéric, faitprisomûer-pwlc&VênitiMU, deTîntoret;. 
Otiiw traitant de la pai:i aveei le pape; Frédéric et le 
pape, de F. Zuccalo; arrivée du pape, de l'cmpareur ei 
du doge à ÂJicâne, papGirolamoGambarate; U papa 
offrant des présents au doge- danaSaint-Piefre delteme,, 
de Giulio del Moro ; le retour du doge Andréa Gontarini, 
vainqueur des GènoM enlSTS, de Paul Vèronèse danssa 
vieillesse, mais toujours digne du maiire; Baudouin élu 
raDpereuràConslantinBple,danar.ègliEe{leSaiuIe-^pble, 
de A. Vicentiao; fiaudoDÎQ oonronnè- empereur par Ift 
doge Enrico Dandolo,- de l'Aliense; Constaiitinople prise 
pour la première fois par leS'Vénitiena, ayant à leur tèle 
le vieux Dandol», de Pafma le jeune, et pour la seconda 
ftiis par lo» Vénitiens' alliés aux croisés, enlâ04, d'Aur 
dreaVicentiBO;AlKis,fdsde l'empereur: Isaac, invoquant 
ta proleotion des VénilienE en faveur do son père; l'assaut 
de Zara, de Vioenlino ; la prise de Zara, de Tiuloret ; la 
Hgue du doge Dandolo avec les croieèa dans l'église Saiut- 
Marc, de Jean Leclorc ; sans compter leaifigures aUè^ 
Tiques da l'Âiiense et de Marco Vecellio, logées dans jea 
embrasures, les angles et les impostes, qui ne peuveiU 
recevoir dftgrandes compositions bisteriques. 

On ne saurait imaginer un coup d'œil. plus, nierveilteux 
que cette salle immense entiér^nent recouverte de ces 
pompeuses peintures où excelle le génie véniliea^ .le plua 
habile dans l'agencement de grandes machines. De toutes 
parts, le velours miroite, la soie ruisselle, te lafTetas pa- 
pillote, le brocart d'or lîlale sesorfrols greiLus, les pier- 
reries font bosse, les dalmaliqnes lugiieuses s'enroulent^ 
les cuirasses et les morioua aux ciselures fantasques se 
damasquinent d'ombre et de lumière et lancent des éclairs 
comme des miroirs ; le ciel ouate de ce bleu parliouliar 



wuGsiB mus. fis 

è^Yenîse^rmterttîee des Tékmoes Mndies, et sir les 
marebes <jes ^escaliers de «a nl ire s'étascnt ces gr oupe s 
lutneiix de sénateurs, dlmmnes d'cnnes, de patriciens 
4$t depag*es, personmA ordinaire des taMeaiix Ténitiens. 

Rans 'les* batailles, c'est mi efaa«s ineitricable de ga- 
^igres'muL cMteam à trois étages, de trinquets de sabie, 
fLebunieR, tte triples éventails de rames, de tonrs, de 
maébines'de guerre et d'édieUesTemenèes entraînant 
lenrs grappes dlionnnes; im mélange étonnant de ermi- 
tes, de gardes-ehionrme, de forçats, de matelots et dliom- 
mes d*armes, s'assomnulit avec des masses, des cootelas 
et des engins barbavs, les nns mis jusqu'à la c^eifiture, 
les/tiutres irétus de liamois singuliers, ou de costumes 
orientaux d*un goût capricieux et baroque, comme ceux 
des Turcs de Rembrandt ; tout cela fourmille et se débat 
sur des fonds de fîunée et d*incendie ou sur des ra^es 
faisant jaillir entre les galères qui se choquent leurs lon- 
gues 'lanières^ mettes que termine un flocon d ecome. Il 
est fâcheux pour beaucoup de œs peintures que le temps 
soit venu igouter sa fumée à celle du combat; m&is si 
l'œiPy peiti, ^l'imagination y garne. Ips années donnent 
jhia qn'ftllfls p'Afamt^gnY tableaux OU elles travaillent. 
Bien des chefs-d*œuTre dorrent une partie de leur mérite 
à la patine doùtles siècles les dorent. 

Au-dessus de t^s grandes machines historiques circule 
une rangée deportraits de doges par Tintoret, Bassan et 
d^autres' peintres; ils ont, en^^néral, la mine enfumée 
etrébari)atiTe, quoiqu'ils n'aient point de' barbe, contrai- 
rement à*ridée qu'on s'en fait. Dans un coin, l'œil s'ar- 
fètesurun cadre vide et noir, qui fait un trou sombre 
eommetme tond>e dans la galerie chronologique. C*est ta 
jj^lace que 'devait occuper' le portrait de'-Marino Faliero, et 
que représente xette inscription : ^Locus 'Marmi Phàletri^ 
âeaq^iùdi pro eriminibus. Toiltes les effigies de Harino 
Faliero furent également détruites, *de sorte que son çot- 
trait ^tpour ainsi dire 'introuvaWe/Oiv ^x^Vk^Ôl ^^^^\!l- 



iU VOYAGE EN ITAIIE. 

daiit qu'il Gii existe un chez un amateur h Vérone. La 
république aurait voulu supprimer le souvenir de ce 
tieillard orgueilleux, qui la mît à deux doigts de sa perle, 
pour une plaisanterie de jeune homme sufTisamment 
punie par quelques mois de prison. Pour en finir avec 
Harino Faliero, disons qu'il ne fut pas décapité au haut 
de l'escalier des Géants, comme on le représente dans 
quelques estampes, par la raison que cet escalier ne fut 
ïflli que cent cinquante ans plus tard, mais bien à l'angle 
opposé, à l'autre bout de la galerie, sur le palier d'une 
rampe démolie depuis. 

En sortant sur le balcon de la grande croisée, on aper- 
çoit, outre la perspective de Saint-Georges Majeur et de la 
Giudecca, dans le portant de la fenêtre â gauche, une jolie 
statuette de saint Georges, de Canova, lorsqu'il étudiait 
encore chcï le sculpteur Toretli, et que nous préférons à 
ses ouvrages classiques; elle fait pendant à un saint 
Théodore, saint Michel ou tout autre saint guerrier d'une 
tournure charmante et superbe, qu'elle ne vaut pas, mais 
dont elle soutient le voisinage. 

Nous allons nommer, sans les prétendre décrire en dé- 
tail, les salles les plus célébresdu palais : la chambre dei 
Scarlatti; la cheminée est couverte de reliefs en marbre 
du plus fin travail. On y voit aussi placé en imposte un 
jrès-curieux bas-relief de marbre représentant le doge 
Loredan è, genoux devant la Vierge et t'Enfanl, en com- 
pagnie de plusieurs saints, admirable ouvrage d'un artiste 
inconnu. La salle de l'Écu : c'est là qu'on blasomiait les 
armoiries du doge vivant ; elle est tapissée de cartes géo- 
graphiques de l'abbé Grisellini, qui retracent les décou- 
vertes de Marc-Paul, ai longtemps traitées de fabuleuses, 
et d'autres illustres voyageurs vénitiens, tels que Zeni et 
Cabota. On y conserve une mappemonde gravée sur bois, 
trouvée sur une galère turque, d'une configuralion baro- 
que, selon les idées orientales, et toute chamarrée de 
lettres arabes découpées avec une finesse merveilleuse, et 



YOTAGE EM ITALIB. 115 

un grand plan de Yenise à yoI d'oiseau, dont la matrice 
se trouvé au musée Correr, par Albert Durer, qui a sé- 
journé longtemps dans la ville des Doges. Ce grand artiste, 
à la fois si fantastique et si exact, qui introduisit la chi- 
mère dans les mathématiques, a retracé la ville d*or, la 
cUtà d*oro, comme la nomme Pétrarque, telle qu'elle était 
à cette époque avec une minutie scrupuleuse et un caprice 
étrange. 11 a placé dans la mer, entre la Piazzetta et Saint- . 
Georges, un Neptune symbolique coiffé de madrépores, 
ceint de joncs marins, tout hérissé, tout squammeux, 
frappant l'eau de nageoires onglées et secouant une barbe 
déchiquetée comme les lambrequins d'un blason alle- 
mand. Quatre vents, les joues ballonnées, indiquent les 
quatre points cardinaux. Des embarcations bizarres, ga- 
lères, galéasses, bombardes, argosils, orgues, flûtes, ca- 
raques, nefs de toutes sortes, emblèmes du commerce du 
monde, sillonnent une mer guillochée en petites vagues, où 
sautent des dauphins aux fosses béantes . Dans ce plan, le 
Campanile n'est pas encore coiffé de son clocher aigu : 
c'est une simple tour. La Zecca et la Bibliothèque n'ont 
pas la forme qu'elles ont aujourd'hui ; la Douane de mer 
est à sa place, bâtie autrement, mais l'église délia Salute 
n'existe pas. Â la place où s'éleva plus tard le Rialto, il y 
un pont de bois garni de planches, dont le milieu est 
occupé par un tablier qui se lève avec des chaînes. En 
général , l'aspect de la ville est le même , car depuis 
trois siècles on n'a pas mis une pierre sur l'autre dans les 
villes d'Italie. 

Continuons la nomenclature et citons encore la salle 
des philosophes : on y remarque une très-belle cheminée 
de Pierre Lombard ; la salle des Stucs, ainsi nommée à 
cause de son ornementation : elle renferme des peintures 
de Salviati, de Pordenone et du Bassan ; la Vierge, une Des* 
cente de croix et la Nativité de Jésus-Christ ; la salle du 
banquet : c'est là que le doge donnait certaiiv^ t^^^^ ^vb- 
tiqucUii. des dîners diplomatiques, comm^ otv àL\v^\V^>\- 



196 yùïus£ m ïtàm, 

jourd'faui; Mi^y voit vUn fporirait.d'Henri III, de Tintoret, 
très-TigourMHLt^t teès^au, ^et.fta.£ace delà porte^J'i^o- 
ralionf des 'Mages, ebaude.peintui^de Bonifazio, cegcand 
mattre dont^aous nepossédons jpresgue.rien à Pa£i8;.la 
salle .deS'.Ooatre^jQKtes : jell^jestprécédéed^un salon carcè 
dont le plafoad„peint.par.Tintoret, représente la Justiœ 
qui donnel'épée.etlalïalancemi doge Priuli. 

Les quatre^ portes sont décorées de statues d'une grande 
tournure.par Giulio del HorQ,.Fraiu^esco Caselli, Girolamo 
Campagna, Âlessandro Vittoria ; les peintures qui Fenri- 
ehissent .sont* des xhefs^'œuvre : on y admire le doge 
IttarinoGrimani lagenouilléf devant la sainte Vierge, avec 
saintMârcst d'autres saints^de.Gontarini ; le doge Antoine 
Grimani-en pareille attitude devant la figure de la Foi, de 
Titien, blonde et ^uperhe.peinture où le style d'apparat 
ne nuit en rien Àla. simplicité. Ënface, Carletto Gagliaria 
peint. le doge Gicogna recevant les ambassadeurs de Perse, 
belle occasion.de brocarts ramages, de turbans, d'ai- 
grettes et d'égrènement de perles pour un artiste de l'école 
et de la famille de Paul Véronèse. Une immense composi- 
tion d'André Michel, dit le Yincentino, représente l'arrivée 
d'Henri lil auLido de Venise, où il est reçu par le doge 
Mocenigo, le patriarche trévisan et les magistrats, sous 
L'arc de triomphe élevé à celte occasion, sur les dessins 
de Palladio. Cette grande machine a l'aspect opulent et 
fastueux, comme toutes les peintures du bon temps de 
cette école vénitienne, née pour peindre le luxe. 

Un tableau du même Carlo Cagliari, représentant le doge 
donnant audience à des ambassadeurs d'État, complète la 
symétrie. Les caissons du plafond ont été distribués par 
Palladio ; les stucs sont de Vittoria et de Bombarda, d'après 
les dessins' de Sansovino; une FenwedeTintoret, conduite 
par Jupiter :sur l'Adriatique, au milieu d'un cortège de 
divinités, occupe le compartiment central. 

Passons descelle salle* dansPAnti-Collegio, c'est la salle 
d'attente des JUubassadeur&;iL'architeclure est de Scamozzi. 



i9ea'«imfyè»11«9liiY0P0e8puisM»oe8 cpii TeBaienùpréfienter 
tefm-ièltfes de'vréanee âla'^éréBissime Rèpubiiqueriie 
ëcrvQiiait «guère «être pressés d^tre introduits: les ehefe- 
d'f0arvfie«^ill»8sès 'eafimie'à'pluish:' dans cette antichambre 
splendîHet (Rit de "quoi -faire' prendre patience. Les quatre 
Mïleaux "placés près de* la potte sont de Tintoret, et de ses 
mèiUeurs/Nous* ne connaissons de lui, qui soit de cette 
force, "qmVMam^ét'Èv&ttVAbel etCaïn, de l'Académie 
t]esIBeanx4Arts ; en- voici tes sujets : Mercure etles^Grâees^ 
les^Farges deVulcain, PaUo^, accompagnée de la joie et 
de TàbondaRee, qui chasse ifars; Ariane tonsolée par 
^aeckus.^k part quelques raccourcis un peu forcés, quel- 
ques .'attitudes violentes dont la difficulté plaisait à ce 
maître, on' ne' peut que louer lamâle énergiede la touche, 
'la- chaleur du coloris, la vérité des chairs, la puissance 
dévie et cette grâce virile et charmante qui distingue les 
talents Torts lorsqu'ils ont à rendre des sujets suaves. 

'Mais la merveille de ce sanctuaire de Tart est VEnlève- 
ment d^Europe^ parTaiirVéronèse. La belle jeune fille est 
assise, 'comme sur un trône d'argent, sur le dos du tau- 
reau divin, doilt le poitrail de neigeva s'enfoncer dans la 
mer bleue qui* tâche d'atteindre de ses lames amoureuses 
'la plante des pieds qu'Europe relève parune enfantine peur 
de se mouiller, — détail ingénieux des métamorphoses 
que le peintre n'a eu garde d'oublier. Les» compagnes d'Eu- 
•rope, neisachant pas qu'un dieu se cache souslanoble forme 
de ce bel animal si doux et si familier, s'empressent sur 
la rive et lui jettent des guirlandes de fleurs, sans se douter 
qu'Europe, ainsi enlevée, va nommer un continent et de- 
venir la maîtresse de Zeus aux noirs sourcils et à la che- 
velure ambroisiennne. Quelles belles épaules blanches ! 
quelles nuques blondes aux nattes enroulées ! quels bras 
ronds et charmants ! quel sourire d'éternelle jeunesse 
dans cette toile merveilleuse, où Paiil Véronèse semble 
avoir dit son dernier mot! Ciel, nuages, arbres, fleurs, 
'^rrains, mers, carnation, draperie»^ toul^^t^WVe^T^^^ 



I'28 yOTAGE EN ITALIE, 

dans la lumière d'un Elysée inconnu. Tout est ardent et 
Ei'ais comme la jeunesse, séduisant comme la volupté, 
calme et pur comme la force ; rien de maniéré dans celte 
grâce, rien de malsain dans cette rayonnante allégresse : 
devant cette toile, et c'est un bien grand éloge pour Wat- 
teau, nous avons pensj au Départ pour Cytlière. Seulement, 
ù la clarlë des quinquets de l'Opéra, il faut substituer la 
jour aplendide de l'Orient; aux mièvres poupées de la 
Régence, en robes de taffetas chiffonné, des corps super- 
bes, où la beauté grecque s'assouplit sous la volupté véni- 
tienne, et que caressent des .draperies souples et vivantes. 
Si l'on nous donnait k choisir un morceau unique dans 
toute l'œuvre de Véronèse , c'est celui-là que nous préfé- 
rerions : c'est la plus belle perle de ce riche écrin. 

Au plafond, le grand artiste a fait asseoir sa chère 
Venise sur un trône d'or, avec celte ampleur étoffée 
et cette grâce abondante dont il a le secret. Pour 
cette AssompliOQ , où Vfnise remplace la Vierge, il sait 
toujours trouver de l'azur et des rayons nouveaux, 

One magnifique cheminée d'AspeIti, une corniche en 
stuc de Yiltoria et de Bombarda, des camaïeux bleus de 
Sébastien Itizzi, des colonnes de vert antique et de cipolia 
encadrant laporte, achèvent celte merveilleuse décoration 
01^ brille un luxe le plus beau de tous, le luxe du génie ! 

La Balle de réception ou CoUegio se présente ensuite. 
Nous retrouvons là Tiotoret et Paul Véronèse, l'un roux et 
violent, l'autre azuré et calme; le premier fait pour les 
grands pans do muraille, le second pour les plafonds 
immenses. Tinloret a peinl dans celte salle le doge Andréa 
GriDi priant la Madone et le Bambin, le mariage de sainte 
Catherine avec divers saints, et le doge ûona; la sainte 
Vierge sons un baldaquin, plus l'accompagnement oblige 
d'anges, de saints et de doges, et le Rédempteur adord 
parle doge Luigi Mocenigo. Sur l'autre paroi, l'aul Véro- 
nèse a représenté le Christ Irûnant, ayanl à ses cClés 
Venise personnifiée, la Foi cl des anges qui tendent dea 



VOYAGE £19 ITAUB. 129 

palmes à Sébastien Yenier, depuis doge, lequel remporta 
la célèbre victoire sur les Turcs à Gursolari, le jour de 
sainte Justine, placée elle-même dans le tableau ; le fa- 
meux provéditeur Agostino Barbarigo, tué dans ce com- 
bat, et les deux figures latérales de saint Sébastien et de 
sainte Justine en grisailles, l'une faisant allusion au nom 
du vainqueur, l'autre à la date de la victoire. 

Le plafond, qui est magnifique, renferme dans ses cais- 
sons la déification complète de Venise, par Paul Véronèse, 
à quL ce sujet sourit particulièrement. Le premier com- 
partiment nous montre Venise puissante sur terre et sur 
mer ; le second, Venise soutenant la religion ; le troisième, 
Venise amie de la paix et ne craignant pas la guerre : le 
tout symbolysé avec force allégories de grande mine et de 
fière tournure, sur des fonds de nuages légers, laissant 
voir çà et là un ciel couleur turquoise. Gomme si ce n'était 
pas assez de celte apothéose, Venise figure encore au- 
dessus de la fenêtre, couronne en tête et sceptre en main, 
peinte par Carletto Cagliari. Nous ne parlerons pas des 
camaïeux, des grisailles, des colonnes de vert antique, 
des arceaux de jaspe fleuri et des sculptures de G. Cam- 
pagna : nous n'en finirions pas, et ce sont là somptuosités 
ordinaires dans le palais des Doges. 

Nous sentons malgré nous s'allonger cette nomencla- 
ture; mais à chaque pas un chef-d'œuvre nous tire par la 
basque de notre habit quand nous passons, et nous de- 
mande une phrase. Le moyen d'y résister ! nous allons, ne 
pouvant tout dire, laisser ti'availler votre imagination. Il 
y a encore dans le palais ducal plus de salles admirables 
que nous n'en avons nommé. La salle du Conseil des Dix, 
la salle du Conseil suprême, la salle des Inquisiteurs d'Ë- 
tat, et bien d'autres encore. Sur leurs plafonds et leurs 
parois faites coudoyer l'Apothéose de Venise par l'Assomp- 
tion de la Vierge; les doges à genoux devant l'une ou l'au- 
tre de ces madones par des héros mythologiques et des 
dieux de la fable; le lion de saint Harc^^t \^\^^ \<^\vv- 



fM TOMSElWlflCIE. 

piter/l'enipereur Frédéric tBarbsrousse par un NeptuaeE, 
le pape Alexandre m par une 'Allégorie court-vêtuermélez 
sux histoire» de ta Biblev^auiDsaintes Vierges sausdcE^faai* 
daquins, des' prises de 2ana'émailléœ de plus d*^is«rieB 
qu*un chant de TArioste, des surprises de Candie et des 
oapilotadedde Tures ; seulplez les chambranles des portes, 
chargez les comît^hes de stuee^t de moulurer; drassez 
des statues dans t«as^ les coins ;<dorez^ tout ce qui n'est pas 
couvert par>la brosse d*unartiilte supérieur; dites-rous : 
(('^Tods ceux qui ont travaillé ici, même les obscurs, 
avaient vingt fois plus de talent que nos célébrités du 
jour, et les plus grands maîtres' y ont usé leur vie ; » alors 
vous aurez une faible idée de tontes ces magnificences qui 
défient la description. Gomme architectes, Palladio, Soa- 
mozzi, Sansovino, Antonio da Ponte, Pierre Lombard; 
comme peintres, Titien, Paul' Véronèse, Tintoret, Carlo 
Cagliari, Bonifazio, Vivarini, J. Palma, Aliense, Contarini, 
le Moro, le«Vicentino, toute la bande des Bassans, Zu»- 
cari, 'Marco Vecellio, le Bazacco, Zelotti, Gambareto, Boz- 
zato, Salviati, 'Malombra, Montemezzano, et Tiepolo, ce 
charmant peintre, grand maître de la décadence, sous la 
brosse duquel expira la belle école vénitienne, épuisée de 
chefs-d'œuvre; comme sculpteurs et ornemanistes, Vitto- 
ria, Aspetli, Fr. Segala, Girolamo Gampagna, Bombarda, 
Pietro di Salo, ont enfoui dans ces salles un génie, une in- 
vention, une habileté incomparables. Des peintres dontle 
nom n'est pas prononcé une fois* par siècle s*y maintien- 
nent dans les plus terribles voisinages. On dirait quele 
génie était dans Tatr à cette époque climatérique du genre 
humain, et que rien n'était ]^lus aisé que de faire des ehefis- 
d'oHivre. Les sculpteurs 'surtout, dmit on ne parle jamais, 
déploient un talent extraordinaire^et ne -le cèdent en rien 
aux plus grandesiilhistrations tie la peinture. 

Près de la porte d*ane de ces salles. Ton voit 'encoro, 
mais dépouillée de tout'^m prestige de terreur et réduite 
ày-étàt ÂpAlM>tt0«Rixii(ttreaNNm6'oiivrage, l'aiteiennegweak 



VOYâGB en ITMLOL 131 

dèr lion dans laquelle lesi délateurs venatenl jeter; leurs 
dénondationfr. Il ne reste plusquele trou dans le-mur, la 
pieule: a été arrachée. Un corridor sombre vous, conduit 
Ae la salle des Inquisiteurs d'État aux^Plombset aurPuitsi 
t€Kte d'une infinité de^dôdamationsseiitimentales.^ Certes 
iiin'y^a pas- de belles pri8ûn&i;.mais la vérité e8t;queles 
Bboinbs étaienide grandes chambreB.^reeouvertes.-en plomba 
matitoe dont se compose là. toiture de laplupait de&édit 
itoes^de yeBis0,.et:qui;n'a rien de^ particulièrement crueli 
et^que les-Buits-jie plongeaient nuUementf.s0usla< lagunes 
Nous avons visité deux ou trois de ces cachots ; nous noHS 
ottendionB à des-fantasmagones-architecturales dansc le 
^t de Piranése;.à.de&arûeaux9.à des piliers trapus^ à des 
escaliers tournants, à des grilles compdiquées». à.desr anr 
nraux énormes scellés dans r des blocs monstrueux; à des 
Sfiopiraux laissant ôltner un jour verdâtrer^ sur lai dalle 
iMioidBv eè- nous •anrio&SiVQultt^ôte: condmt.paift un geè- 
Uer en* bonnet depeauîde ranard arnàdftsaqueuei.etifair 
smt bmiredes trousseauxde olefsià sa.ceinture. Un ^ide 
vénérable, à figure de portier duMaraiS).noiis précédait) 
me chandelle à la main, par d!étroits couloirs- obscurs» 
IlûB- oechots, tapissés de boist à- l'intérieur^ . avaient une 
parte basse et une petite ouverture pratiquée en face delà 
lampe accrochée au plafond dui couloir^. Un lit de camp 
en bois occupait Tun des angles» 

C'était étouffé et noir, mais sans, appareil mélodramar 
tique; Un philanthrope arrangeant un cachot cellulaire 
n'aurait pas fait pis; sur les murs, on déchiffre quelquesr- 
nnes dé ces inscriptions que l'ennui des prisonniers grave 
avec un clou aux parois de leur tombe ; ce sont des signa- 
tures, des millésimes, de courtes sentences de la Bible, 
des réflexions philosophiques assorties à l'endroit, un ti- 
mide soupir vers la liberté, quelquefois la cause de Tem- 
prisonnement, comme l'inscription dans laquelle un cap- 
tif dit qu'il a été incarcéré pour sacrilège, ayant donné à 
manger à un mort. On. nous a fait voir, à l'entrée d'up 



!3! TOTACE 13 ITALIE. * 

corridor, un siège de pierre sur loqut'l on faisait asseoir 
ceux que l'on exèculuit secrèlement dans la prison. Une 
coiile fine, jelée au col et tournée en manière de garrotte, 
les étranglait à la mode turque. Ces exécutions clandes- 
tines n'avaient lieu que pour les prisonniers d'État coft- 
vaineus de crimes politiques. La chose faite, on emballait 
le cadavre dans une gondole, par une porte qui donne sur 
le canal de la Paille, et on allait le couler au large, un 
boulet ou une pierre aux pieds, dans le canal Orfanello, 
qui est très-profond, et où il est défendu aux pécheurs de 
jeter leuis filets. 

Les vulgaires assassins s'exécutaient entre les deux co- 
lonnes, à l'entrée de la Plazzetta. Le pont des Soupirs, qui, 
TU du pont de la Paille, a l'air d'un cénotaphe suspendu 
sur l'eau, n'a rien de remarquable à l'inlérieur : c'est un 
corridor double, séparé par un mur, qui mène à couvert 
du palais ducal à la prison, édifice sévère et solide d'An- 
tonio da Ponte, situé de l'autre côté du canal, et qui re- 
garde la façade latérale du palais, qu'on présume avoir 
èlé élevée sur les dessins d'Antonio Iliccio. Le nom de 
pont des Soupirs, donné S ce tombeau qui relie deux pri- 
sons, vient probablement des plaintes des malheureux voya- 
geant de leur cachot au tribunal et du tribunal à leur 
cachot, brisés par la torture ou désespérés par ime con- 
damnation. Le soir, ce canal, resserré entre les hautes 
murailles des deux sombres édillces, éclairé par quelque 
rare lumière, a l'air fort sinistre et fort mystérieux, et 
les gondoles qui s'y glissent, emportant quelque beau 
couple amoureux qui va respirer le frais sur la lagtme, 
ont la mine d'avoir une charge pour le canal Orfano. 

Nous avons visité aussi les anciens 'appartements du 
doge; il n'y reste rien de la primilive magnificence, si ce 
n'est un plafond fort orné, divisé en caissons hexagones 
dorés et peints. Dans ces caissons, â l'abri des feuillages 
et des rosaces, était pratiqué un trou invisible par otJ les 
inquisiteurs d'État et les membres du Conseil des Dix pou- 



TOTAGE EN ITALIE. 133 

valent épier à toute heure du jour et de la nuit ce que fai- 
sait le doge chez lui. La muraille, non contente d*écouter 
par une oreille, comme la prison de Denis le Tyran, re- 
gardait par un œil toujours ouvert, et le doge vainqueur 
à Zara ou à Candie entendait, comme Ângelo, « des pas 
dans son mur, » et sentait circuler autour de lui une sur- 
veillance mystérieuse et jalouse. Nous avons vu aussi les 
statues antiques transportées de la bibliothèque de San- 
sovino dans le palais ducal. 11 y a un groupe charmant de 
Léda et du Cygne; elle résiste encore, piais si faiblement, 
avec une vertu si lasse et un refus si provocateur, que 
déjà Toiseau divin l'a entourée de son aile comme d*un 
rideau nuptial. Il faut s'arrêter aussi devant un bas-relief 
d'enfants, en marbre de Paros, du meilleur temps de la 
sculpture grecque ; un Jupiter iEgiochus, trouvé à Éphèse; 
une Gléopâtre, et surtout deux grands masques de Faune 
et de Faunesse, d'une expression singulière. 






us mBÊmoi&mMA 



Maintenant nous allons; si 'vous n'êtes- pas las de cette 
visite au palais dès Doge», remonter dans notre gondole 
et faire une promenade sur le grand canal. Le grand canal 
est à Venise ce qu'est à Londres le Strand, à Paris la rue 
Saint-Honoré, à Madrid la calle d'Âlcala, Tartère princi- 
pale de la circulation de la ville. Sa forme est celle d'une 
S retournée, dont la bosse échancre la ville du côté de 
Saint-Marc, et dont la pointe supérieure aboutit à Tîle de 
Santa-Ciiiara, et la pointe inférieure à la Douane de mer, 
près du canal de la Giudecca. Cette S est coupée vers le 
milieu par le pont de Rialto. 

Le grand canal de Venise esl la plus merveilleuse chose 
du monde. Nulle autre ville ne peut présenter un spectacle 
si beau, si bizarre et si féerique : on trouve peut-être 
ailleurs d'aussi remarquables morceaux d'architecture, 
mais jamais placés dans des conditions si pittoresques. 
Là, chaque palais a un miroir pour admirer sa beauté, 
comme une femme coquette. La réalité superbe se double 
d'un reflet charmant. L'eau caresse avec amour le pied de 
ces belles façades que baise au front une lumière blonde, 
et les berce dans un double ciel. Les petits bâtiments et les 
grosses barques qui peuvent remonter jusque-là semblent 



YOYAâB m imi&i 135 

smsfréô «exprès comme jpepoussoirs ou premiers plans, 
pour la conmiodité des décorateurs et des aquarellistes. 

En longeant la Douane, qui, atec le palaic Giustiniani, 
aujourd'hui hôtel de r£urope, forme rentrée du grat^d 
oanal, jetez un regard à ces têtes de cheval décharnées 
comme des massacres, sculptées dans la corniche carrée 
et trapue qui soutient la boule de. la Fortune : cet orne- 
ment singulier signifie-t-il que, le cheval étant inutile à 
Venise, on s'en défait à la Douane, ou. plu lot n'est-ce 
qu'un pur caprice d'ornementation? Celte explication 
nous semble la meilleure, car nous ne voudrions pas 
tomber dans les finesses symboliques que nous avons 
reprochées aux autres. Nous avons déjà décrit la Salute, 
que nous apercevons de notre fenêtre, et qui n'a pas be- 
soin qu*on s'y arrête après le tableau de Canaletto, le 
chef-d'œuvre du peintre peutrétre.Mais ici nous éprou- 
vons un embarras. Le.grand canal est le véritable livre 
d'or où toute la noblesse tvénitienne a signé son nom sur 
une foçade monumentale. 

Chaque pan de muraille raconte une histoire; toute 
maison est un;palais; tout palais un chef-d'œuvre et une 
légende : à chaque coup de rame le .gondolier vous cite 
un nom qui était aussi connu 'du temps des croisaddë 
qu'aujourd'hui ;. et cela à droite:et.à.gauche, sur une lon- 
gueur de plus d'une demi-lieue. Nous avons écrit une 
liste de ces palais, non pas de tous, mais des plus remar- 
•jquables, et nous n'osons la:transcrire. à cause de sa lon- 
gueur. Elle a cinq ou six pages .iPierre Lombard, Sca- 
imozzi, Yittoria, Longhenâ,.'Andrea.Trémignan, Giorgio 
Massari, Sansovino, Sebâstiano.Uazzoni, Sammichelli, le 
fjgrand ardiitecte.de 'Vérone ; SelinatDknneiiicaRossi, Visen- 
ttini, ont donné les dessins cet dirigé .la -construction de 
>ees demeuros prindèra^, «ans \eompter les merveilleux 
artistes inconnus du .mofèa -âge.cpii .ont élevé. les plus 
pittoresques et'les plus romantiques, celles qui donnent 
'.A Venise -fon xadiet.et -ton jmginalîté. 



Sur les deux rives se surcèdciit sans interruption des 
façades loules cliarmanles et diversement belles. Après 
une ardiilecture de la Renaissance, avec ses colonnes et 
ses ordres superposôs, vient un palais du moyen âge dans 
un style gothique arabe, dont le palais ducal est le pro- 
totype, avec ses balcons évidés à jour, ses ogives, ses 
trèfles et son acrotère dentelé. Plus loin est une façade 
plaquée de marbres de couleurs, ornée de médaillons et 
de consoles ; puis un grand mur rose, où se découpe nae 
large fenêtre à colonnelles ; tout s'y trouve : le byzantin, 
le sarrasin, le lombard, le gothique, le roman, le grec, 
et même le rococo ; la colonne et la colonnetle, l'ogive et 
le cintre , le cliapiteau capricieux , plein d'oiseaux 
et de (leurs, venu d'Acre on de Jaffa ; le chapiteau grec 
trouvé dans les ruines athéniennes, la mosaïque et le 
bas-relief, la sévérité classique et la fantaisie élégante 
de la Renaissance. C'est une immense galerie à ciel ou- 
vert, où Ton peut étudier, du fond do sa gondole, l'art de 
sept ou huit siècles. Que de génie, de talent et d'argent 
ont été dépensés dans cet espace qu'on parcourt en moins 
d'une heure ! Quels prodigieux artistes, mais aussi quels 
seigneurs intelligents et magnifiques ! Quel dommage que 
les patriciens qui savaient faire exécuter de si belles 
choses n'existent plus que dans les toiles de Titien, de 
Tintoret et du Mono ! 

Avant d'arriver seulement au Rialto, vous avez à gauche, 
en remontant le canal, le palais Dario, style gothique; le 
palais Venier, qui se présente par un angle avec ses or- 
nements, ses marbres précieux et ses médaillons, style 
lombard; les Beaux -Arts, façade classique accolée â 
l'ancienne Scuola de la Cliaritè et surmontée d'une Venise 
chevauchant un lion ; le palais Contarini, architecture de 
Scamuzzi ; le palais Rezzonico, aux trois ordres superpo- 
sés; le triple palais Giustiniani, dans le goût moyen âge, 
où habile M. Natale Schiavoni, descendant du célèbre 
peiilre Schiavoni, qui a une galerie de tableaux et une 



VOYAGE EN ITALIE. 131 

belle fille, reproduction vivante d'une toile peinte par son 
aïeul ; le palais Foscari, réconnaissable à sa porte basse, 
à ses deux étages de colonnettes supportant des ogives et 
des trèfles, où logeaient autrefois les souverains qui visi 
taient Venise, et maintenant abandonné ; le palais Baibi, 
au balcon duquel les princes s'accoudaient pour regarder 
les régates qui se faisaient sur le grand canal avec tant 
d'éclat et de pompe, aux beaux temps de la république ; 
le palais Pisani, dans le style allemand du commence- 
ment du quinzième siècle ; et le palais Tiepolo, tout pim* 
pant et moderne relativement, avec ses deux élégants 
pyramidions ; à droite, tout près de l'auberge de l'Europe, 
il y a entre deux grands bâtiments un pallazzino délicieux 
qui se compose d'une fenêtre et d'un balcon ; mais quelle 
fenêtre et quel balcon ! Une guipure de pierre, des en- 
roulements, des guillochages et des jours qu'on ne croi- 
rait possibles qu'à l'emporte-pièce, sur une de ces feuilles 
de papier qui recouvrent les dragées de baptême ou qu'on 
jette sur le globe des lampes ; nous avons bien regretté 
de n'avoir pas 25,000 francs sur nous poiu* l'acheter, car 
on n'en demandait pas davantage. 

Plus loin, en remontant, l'on trouve les palais : Corner 
délia Cà Grande, qui date de 1532, un des meilleurs du 
Sansovino ; Grassi, aujourd'hui l'auberge de l'Empereur, 
dont l'escalier de marbre est garni de beaux orangers en 
pots; Corner- Spinelli , Grimani, robuste et puissante 
architecture de Sammicheli, dont le soubassement de^ 
marbre est entouré d'une double grecque d'un bel effet, 
et qui sert aujourd'hui d'hôtel des Postes; Farsetti, au 
péristyle à colonnes, à la longue galerie de colonnettes 
occupant toute sa façade, où s'est logée la municipalité. 
Nous pourrions dire, comme don Ruy-Gomez da Silva à 
Charles -Quint, dans la pièce d'flemani, lorsqu'il lui 
montre les portraits de ses aïeux : « J'en passe, et des 
meilleurs. » Nous demanderons cependant grâce pour le 
palais Lorédan et l'antique demeure d*ÏAt\co\^^vAOi^ A^ 



maieons^quLLfiB •Tabiit9*etfdoiUrlesieheininées.enAt^^ 
en iotfEellaB{ef^:tta*«iftfiâsul£L»âttui«i,iJK)mpea^ tcès àffr^[M)8 
lestgnandes Ugnô&il*architeâture. 

'i}uâlqttefiois^unit£a^etto«.ou fttHe ^piazzetta, {Câmme ;ld 
eainpo Saa^Vita^9;paiNjexeiiqplQvgui^fait£BU^Gà.l^^ 
eoupe .à .pcçtpas ^cette longue tisuile ..de monuments. Ce 
campo,îboedé^de.gnai6aas 'Gc^esd'un^rûuge vif et. gai, 
fait le plus iieureux eontsaste iwec les .guirlandes de 
pampre .d'une .tceille«de«cabacet; cette tranche vermeillQ, 
dans cette ^e de.façades plus -au moins .rembrunies par 
le.teu^, repose .et ^ehasme .l'œil; on y trouve toujours 
guel^pieipeinirei établi, sa^palette au pouce et sa boite sur 
lesc^genoux. Les.gondoliers.etle&helle&fîUes.que le voisi- 
nage de ces drôles attire toujours .posent naturellement, 
et d'admirateurs deviennentmodèles. 

Le.Bialto,'qui.est le.plus beau pont.de Venise, a l'air 
très-rgrandiose et trè&rmonumcntal;. il enjambe le canal 
piar une seule arche d'une coui be élégante et hardie ; il a 
été construit- en 1691,. sous le dogatde.Pa8quâle Gigogne, 
par Antonio da Ponte, etrenjplace l'-ancienpont-levis en 
bois dont nous avons parlé à jprçpos du plan d'Albert 
Durer. Deux rangées de boutiques, séparées au milieu 
par un portique en. arcade et ^laissant voir une trouée du 
jciel, chargent les.côtés du. pont qu'on peut traverser sur 
trois voies : celle du centre et les deux trottoirs extérieurs 
.garnis de balustrades de marbre. Autour du pont de 
Rialto, un des points les. plus pittoresques du grand ca- 
nal, s'entassent les» plus vieilles maisons de Venise, avec 
leurs toits en plate-forme, plantés de piquets pour atta- 
cher des bannes, leurs longues jsheminées, leurs balcons 
ventrus, leurs escaliers aux marches disjointes et leurs 
larges plaques de crépi rouge, dont les écailles tombées 
laissent à nu les murailles de. briques et les fondations 
verdies par le contact de l'eau. Il y a toujours, près du 

Rialto, un tunmlte debarques,jalde..gondoles, et des ilôts 



lK]klA6EaNiIi;/aâB. iSB 



ÉtagoaA\6^ûlm3ob«rriûoiaB*€n9Xiiè^ »«ôebaat .leurs voilée 
fauves quelquefois traversées d'une giande «rok. 

rSbylocsk, .ce juif: si affaioé xie :d&air .de^jclirétiea, iivait 
«a J)Outique;ûU;poHt'deJlialto,<^ arjee ^grand iionaeiu* 
d^avoir fourni lUnè < déûonation fàjShakf^eaee. 

En deçà et au delà du Rialto,:fieigr«Ki#pueat«ur les deux 
iiT£Siy«inoienFaHdaeo deiiTedefichi/doutites murs colo* 
nâ& dettiMiUes inoeFtaiji6s.kiss£ait(detiaerdes>fre6Ques.de 
Jitien et delTintoret, pareillâsiitdes sooiges qui vont 
&'ôviinouir ilaipoissonnerie, le macché. aux. herbes et les 
vieilles et les nouvelles fabriques de Scarpagnino et de 
fittisoviHO, prèsdetomber en>iuiB£$,)OÙ sont installées 
différentes, magistratures . 

t Ces fabriques/ rougeâtne$, dégr^ées., placées de tons 
admirables par la ivétusté et llabandon, doivent faire le 
désespoir de l'édilUé et la |oie des > peintres. Sous leurs 
arcades fourmille d*ailleurs une population active «t 
bruyante, qui tmonte* et descend, va^t vient, vend et 
achète, rit et piaille : là le thon frais se débite en. rouges 
tranches, et s'emportent par paniers moules, huîtres., 
crabes, crevettes. 

Sous rareliedu< pont, :«ù vibre {partout un écho des 
plus sonores, dorment i.è Tabri dursoleil les gondoliens 
attendant la pratique. 

En remontant toujours,. Ton rencontre à gauche le pa- 
lais Corner della-Regioa, ainsi nommé à cause de la reine 
£omaro, que les Parisiens connaissent par l'opéra d'Ha- 
lévy , la Reine de Chypre j où madame Stoltz avait un si beau 
rôle. Nous ne nous rappelons plus si la décoration de 
MH. Séchan, Diéterle et .Desptèchin était ressemblante; 
elle aurait pu Fétre sans rien perdre, car l'architecture 
deDomenico Rossi-est d'uae. grande. ^égance.. Le somp- 
iueux palais- de la:reineCornaro:est maintenant im mont- 
.de^iét^, et les humbles .guenilles de la misère et les 
-joyaux de limprévoyance aux ^ois Tvieiment s'entasser 
«MIS les jriches lambris qui leur .doi\ftaldy&iL<^]^^\i^\£^^ 



140 TOÏACE ES ITALIE. 

en ruinos : car aujourd'hui il ne surfit pas d'être beau, il 

faut encore êlre ulîte. 

Le collège des Arméniens, qui se trouve à quelque dis- 
tance de là, est un admirable édifice de Baldassare de 
Longliena, d une riche, solide et imposante architecture, 
C'est l'ancien palais Pesaro. 

A droite s'élève le palais dclla Cà d'Oro , un des plus 
charmants du grand canal. Il appartient à mademoiselle 
Taglioni, qui l'a fait restaurer avec le soin le plus inlBlli- 
gent. Il est tout brodé, tout dentelé, tout découpé à jour, 
dans un goût grec, gothique, barbare, si fantasque, si lé- 
ger, si aérien, qu'on le dirai! fait exprès pour le nid d'une 
sylphide. Mademoiselle Tagtioni a pitié de ces pauvres pa- 
lais abandonnés. Elle en a plusieurs en pension , qu'elle 
entretient par pure commisération pour leur beauté ; od 
nous en a signalé trois ou quatre à qui elle fait cette cha- 
rité de réparations. 

Regardez ces poteaux d'amarre bleus et blancs, semés 
de fleurs de lis d'or; ils vous disent que l'ancien palais 
VendraniinCalergiest devenu unehabitation quasi royale. 
C'est la demeure de S. A. la duchesse de Berry, et certes 
elle est mieux logée qu'au pavillon Marsan; car ce palais, 
le plus beau de Venise , est un chef-d'œuvre d'architec- 
ture, et les sculptures en sont d'une finesse merveilleuse. 
Rien n'est plus joli que les groupes d'enfants qui tiennent 
des ècussons sur les arceaux des fenêtres. L'intérieur est 
rempli de marbres précieux; on y admire surtout deux 
colonnes de porphyre d'une beauté si rare que leur valeur 
payerait le palais. 

Quoique nous ayons été bien long, nous n'avons pas tout 
dit. Nous nous apercevons que nous n'avons pas parlé du 
palais Mocenigo, où demeurait le grand Byion; notre gon- 
dole a pourtant frôlé l'escalier de marbre où, les cheveux 
au vent, le pied dans l'eau, par la pluie et la tempête, la 
fille du peuple, maîtresse du lord, l'accueillait à son re- 
lùorpar ces tendres paroles : n Grand chien de la ma- 



VOYAGE EN ITAUE. *** 

done, est-ce un temps pour aller au Lido? » Le palais 
Barbarigo mérite aussi une mention. Nous n'y avons pas 
vu les vingt-deux Titien qu'il renferme et que tient sous 
scellé le consul de Russie , qui les a achetés pour son 
maître ; mais il contient encore d'assez belles peintures, 
et le berceau tout sculpté et tout doré destiné à Théritier 
de la noble famille, berceau dont on pourrait faire une 
tombe , car les Barbarigo sont éteints ainsi que la plupart 
des anciennes familles de Venise : de neuf cents familles 
patriciennes inscrites au livre d*or, il en reste aujourd'hui 
cinquante à peine. 

L'ancien caravansérail des Turcs, si peuplé au temps où 
Venise faisait tout le commerce de l'Orient et des Indes , 
présente maintenant deux étages d'arcades arabes, effon- 
drées ou obstruées par des cahutes qui ont poussé là 
comme des champignons malsains. 

A cette hauteur environ où s'embranche le Canareggio, 
on aperçoit des traces du siège et du bombardement des 
Autrichiens ; quelques projectiles sont arrivés jusqu'au 
palais Labbia, qui a brûlé, et ont sillonné la façade ina* 
chevée de San-Geremia. D'une construction effondrée, ca- 
price étrange des boulets dans leur destruction intelli- 
gente, il ne reste plus d'apparent qu'un crâne de marbre 
sculpté au sommet d'un mur, comme si la mort, par une 
sorte d'effroi respectueux, avait reculé devant son blason. 
En s'éloignant du cœur de la ville, la vie s^éteint. Beau- 
coup de fenêtres sont fermées ou barrées de planches; 
mais cette tristesse a sa beauté : elle est plus sensible à 
l'âme qu'aux yeux, régalés sans cesse des accidents les 
plus imprévus d'ombre et de lumière , de fabriques va- 
riées que leur délabrement même ne rend que plus 
pittoresques, du mouvement perpétuel des eaux, et 
de cette teinte bleue et rose qui fait l'atmosphère de 
Venise. 



JLU 



LA VIE A VENISE 



iDerrière la Venise .monumentale, espèce de décoration 
d'opéra féerique ; qui saisit d'abord les regards, et à la- 
quelle^ie voyageur ébloui s'arrête ordinairement, il en 
eaûste<une.autre plus.lamiliècQ, plus intime et non moins 
pittoresque, quoique peu iîonnue ; clest jde cellcrci que 
nous allons parler. 

Devant faire un assez .long, séjour. A Venise , nous quê- 
tâmes J'iiôtel de TEurope, qui occupe l'ancien palais 
Giustiniani, à l'entrée .du.^rand.eanal,.pour nous installer 
à l'angle du CamporSan-Mose, chez.i£ signer Tramontini, 
dans le logement laissé vacant par.un^prince russe. Que 
ce.mot, prince russe, n*:éveille pas dans l'imagination du 
lecteur des i idées «de magniikence déplacées pour un 
pauvre poète comme nous : on peut à Venise se passer 
leiluie-^'un^alaisr^ans les^prix doux. Une merveille, si- 
gnée. Sansovina. ou &eamozzi,ts'y Loue-moins cher qu'une 
mansarde detk rue delà .Paix,, et notre appartement fai- 
sait partie d'une^sinjLple.maison.crçpie de.rose, commela 
plupart .des .maisons de Venise. .Ce logement offrait au 
prince l'avantage de regarder par les fenêtres, du côté de 
la place, la boutique d'une boulangère française qui avait, 
sinon des écus, du moins une fille d'une beauté rare. Ce 



que le pntnce- rnsse'anheta^cte'paihs nodlétSi de pains de 
gruau, de paincpjoohov dd paûiB-de pâte terme , de* pains 
anglais^ de pains azymesv dans l'intérêt dé'sa passicnr^ ettt 
sufïrpeur pourrir des fermillesç mais rien n'y fit; La jeune 
bevlisaigère ôtârit gardée^ pai^léfTigilinoe' maternelle avec 
pin» dèrsom que> les- pommes^ dVnr dii jardin'dës I^spé- 
rides par le" dragon -mytboll^iqiie, .et lèF^tfosoovite désap- 
pointé fût forcé d'&llepéteindi*ewm ardeur dans lesneiges 
natales . Cette bel le fille resta ' poiir nous à l'état* de » mys^ 
tère, car nous ne' Taperçâmes pas une seule f6is pendant 
un voisinage de quelques semaines^ Tout locataire de^ce 
logement était par cela métne suspect d» galanterie. 

Ce n est nullement Tenvie d'illustrer le coin où nous 
avons passé un mois si heureurqui nous pousse à*<nous y 
arrêter avec quelijues détails. Nèus' ne sommes' pas de 
ceux dont la joie ou la: tristesseûmpepte au' mondes et; si 
nous usons quelquefois" de^ notre persooanalitè'dàns' ces 
notes de voyage, c^st connntF» moyen' dé^transitiofr et 
pour éviter dès embarras de forme» ; et; puis il n'est pas 
sans intérêt de mêler à lit'Venise'duirôve'là Venisffdè'lli 
réalité. 

A travers nos recherches d'un: appartement; nous avions 
été accosté par un aventurier brescian, jeune homme dé 
belle mine, qui se disait" étudiant et peintre , et profitait 
de notre ignorance des lieux* et dii dialecte vénitien pour 
se rendre nécessaire et se glisser dans notre intimité; car 
quelques pièces de mcmnaie qui sonnaient dans: nos 
poches nous faisaient paraître à ses yeux de magnifiques 
seigneurs, relativement à sa pauvreté personnelle. 11 nous 
conduisit à un tas de bouges plus horribles les- uns que 
les autres, et auprès desquels la petite chambre de Con- 
suelo, dans la Corte-Mînelli, eût été un paradis. Il s'éton- 
nait de nous voir si difficiles , et en concevait' de& idées 
d'aulanl plus splendides à notre endroit. Pour se conci- 
lier noire bienveillance, el s-assurer des patrons si oonsi 
durables, il nott&fiÉjcadcaa d'un, de ces ..frêles bfta^ttfil& 



TOYAGE EM ITALIE. 
moulés sur un bâloa et entourés d'une carte, qu'on dis- 
tribue à Venise pour quelque menue pièce de cuivre. Il 
paraissait Fonder de grandes espérances sur la délicatesse 
ingénieuse de ce régal, espérances qui furent déçues et à 
la perle desquelles il se résigna diRicilement. Des glaces 
et du café ne lui semblèrent point une compensation suffi- 
sante de son bouquet, et il se plaignit avec tant d'amer- 
tume des dépenses auxquelles la générosilé de son cœur 
trop loyal l'avait entraîné en compagnie des nobles étran- 
gers, que nous nous crûmes obligés de lui offrir une demi- 
douzaine de znantztgs qu'il accepta en grommelant et 
avec tous les signes d'une fierté blessée... de recevoir si 
peu. 

No'je logis avait une porte d'eau et une porte de terre 
donnant sur un canal et sur une place comme la plupart 
des maisons de Venise. Il se composait d'une chambre à 
coucher fort propre et d'un salon assez vaste, séparés par 
une piè<x d'entrée dans laquelle s'ouvrait un balcon à trQi3 
fenêtres t|ue nous fîmes garnir de fleurs, et où nous pas- 
sâmes la meilleure partie de notre temjis à râvcr cl k re- 
garder, en fumant descigareltes; cette distribulion se ré- 
pète presque partout, dans les palais comme dans les 
habitations les plus humbles. Le balcon est le point cen- 
tral et comme le type générateur de rëdifice. Ces balcons 
tiennent le milieu entre le mirador espagnol et le mou- 
charaby arabe. 

Un canapé, des chaises de crin, un lit enveloppé d'uu 
moustiquaire, une table, une toilette formaient l'amcii- 
blement. Le parquet était remplacé par une espèce de stuc 
diapré de dilTèrentea couleurs , ressemblant, ii s'y mé- 
prendre, à une immense tranche de galantine. Rien n'y 
manquait, pas même les truffes, simulées par les cailloux 
noirs. Cette charcuterie pave tous les appartements d' 
Venise, Elle est fraîche au pied d'ailleurs et facile à lenii 
nette. Les murs, suivant l'uscige eu Italie , étaient badi 
geonnés d'une teinte plate à la détrempe et ornés de IJ- 



VOYAGE EN ITÂLIB. 145 

thographies galantes enluminées d'après Compte-Galix, 
ce qui était flatteur jusqu'à un certain point pour Fart 
français, mais regrettable au point de vue de la couleur 
locale ; heureusement une Panagia, peinte par les néo- 
byzantins du mont Athos avec une rigidité et une barbarie 
hiératique dignes du neuvième siècle, relevait à propos la 
vulgarité moderne de ces images de pacotille. 

Cette madone au monogramme doré venait de notre 
hôtesse, aimable Grecque mariée à Venise, qui habitait 
Tappartement au-dessus du nôtre. Un sonnet imprimé sur 
satin et proprement encadré, disait, avec force allusions 
tirées de la mythologie, comment les flots ioniens avaient 
cédé cette Vénus aux flots adriatiques , et comment une 
vertueuse Hélène avait suivi au delà des mers un honnête 
Paris. 

Hélène était en effet le nom de la jeune femme, mais la 
ressemblance ne se continuait pas jusqu'à l'époux , qui 
s'appelait Joseph Tramontini. 

La signera Ëlena achevait sa quarantaine de relevailles 
et gardait encore la douce pâleur des mains et de la figure 
qui est comme la récompense des jeune mères. Mariée de 
très-bonne heure , elle avait eu déjà plusieurs avocats. 
Que cette phrase ne fasse en rien soupçonner la pudicité 
de cette charmante femme. Quoiqu'on vive assez vieux à 
Venise, les enfants s'y élèvent mal et il en meurt beau- 
coup en bas âge. Ces petits innocents vont tout droit au 
ciel et plaident la cause do leurs parents devant le tribu- 
nal de Dieu. De là le nom d'avocats. Aussi, dans cet es- 
poir, se cpnsole-t-on assez facilement de leur perte. 

Le reste de la maison se composait d'une jeune nour- 
rice venue des Alpes du Frioul , paysanne aux joues 
étroites, au profil busqué, au grand œil étonné et sauvage, 
qui bondissait dans Tescalier de marche en marche, son 
poupon au bras, comme une chèvre peureuse sautant de 
roche en roche , et d'une vieille servante appelée Lucia, 
nom poétique , peu d'accord avec ses cheveux hérissée 



1« TOÏAGE EN ITAllE. 

comme des crins de goupillon , sa peau bistrâe et rance, 
ses yeux louches, sa bouche lippue, sa voix criarde et sou 
aspect de Lèoiiarde et de Maritorne. 

Comme nous l'avons dit, notre logement avait vue sur 
la place et le canal. Pourquoi une di'scriplion de ce 
double aspect n'aurait-elle pas l'intérêt d'une aquarelle de 
Joyant ou de Wittiams Wyld, qui ont fait ainsi une foule 
de petites esquiiises familières de ruelles étroites, d'an- 
gles, de canaux, de dessous de pont, de traguets pittores- 
quement encombrés? La plume esl-elle plus maladroite 
que le pinceau? Essayons. 

Au fond de la place, ou, comme on dit , du campo s'é- 
lève l'église de San-Mose, avec sa façade d'un rococo flam- 
boyant, tourmenté , presque farouche dans sa violente 
exagération. Cen'esl pas ce rococo fade, mollasse, vieillot 
et fripé dont nous avons l'habitude en France , mais un 
mauvais goût robuste, plein de force, d'exubérance, d'in- 
vention et de caprice; les volutes se contounmal comme 
des parafes de pierre, ics consoles font de brusques 
saillies, les architraves sont interrompues par de pro- 
fondes èchancrures, les allégories sculptées s'accoudent 
sur l'arc des tympans avec des postures impossibles et 
michelangesques. Des statues aux contours ronflants, aux 
draperies bouillonnantes, prennent dans leur niche des 
poses de capitan ou de maitre de danse. Le buste du fou- 
dateur, a l'air, au bout du pyramidion qui le supporte, 
tant il est moustachu et formidable, du propre portrait de 
don Spavento. Eh bien! ces chicorées touffues comme des 
choux, ces rocailles tarabiscotées, ces cartouches à ser 
viette, ces colonnes à bracelets , ces Hgures strapassées, 
ces surcharges d'ornementation extravagantes, produisent 
un effet riche, grandiose en dépit du bon goût violé dans 
chaque détail, mais violé par une imagination vigoureuse. 

. Vigaole bldmeiait le dessinateur de ce portail fantasque. 

k Nous l'absolvons pleinement. Ce bizarre architecte s'ap- 
pelait Alexandre Trémiguon 



( 



YOYAGE EN ITALIE. ii7 

Cette façade truculente est reliée par un pont volant à 
son clocher, diminutif du campanile de la place Saint 
Marc. En Italie, les architectes ont toujours été embar- 
rassés des cloches; ils ne savent ou ne veulent pas les rat- 
tacher au monument. On dirait que, préoccupés malgré 
eux des temples païens, ils regardent le clocher catholique 
comme une superfétation difforme, comme une excrois- 
sance barbare ; ils n'en font qu'une tour isolée, une sorte 
de beffroi , et semblent ignorer les magnifiques effets 
qu'en a tirés l'architecture religieuse du Nord. Ceci soit 
dit en passant. Nous aurons à revenir plus d'une fois sur 
cette observation. 

L'entrée de San-Mose est recouverte d'une épaisse por- 
tière de cuir piqué, qui, lorsqu'on la soulève, laisse va- 
guement entrevoir de la place, dans une ombre transpa- 
rente, des éclairs de dorure, des étoiles de bougie, et sor- 
tir de tièdes bouffées d'encens mêlées à des rumeurs 
d'orgue et de prières. 

Le clocher n'est pas un sinécuriste : il babille et caril- 
lonne toute la journée. Le matin, c'est l'angelus, puis la 
messe, puis les vêpres , puis le salut du soir ; à peine si 
ses langues de fer se taisent quelques instants. Rien ne 
fatigue ses poumons de bronze. 

Tout auprès, séparé par une ruelle aussi étroite que 
le callejon le plus étranglé de Grenade ou de Constan- 
tine, et qui mène au traghetto du grand canal, s'abrite 
dans l'ombre de l'église le presbytère, sombre façade 
plaquée d'un rouge déteint, percée de fenêtres mornes 
à grillages compliqués, et qui ferait tache à ce clair 
tableau vénitien, si des masses de plantes pariétaires, re- 
tombant en désordre, ne l'égayaient un peu de leur vert 
tendre, et si une charmante madone, surmontant un 
tronc pour les pauvres, n'y souriait entre deux lampes. 

Les trois ou quatre maisons qui y font face contiennent 
la maison de la boulangère assiégée par le prince russe ; 
un marchand de fleurs, dont la devanture, garnie de 



,.,, lAYAtt EN ITALIE. 

ej>|iêr.* rk* IHiibMiiy^iiuiritiine bordé d'édifices d*un côte et 
%. is.sWw^fi- l'iwflw; deChioggia, deTorcelloet d'autres 
^r^.iv^iK «fi hi tow ferme ou des îles. 

^x w^ftfitAk iMicombrées de légumes verts, de raisins, 

A , «.««ht^H. iMissent.derrière elles une suave odeur de Tégé- 

f%iv-M.. i/ih>M)lraste avec la senteur acre des embarcations 

f^itiTi^^ ^ Uions, de rougets, de poulpes, d'huitres, de 

l^^if«^««i^ii, do crabes, de coquillages et autres fruits de 

i^^^iijv >ekMi la pittoresque expression vénitienne. 

l|i^<iiln's portent le bois et le charbon, s'arrêtent aux 
\^ki^ A\yau pour livrer leur marchandise et reprennent 
Iji^HAr course paisible. Le vin arrive non dans des tonneaux, 
(e^iinio chez nous, non dans des outres de peau de bouc, 
çgunme en Espagne, mais dans de grandes cuves ouver- 
tes qu'il teint de sa pourpre plus sombre que du jus de 
iiiAres. L*épithète de noir, qu'Homère ne manque jamais 
d'appliquer au vin, conviendrait parfaitement à ces pro« 
duits des crus du Frioul et de l'Istrie. 

On amène de la même manière l'eau pour remplir les 
citernes; car Venise, malgré sa situation aquatique, 
luoiinait de soif comme Tantale, ne possédant pas une 
ttoulo source. Autrefois l'on allait chercher cette eau à 
Fusine dans le canal de la Brenta. Maintenant les puits 
artésiens, creusés avec bonheur par M. Degousée, fournis- 
sent la plupart des citernes. Il n'est guère de campo qui 
n'en possède une. L'orifice de ces réservoirs, entouré 
d'une margelle comme celle d'un puits, a fourni les plus 
délicieux motifs aux fantaisies des architectes et des 
sculpteurs vénitiens : tantôt ils en font un chapiteau co- 
rinthien, évidé au milieu ; tantôt une gueule de monstre; 
d'autres fois ils enroulent autour de ce tambour de bronze, 
de marbre ou de pierre, des bacchanales d'enfants, des 
guirlandes de fleurs ou de fruits, par malheur trop sou- 
vent usées par le frottement des cordes et des seaux de 
cuivre. Ces citernes remplies de sable, où l'eau se main- 
tient ûaiche, donnent un caractère particulier aux places; 



TOYâGE en ITAUE. 149 

Cette aquarelle, grande comme nature, était accrochée 
en dehors de notre fenêtre du côté de l*eau. 

Par l'autre bout, le canal, encore barré d'un pont, se 
dégorgeait dans le canalazzo et laissait voir une portion 
du mur d'entrée de la Douane de mer et la Fortune de 
bronze virant au vent sur sa boule d'or, ainsi que les 
agrès des embarcations trop fortes pour pénétrer dans les 
étroites rues d'eau . 

Vis-à-vis de nous se trouvait l'auberge de Y Étoile d^or, 
qui n'a rien de remarquable qu'une terrasse festonnée de 
vigne, et dont nous ne parlerions pas sans un détail carac* 
tëristique de son enseigne, écrite primitivement en trois 
langues : en italien, en français, en allemand ; les lettres 
tudesques, effacées sans doute pendant le siège de Venise, 
se devinent vaguement sous la couleur et n'ont pas été ré- 
tablies par patriotisme. Cette muette protestation contre 
le joug étranger se retrouve partout. 

Assis sur notre balcon et poussant devant nous de légè- 
res bouffées de tabac du Levant, nous allons crayonner 
une esquisse de la vie vénitienne. 

Il est matin encore ; le coup de canon de la frégate qui 
ouvre le port vient de faire crever sa fumée blanche sur 
If lagune ; la salutation angélique vibre aux mille clo- 
chers de la ville. La Venise patricienne et bourgeoise dort 
encore profondément ; mais les pauvres diables qui cou- 
chent sur les marches des escaliers, sur les perrons des 
palais ou le fut des colonnes, ont déjà quitté leur lit et 
secoué leurs guenilles humides de la rosée nocturne. 

Les barcarols du traguet lavent les flancs de leur gon- 
dole, brossent le drap de la felce, polissent le fer de leur 
proue, secouent le tapis de Perse qui garnit le fond du 
bateau, font bouffer les coussins de cuir noir et mettent 
tout en ordre dans leur embarcation pour être prêts i 
l'appel de la pratique. 

Les lourds bateaux qui apportent les proyisioi\& ^ V^t^^ 
commencent à ani ver de Mestre, de fu^me, àft\^lAv.^^^^\ 



Ï50 TOÏÀGE EN ITALIE. 

espèce de faubourg maritime bordé d'édifices d'un côté et 
'de jardins de l'aulre ; de Ghioggia, de Torceilo et d'autres 
cndroils de la terre ferme ou des îles. 

Ces barques, encombrées de légumes verts, de raisins, 
de pêches, laissent.derrière elles une suave odeur de Tégé- 
talion qui contraste avec la senteur acre des embarcations 
chargiies de tlions, de rougets, de poulpes, d'huitrea, de 
pidocchi, de crabes, de coquillages et autres fruits de 
mer, selon la pittoresque expression vénitienne. 

D'autres portent le bois et le charbon, s'arrêtent aux 
portes d'eau pour livrer leur marchandise et reprennent 
leur course paisible. Le vin arrive non dans des tonneaux, 
comme chez nous, non dans des outres de peau de bouc, 
comme en Espagne, mais dans de grandes ouves ouver- 
tes qu'il teint de sa pourpre plus sombre que du jus de 
mûres. L'épilhête de noir, qu'Homère ne manque jamais 
d'appliquer au vin, conviendrait parfaitement à ces pro- 
duits des crus du Frioul et de l'Istrie. 

On amène de la môme manière l'eau pour remplir les 
citernes; car Venise, malgré sa situation aquatique, 
mourrait de soif comme Tantale, ne possédant pas une 
seule source. Autrefois l'on allait chercher celle eau à 
Fusine dans le canal de la Brenta. Maintenant les puits 
artésiens, creusés avec bonheur par M. Degousèe, fournis- 
sent la plupart des citernes. Il n'est guère de campo qui 
n'en possède une. L'orifice de ces réservoirs, entoure 
d'une margelle comme celle d'un puits, a fourni les plus 
délicieux motifs aux fantaisies des architectes et des 
sculpteurs vénitiens : tanliM ils en font un chapiteau co- 
rintliien, évidé au milieu ; tantôt une gueule de monstre; 
d'autres fois ils enroulent autour de ce tambour de brome, 
de marbre ou de pierre, des bacchanales d'enfants, des 
guirlandes de fleurs ou de fruits, par malheur trop sou- 
vent usées par le frottement des cordes et des seaux de 
cuivre. Ces citernes remplies de sable, où l'eau se main- 
tieot iraiche, dojuient un caractère particulier aux ^ 



VOYAGE EN ITALIE. 151 

elles 8*oavrent à certaines heures, et les femmes viemient 
j puiser, comme les esclaves grecques aux fontaines anti- 
ques. 

Bon! voilà une gondole qui en accroche une autre. On 
dirait, à les voir se mordre par leur fer de hache, deux 
cygnes méchants se plumant à coups de bec ; Tun des 
gondoliers n'a pas entendu, ou entendu trop tard le cri 
d'avertissement, espèce de piaulement en jargon inconnu. 
La dispute s'engage et les deux champions s*engtieulent 
comme des héros homériques avant la bataille ; debout 
sur la poupe, ils brandissent leur rame. On croirait qu'ils 
vont s*assommer. N'ayez pas peur, il y aura plus de bruit 
que de mal. Les : corps de Bacchm, les : sang de Diane vol- 
tigent d'un bord à l'autre, mais bientôt les jurons mytho- 
logiques ne suffisent plus. Les injures et les blasphèmes 
se croisent en augmentant toujours d'intensité : canard 
manqué, grenouille de vase, crabe boiteux, pou de mer, 
chien fils de vache, âne fils de truie, assassin, ruffian, 
mouchard, tedesco, telles sont les aimables qualifications 
qu'ils se prodiguent. Associant le ciel à leur querelle, ils 
injurient leurs saints respectifs : « La madone de ton tra- 
guet est une coureuse qui ne vaut pas deux chandelles, » 
dit l'un, a Ton saint est un bélître qui ne sait pas faire un 
miracle présentable, » répond l'autre. Nous adoucissons 
les termes. 

Il est à remarquer que les vociférations sont d'autant 
plus outrageuses que les barques s'éloignent davantage 
et que les interlocuteurs de ce dialogue furibond se sen- 
tent hors de portée. 

Bientôt on n'entend plus que les croassements enroués 
qui se perdent dans le lointain. 

Voici passer une gondole officielle avec le pavillon au- 
trichien à l'arrière, menant à quelque inspection un fonc- 
tionnaire roide et froid, la poitrine chamarrée de décora- 
tions; cette autre promène des Anglais, touristes flegma- 
tiques ; celle-là, mince comme un patin^ file^uv^%\i^\v^>x^d^ 



152 YOTAGE EN ITALIE. 

et discrète, du côté du large. Sa felce rabattue, ses jalou^ 
sies relevées, abritent deux amants qui vont déjeuner eh 
partie fine à la pointe de Quintavalle ; celle-là, plus lourde 
et plus large, emporte sous son tendelet rayé de blanc et 
de bleu une honnête famille allant prendre les bains de 
mer au Lido, sur cette plage dont le sable fin garde encore 
la trace du pied des chevaux de lord Byron. 

Mais l'église s'ouvre. Il en sort un cortège rouge por- 
tant une bière rouge qu'on dépose dans une gondole rouge. 
On porte ici le deuil en pourpre. C'est un mort qu'on em- 
barque pour le cimetière, situé dans une île sur le che- 
min de Murano. Les prêtres, les porteurs, les chandeliers 
ti les ornements d'église occupent la barque qui précède. 
Ya dormir, pauvre mort, sous le sable imprégné de sel 
marin, à l'ombre d'une croix de fer qu'effleurera l'aile du 
goéland ! Pour les os d'un Vénitien, la terre ferme serait 
un manteau trop lourd. 

Puisque nous en sommes sur ce sujet funèbre, disons 
qu'à Venise, lorsqu'il meurt quelqu'un, on colle sur sa 
maison et dans celles des rues avoisinantcs, en nianière 
de billets de faire part, une pancarte imprimée qui dit son 
nom, son âge, son lieu de naissance, la maladie à laquelle 
il a succombé, affirme qu'il a reçu les sacrements, qu'il 
est mort en bon chrétien, et demande pour lui les prières 
des fidèles. 

Laissons là ces idées mélancoliques ; le sillon de la 
barque rouge s'est refermé, n'y pensons plus. Soyons our- 
blieux comme le flot, qui ne garde la marque de rien ; 
c'est à la vie, et non à la mort, qu'il faut songer I 



xm 



DETAILS FAMILIERS 



Sur le pont vont et viennent des jeunes filles, ouvrières, 
grisettes ou servantes, en chemise el jupon sous leur long 
châle ; sur leurs nuques s'enroulent, comme des câbles, 
de longues torsades de ces cheveux blonds roux, si chers 
au peintre vénitien. Je salue de ma fenêtre ces modèles de 
Paul Yéronèse, qui passent sans se souvenir qu'ils ont po- 
sés, il y a trois cents ans, pour les Noces de Cana. De 
vieilles femmes, encapuchonnées de la baûte nationale, se 
hâtent pour arriver à temps à la messe, dont le dernier 
coup tinte à San~Mosé. 

Des soldats hongrois, aux pantalons bleus, aux bot* 
tines noires, à la casaque de coutil gris, font résonner le 
pont sous leur pas pesant et régulier, portant à quelque 
caserne le bois pour faire cuire la soupe ou les victuailles 
de la gamelle. 

Des illustrissimi, anciens nobles ruinés, ayant encore 
grand air sous leurs vêtements propres et râpés, s*en vont 
prendre à Florian, le lieu de réunion de l'aristocratie^ 
cet excellent café dont Gonstantinople a transmis la re- 
cette à Venise, et que nulle part on ne boit meilleur. Ail- 
leurs, peut-être, ces apparitions du temps passé excite- 
raient le sourire ; mais le peuple de Venise aime &^^\&\V\& 



154 VOYAGE EN ITAUE. 

noblesse, qui a toujours été bonne et familière avec lui. 

Rien ne se fait à la façon ordinaire dans cette ville fao» 
tastique. Les musiques des rues, au lieu de cheminer sur 
la hanche du tourneur de manivelle, sont trimballées par 
eau : l'orgue va en gondole. 

Il en passe justement un sous notre balcon ; c'est une 
de ces grandes mécaniques que Ton fabrique à Crémone, 
la patrie des bons violons. Rien ne ressemble moins à 
ces boîtes à fausses notes dont le rouleau édenté ne sou- 
lève plus qu'une partie des touches sonores, et qui, chez 
nous, font hurler d'angoisse les chiens au coin des car- 
refours; des jeux de trompettes, de triangles et de tam- 
bours de basque en font un orchestre complet, au son du- 
quel danse un bal de marionnettes mécaniques renfermées 
dans un cartouche. On dirait une ouverture d'opéra qui 
se promène. 

Plus d'une barque se détourne de son chemin pour jouir 
plus longtemps de la mélodie, et la gondole musicale s'a- 
vance suivie d'une petite flottille dilettante qui parcourt 
les canaux après elle. 

Quel est donc ce bateau qui passe ayant amarré à son 
flanc une espèce de monstre bleuâtre qui barbote, clapote 
et fait voler l'eau en écume? Ce sont des pécheurs qui 
montrent un dauphin, curiosité marine capturée dang 
leurs filets, et qui tendent leurs bonnets aux fenêtres et 
aux gondoles pour recueillir quelque monnaie. De fortes 
cordes, nouées adroitement, maintiennent l'animal moitié 
dans son élément, moitié dans l'air, afin qu'on puisse le 
voir. 11 ne ressemble guère à ces monstres fantastiques 
auxquels le blason donne le nom de dauphin, chimère 
qui tient le milieu entre le poisson et l'ornement. Nous 
n'avons pas retrouvé dans cette grosse tête bombée, ter- 
minée par un bec, les fosses héraldiques et les déchique- 
tures lambrequinées des armoiries. Arion, avec sa lyre» 
ne ferait pas trop bonne figure ef^ourché sur une monture 
de cette espèce. 



mifflE SI? !lTA3iK. fS^ 

MainfcBanl we^mésas en mlM >âe Hb pHaoe. Le taiMon 
ii*est pas mus JDHmè. La IboiËliigiie <àii msKrcluaiâ 'At^ irt- 
tare, dont la hanufat «fe fiftandies ftf «île itoole «st dUMié 
an bas da pont, tA ««mte; Ite fommenoL sod! «a pMne 
actifité et mêlcBt da» Faôr r^sfàBor de la finèe et tes 
parfamsimpeaicresde nnHebooillaiite: la finliure tient 
une grande place dans la lie itilîfnne, La sobriété est nne 
vertu méridionale qm se oonplîqne aisément de paresse, 
et il se fait peu d-e coisine dans les maisons. On envoie 
cherdier à ces oflMnes en plein vent des p&tes, des bei- 
gnets, des bras de poulpe, des poissons frits, que d*autres> 
moins cérémonieux, c<«s<»nment sur place ! 

Le fiîturier, qu*on nous pardonne ce néologisme néces* 
saire dans un voyage en Italie, est un grand et gros gail* 
lard pansu, jouffla, espèce d'Hercule obèse, type de Pal* 
forio, aux joues écarlates, au nez de perroquet, aux oreilles 
ornées de boucles, aux luisants cheveux noirs frisés par 
petites mèches, comme de la peau d*agneau d'Astrakan. Il 
se carre comme un roi sur son trône, ayant derrière lui 
trois ou quatre rangées de grands plats de cuivre estam- 
pés et brillants, pareils à des boucliers antiques pondus 
au rebord des trirèmes. 

Le marchand de citrouilles, mets dont les VAni tiens 
sont friands, étale aussi sa denrée par masse qui r^th 
semblent à des pains de cire jaune et qu'il dAhitu au 
tranches. Une jeune fille, à la fenêtre, fait Migiin au mt^r- 
chand et descend, au bout d'une flcolle, uu imitiitr niim 
lequel elle remonte un morceau do citrouillo \iru\M¥^ 
tionné à Targent qu'elle a descendu. Cett«) um\ih*a mmi* 
mode de s'approvisionner convient à la nûiicbttla»r<e vé- 
nitienne. 

Un groupe s'est formé au miliou du caiiipo, groupe 
bientôt épaissi de tous les pasHautH et lU^ luub Itib tUnnnrê 
dégorgés par le pont et qui se nuuhiiil, pur lu mallii h Um^ 
de l'église, à la Frezzariu ou û lu plua) Suint-Maix, leti 
deux endroits les plus fré(iuentéii de Vt^uititi, 



156 YOTiGE EN ITALIE. 

Un cercle laissé libre au centre du rassemblement nous 
permet de voir un pauvre diable fort délabré, coiffé d*un 
Chapeau élégiaquC; vêtu d'un habit piteux et d*un 
pantalon effrangé ; il a prés de lui une vieille, affreuse 
compagnonne. Parque mêlée de sorcière, en aussi piètre 
équipage que le bonhomme. Un panier couvert est placé à 
terre devant eux. 

Un chien hérissé, sordide, maigre, mais ayant l'air iiif- 
telligent d'un animal académique dressé à toutes sortes 
d'exercices, regarde le vieux couple avec cet œil humain 
que prend le chien devant son maître : il semble attendre 
un signe, un ordre. 

Est-ce à une représentation de chiens savants que nous 
allons assister ? Cependant il n'y a pas de musique, et la 
pauvre béte n'est pas habillée en marquis. 

Le vieux a fait un geste de commandement. Le chien 
attentif s'est précipité sur le panier, dont il a soulevé avec 
les dents un des couvercles ; il y reste quelques secondes, 
puis, poussant l'autre couvercle de son nez, il ressort 
triomphant, tenant dans la gueule un petit morceau de 
papier plié, qu'il dépose aux pieds de la vieille ; il recom- 
mence ce manège plusieurs fois, et les assistants s'arra* 
chent des billets ainsi extraits du panier. 

Ce chien tire des numéros pour la loterie. Ceux qu'il 
amène dans certaines conditions doivent gagner infail- 
liblement : les joueurs et les joueuses, qui sont en grand 
nombre à Venise, comme dans tous les pays malheureux, 
où l'espérance d'une fortune subite, gagnée sans travail, 
agit énergiquement sur les imagination, ont grande con- 
fiance aux numéros ainsi péchés par le chien. 

En voyant la misère profonde et la mine famélique du 
couple, l'anatomie efflanquée du chien dont les numéros 
devaient faire gagner tant d'écus, nous nous demandions 
pourquoi ces pauvres diables ne profitaient pas davantage 
des moyens de faire fortune qu'ils distribuaient si génè- 
reusement aux autres pour quelques sous. 



WTAGE 01 lUnE. iS! 

Cette rèfledon si sinqile ne venait à penonne. Peol- 
étre les devins de noméros sont-ils comme les sorcières, 
qui ne peuvent prévoir l'avenir ponr elles-mêmes ; clair- 
voyantes ponr les antres, elles deviennent avengles 
qoand il s*agit d'elles ; autrement, ces deux malhenrenx 
eussent été bien £niti& de n*ôtre pas millionnaires pour 
le moins. 

Venise est pleine de bureaux de loterie. Les numéros 
gagnants inscrits sur des cartels encadrés de fleurs et de 
rubans, en diiffires feuitastiqpies d'azur, de vermillon eC 
d'or, exdteot la cupidité des passants. Le soir, ils sont 
brillamment illunûnés de bougies et de lanq)es : les nu* 
méros bvoris, les numéros qui doivent infailliblement 
8ortir,d'après ces calculs de pr^bilité chers aux joueurs 
de loterie, aussi forts sur cette matière que M. Poisson, 
de rinstitnt, sont aussi exposés en grande pompe. Cer- 
tains joueurs, qui suivent opiniâtrement ces martingales 
iniaginaires, les adiètent à tout prix et reconunencent, 
malgré de nombreuses déceptions, leurs mises doublées 
ou tnplèes d'après des progressions mathématiques. 

En France, on a supprimé la loterie comme immorale. 
Peut-être est-il plus humain de ne pas ôter l'espérance au 
malheur : pourquoi donner à de pauvres diables la certi- 
tude qu'ils n'auront jamais le sou ? Cette chimère du gros 
lot, ce paradis du quateme et du quine, a fait patienter 
jusqu'à la fin bien des désespoirs. 

Notre gondole doit venir à trois heures. Antonio heurle 
à la porte d'eau : nous avons remercié les barcarols de 
l'hôtel d'Europe et pris une gondole au mois, ce qui 
est peu coûteux et plus commode. Antonio est un jeune 
drôle de quinze ou seize ans, très-alerte, très-futù, ma- 
niant passsdilement l'aviron, faisant fort bon effet sur la 
poupe de la barqne, avec son bonnet chioggiotc ci sa 
veste d'indienne à dessins perses. 11 n'a q\\\ui défaut : 
c'est de se préoccuper trop vivement de la jambe des jolies 
femmes qui entrent en gondole et qui en sorlent ; l'autre 



Itf TOTAGE EM ITALTB. 

jour une petite pantoufle d'or chaussant un bas de soie 
brodé, qui descendait trois marches de marbre rose, 
faillit nous faire chavirer par notre trop inQamuiable gon- 
dolier. A cela prés, il était fort gentil ; l'amour le préser- 
vait de l'ivrognerie. Cupidon le sauvait de Bacchus, dirait 
un classique. 

li y a tout au bout de la nve des tsclavons, au delà des 
jardins publics, à la pointe de Quînlavalle, dans l'ile de 
San-Pietro, la maison d'un vieux pâctieur nommé Ser- 
Zuane, célèbre pour les diners de poisson, comme l'hâtel 
de Trafalgar ou la taverne du Vaisseau, à Greennicli, prè» 
de Londres, ou comme la Râpée i, Paris. 

Nous avions formé la partie d'y aller dîner, et faisant 
tenir la gondole un peu au large, nous jouissions nonclia- 
lanunent de ce spectacle dont l'œil ne peut se lasser, le 
vit-il tous les jours, tant il esladmirable, féerique, etper- 
péluellementneuf. Nous voyons défiler devant nous comme 
Bur une bande panoramique, entre le ciel et l'eau, la Zecca, 
l'ancienne bibliothèque de Sanzovino, les colonnes de 
la Piazzella, le palais ducal, le pont des Soupira, l'hOtel 
Danieli, le quai des Esclavons, tout bordé de boutiques 
et d'embarcations deTeffet le plus pittoresque ; les fonda- 
menta Cà di Dio qui prolongent la ligne du quai et les jar- 
dins publics, dont la verdure et la fraîcheur démentent 
cette idée qu'il n'y a dans Venise que de l'eau, du marbre 
et de la brique. 

Ayant tourné les jardins nous abordâmes, par le canal 
deSan-Pielro de Castcllo, à la demeure de Ser-Zuane; 
des barques tirées sur le sable et piltoresquement 
échouées, des filets étendus au soleil, des poutrelles et 
des planches, forment un Iraguet rustique devant son 
logis, fort simple d'ailleurs, et fourniraient un motif pir 
quant de croquis maritime à Eugène Isabey. 

On nous avait prépai'é la plus belle chambre de la mai- 
son. Nous fimes transporter notre couverl au fond da 
jardin, sous une tonnelle ombragée de pampres, de 



TOTAGE EN ITALIE. 150 

feuilles de figuier, et d*où pendaient les fruits de quel- 
ques courges qu'on avait fait grimper. Le jardin, obstrué 
de plantes potagères, de fleurs et de mauvaises herbes, 
était assez mal peigné pour être charmant. Cette végé- 
tation libre et touffue nous plaît plus qu'une culture trop 
ornée. 

Ser-Zuane, quoiqu'un peu contrarié de cette fantaisie 
toujours incompréhensible pour des gens du peuple, de 
préférer un banc de bois, une table à tréteaux sous un 
massif de verdure, à une chaise de crin devant une table 
d'acajou, dans une chambre à glaces et à estampes de la 
jrue Saint-Jacques, ne s'en montra pas moins envers nous 
de la plus joviale cordialité. 

La femme de Ser-Zuane, qui parait jouir au logis d'une 
autorité despotique, est une grosse commère réjouie, 
haute en couleur, baslionnée d'appas formidables. Elle 
aime à dire des gaillardises auxquelles son vieux époux 
donne la réplique. Nous ne savons si ce Philémon et cette 
Baucis de la friture ont été heureux, mais ils ont eu beau- 
coup d'enfants, comme les princes et les princesses des 
contes de fées. Le Zuane prétend même qu'il est assez 
vert pour augmenter cette nombreuse lignée, mais sa 
femme dit que c'est une pure fatuité. 

Chaque pays a ses mets locaux, son plat particulier. 
Marseille vante sa bouille-à-baisse, son aioli et ses clo- 
visses; Venise a la soupe aux pidocchi, qui vaut mieux 
que son nom peu ragoûtant. Les pidocchi (poux de mer) 
sont des espèces de moules qui se recueillent dans les 
lagunes et les canaux mêmes. Les meilleurs sont ceux de 
FÂrsenal. 

La soupe aux pidocchi est classique chez Ser-Zuane, 
et tout voyageur épris de la couleur locale doit à sa con- 
science d'en manger une, accommodée de la main du 
vieux pécheur de l'Adriatique. Nous déclarons, la main 
sur l'estomac, préférer le potage à la bisque et le turlle- 
fioup; mais cependant, le bouillon demQ\x\^%^ ç.Qv\s^\Na.- 



160 



TOTAGE EN ITALIE. 



blâment relevé d'épices et d'herbes aromatiques, a bien 
son charme, surtout sous une treille de Quintavalle. 

Le reste du diner, qu'un supérieur de chartreux n'eût 
par désavoué, se composait d'huitres de l'Arsenal aux 
fines herbes, d'écrevisses de mer d'un blanc rosâtre, de 
soles et de muges de Chioggia au court-bouillon, de 
rougets et de sardines frites, le tout arrosé de vin du val 
Folicella gI de Piccolit de ConegUano, avec un dessert de 
ces beaux fruits venneils et dorés qui se cuisent au soleil 
sur les collines d'Esta, de Monseltce et de Montagnana. 

Au dessert, pendant que nous buvions une bouteille de 
vin de Samos, cuit et miellé comme un vin liomérique, 
la vieille vint causer avec nous, gaiement et familière- 
ment, à la façon d'une hfltesse antique ; elle offrit un 
gros bouquet, arraché à la hâte dans son jardin et noué 
d'un brin de jonc, à la femme de l'ami qui partageait 
notre repas, charmante personne à la physionomie espa- 
gnole, dont \ë bras rond et blanc sortait du sabot de den- 
telles noires qui terminait sa manche. 

La vieille se récria sur la blancheur et la beauté de ce 
bras, qu'elle baisa à plusieurs reprises avec celte grâce 
familière du bas peuple de Venise, dont la courtoisie res- 
pectueuse n'a rien de servi le. 

L'addilion nous fut apportée, écrite sur le fond d'une 
assiette. Elle montait assez haut, mais nous avions fait 
un dinep délicat et curieux, et, eu qualité d'étranger, 
nous devions payer un tiers de plus qu'un naturel d« 
pays, pour les frais de traduction; il n'y avait rien à dire; 
aussi ne fîmes-nous pas la moindre observation, et la pê- 
cheur nous reconduisit jusqu'au traguel où nos gondoles 
nous attendaient. 

Nous allâmes faire un tour aux jardins publics, tout 
voisins de là : c'est une grande promenade plantée d'ar- 
bres, dessinant un nngle obtus sur la mer, et terminée 
Il sa pointe par un monticule sunnonlé d'un café fré- 
quenté des buveurs et des musiciens ambulants. Les en- 



TOTAGE EN ITAUE. 161 

fants et les jeunes filles s'amusent à dévaler sur cette 
pente douce, tapissée de gazon fin. 

La vue s'étend au loin sur la lagune : l'on aperçoit 
de là Murano, l'île où se fait le verre ; San-Servolo, où est 
l'hôpital des fous, et la ligne basse du Lido, avec ses 
dunes, ses cabarets et ses arbres écimés ; des rangées de 
pieux, indiquant la profondeur de l'eau, forment des es- 
pèces d'allées dans cette mer peu profonde, où flottent, 
des bancs de varechs et de fucus. La perspective est 
égayée par un va-et-vient perpétuel de voiles et d'embar- 
cations. 

Les jardins publics, les jours de fête, renferment la 
plus charmante collection de beautés vénitiennes. C'est 
là qu'on peut étudier à son aise ce type caractérisé par 
Gozzi, biondo^ bianco et grassoto. 

La présence des Autrichiens a dû nécessairement mo- 
difier le type vénitien, quoique cependant les unions 
soient rares, à cause de l'aversion naturelle des deux 
races; mais l'on retrouve encore dans la réalité les mo- 
dèles de Jean Bellin, de Giorgione, de Titien et de Véro— 
nèse. 

Les jeunes filles se promènent par groupes de deux ou 
trois, la plupart tête nue et coiffées avec beaucoup de 
goût de leurs opulents cheveux blonds ou cliâtains. Le 
type brun méridional est assez rare à Venise parmi les 
femmes, quoique fréquent chez les hommes. Nous avions 
déjà remarqué cette bizarrerie en Espagne, à Valence, 
où la population mâle a le poil noir, le teint olivâtre, 
Taspect hâve et brûlé d'une tribu de bédouins d'Afrique, 
tandis que les femmes sont blondes, blanches et fraîches 
comme les fermières du Lancashire. Du reste, cette dis- 
tribution de nuances est très-bonne. — Adam était cou- 
leur de brique, Eve couleur de lait, — et elle fournit aux 
peintres d'heureuses oppositions. 

Nous avons vu là de bien charmantes tètes, dont le 
louvenir très-distinct pour nous serait dV^ûV^ ^ \^\ît^ 



les VOYiGE EN ITAUB. 

duire sans crayon. Nous essayerons d*esquisser quelques 
traits généraux. Les lignes de la figure, sans arriver à 
avoir la régularité grecque, régularité presque architec- 
turale et qui est comme le poncis de la beauté, ont néan- 
moins un rhythme qui manque aux visages du Nord, plus - 
tourmentés par la pensée et les multiples inquiétudes de 
la civilisation. Les nez sont plus purs, plus francs d*aréte 
que les nez septentrionaux, toujours pleins d'imprévu et 
de caprice. Les yeux ont aussi cette placidité brillante 
inconnue chez nous et qui rappelle le regard clair et 
tranquille de Tanimal : ils sont noirs très-souvent, malgré 
la teinte blonde des cheveux; la bouche a cette smorfia, 
espèce de sourire dédaigneux plein de provocation et de 
charme, qui donne tant de caractère aux têtes des maîtres 
italiens. 

Ce qu'il y a de charmant surtout chez les Vénitiennes, 
c'est la nuque, l'attache du col et la naissance des épaules. 
On ne saurait rien imaginer de plus svelte, de plus élé- 
gant, de plus fin et de plus rond. 11 y a du cygne et de la 
colombe dans ces cols qui ondulent, se penchent et se 
rengorgent; sur les nuques se tordent toutes sortes de 
petits cheveux follets, de petites boucles rebelles, échap- 
pées aux morsures du peigne, avec des Jeux de lumière, 
des pétillements de soleil, des éclairs d'ombre à ravir un 
coloriste. Après une promenade aux jardins publics, on 
ne s'étonne plus de la splendeur dorée de l'école véni- 
tienne ; ce qu'on croyait un rêve de l'art n'est que la 
traduction quelquefois inférieure de la réalité. Nous 
avons suivi bien souvent quelques-unes de ces nuques 
sans même essayer de voir la tête qu'elles portaient, 
nous enivrant de ces lignes si pures et de cette chaude 
blancheur. 

Une fois même nous fîmes, à travers l'écheveau des 
ruelles de Venise, la promenade la plus embrouillée à la 
suite d'une belle nuque qui n'y comprenait rien et nous 
prenait pour un galantin opiniâtre et imbécile. 



TOTAGE EN ITAUE. 155 

C'était une grande fille, brune par extraordinaire, ayant 
beaucoup de ressemblance avec Mlle Rachel pour Télé- 
gance longue et fine de son corps et les attaches antiques 
de son col. Elle avait une dignité si parfaite de mouve- 
ments que son grand châle rouge de barége semblait sur 
elle le manteau de pourpre d'une reine. Jamais la grande 
tr^édienne n'a fait prendre à ses péplum et à ses tU' 
niques des plis plus beaux et plus nobles. Elle marchait 
vite, faisant écumer autour d'elle le volant de sa robe 
bleue, comme les vagues aux pieds de Thétis, avec une 
aisance et une fierté d'allure dont une grande coquette 
eût été jalouse. Nous la perdions souvent à travers les 
masses de promeneurs ; mais la rouge étincelle de son 
châle nous guidait comme l'éclat d'un phare, et nous la 
retrouvions toujours. 

Ce pourchas avait commencé sur la place Saint-Marc. 
Prés du pont de la Paille, la belle s'arrêta et causa quel- 
ques instants avec un vieil homme basané, gris de barbe 
et de cheveux, gondolier ou pêcheur, qui semblait être 
son père. Le vieillard lui donna quelque argent, puis 
elle s'enfonça dans une de ces petites ruelles qui débou- 
chent sur le quai des Esclavons. Après beaucoup de 
détours dans ce dédale de ruelles, de sotto portici , de 
canaux, de ponts qui égarent si souvent l'étranger à Ve- 
nise, elle fit halte, sans doute pour se débarrasser de 
l'ombre qui la suivait à distance, devant une de ces bou- 
tiques de poissons en plein vent, où le thon se débite par 
rouges tranches ; elle marchanda longuement un mor- 
ceau qu'elle ne prit pas. Elle se remit en marche, tour- 
nant imperceptiblement la tête sur l'épaule et roulant sa 
prunelle dans le coin de l'œil pour voir si elle était dé- 
barrassée de son attentif. Quand elle s'aperçut du con- 
traire, elle fit un geste de mauvaise humeur qui la rendit 
encore plus charmante, et continua sa route par les rues, 
les places, les ruelles, les passages, les ponts à escaliers, 
de manière à nous désorienter complfelemeal* ^^<^ TL^>àSib 



164 TpTAGE EN ITAUB. 

mena ainsi» de son pas agile et toujours plus pressé, du 
cdté de FArsenal, dans un quartier désert, jusqu'à une 
place où s'élève une façade d'église non achevée, et là se 
jeta comme une biche effarée contre une porte qui s'ou- 
vrit et se ferma aussitôt. 

Outre toutes les suppositions que put faire cette pauvre 
enfant, attaque galante, séduction, enlèvement, elle ne 
8*imagina certainement pas qu'elle était suivie par un poète 
plastique qui donnait une fête à ses yeux et cherchait à 
graver dans son souvenir, comme une belle strophe ou un 
beau tableau, cette nuque charmante qu'il ne devait plus 
revoir^ 



XIV 



LE DÉBUT eu VICAIRE, QÔND0LE8, COUCHER DU SOLEIL 



Au sortir des jardins publics, on se trouve sur un an- 
cien canal comblé et transformé en rue. Cette rue présen- 
tait Taspect le plus animé ; en dehors de toutes les fe- 
nêtres et de tous les balcons pendaient des pièces de damas, 
des lés debrocatelle, des tapis de Perse ou faits de pièces 
de couleur en façon d'habit d'arle |uin, comme on en fa- 
brique à Venise; des nappes de guipure, des morceaux de 
soie flambée, et aux maisons plus pauvres des rideaux ou 
des draps de lit : il n'y avait pas une façade qui ne fût 
point pavoisée. Nous nous serions cru en France un jour 
de Fête-Dieu, au temps où la procession pouvait sortir, 
si Tétrangeté des costumes et des types ne nous eût rap- 
pelé le contraire ; les fenêtres encadraient des groupe» de 
trois ou quatre jeunes filles ou jeunes femmes en robei 
blanches ou bleues, avec des châles de couletir» titeif 
l'air animé et joyeux, amicalement enlacées, »e pencbfttit 
vers la rue, se tournant pour répondre aux homniéM pli» 
ces derrière elles. 

La rue était encombrée de boutiques de friture, Aë mêP 
chands de pastèques, de citrouilles et de raisin»! {m h^' 
quajoli jetaient dans l'eau ces quelques goutte» de kifè^t 
qui lui donnent la froideur de la glace M \% \tt\\AAl ^ ^^ 



iC6 TOYAGE EN ITALIE. 

pale. Les cafetiers improvisés débitaient leur brune li- 
queur avec le marc ; d'autres vendaient des glaces gros- 
sièrement colorées. Les cabarets regorgeaient de buveurSy 
fêtant le vin noir d'Italie et le vin jaune de Grèce ; une 
foule incroyable fourmillait dans un gai tumulte sur cet 
espace étroit. 

L'église devant laquelle nous passâmes laissait voir par 
ses portes ouvertes un embrasement de cierges. Le maître- 
autel éblouissait, et, dans cette chaude atmosphère rouge, 
scintillaient comme des étoiles des milliers de lumières ; 
l'église était tendue de damas galonné d'or, festonnée 
de guirlandes en papier, et l'assistance était si com- 
pacte qu'il nous fut impossible de faire trois pas au delà 
du seuil. 

Un ouragan de musique, basses, flûtes et violons, se dé- 
chaînait sous la voûte enflammée, puis les voix reprenaient 
leur psalmodie. Un office en musique n'est pas rareà Venise ; 
mais cet office était écouté avec une curiosité attentive qui 
n'est guère le fait de la dévotion italienne, un peu sen- 
suelle et distraite. 

Un prêtre de \a paroisse débutait comme curé ou comme 
vicaire, nous ne savons plus lequel, et c'était là le motif 
de cette fête. Des sonnets et des odes à la louange de ses 
vertus évangéliques et de sa charité chrétienne placar- 
daient toutes les murailles : en Italie, tout est occasion de 
sonaet ; on en fait sur les mariages, sur les naissances, 
sur les anniversaires, sur les guérisons, sur les morts ; on 
en crible les cantatrices ; le sonnet est en Italie ce que la 
réclame est chez nous, réclame innocente et poétique, dé- 
sintéressée surtout, épanchement naïf de cette admira- 
tion enfantine que les peuples du Midi, plus passionnés 
que ceux du Nord, sentent le besoin d'épancher à propos 
de tout. Dans ces sonnets, il se fait une effroyable con- 
sommation de métaphores et de concetti ; on y décroche 
les étoiles à tout instant ; les planètes y dansent des 
sarabandes, et l'on y fait des omelettes de lunes et de so- 



10YAGE VS ITAUE. 167 

leils. VAdone du cavalier Marin n'est pas si oublié qu'on 
pense. 

En longeant les fondamenta Cà di Dio pour retourner à 
la Piazetta, nous vîmes des jeunes gens de la ville, ama« 
teurs de prouesses aquatiques comme nos canotiers pari- 
siens, qui lançaient à toutes rames leur gondole contre la 
berge du quai, et, à quelques pouces du revêtement de 
pierre, au plus fort de l'élan, par un brusque coup d'a- 
tiron, arrêtaient la barque net. Ce jeu est effrayant et 
gracieux : on croit, quand on la voit venir de cette vitesse, 
que l'embarcation va se briser en mille morceaux, mais 
il n'en est rien ; l'on prend du champ et l'on recommence. 
Cest ainsi que les cavaliers arabes ou turcs poussent leurs 
chevaux à fond de train contre un mur, et les retiennent 
8ur leurs quatre jambes, faisant soudain succéder l'im- 
mobilité du repos à la violence de la course. Les anciens 
Vénitiens ont pu voir jadis ces fantasias équestres dans 
l'Atmeidan de Constantinople, et les ont traduites à Tusage 
de leur patrie, où le cheval est pour ainsi dire un être 
chimérique. 

Plus d'un jeune patricien revêt encore la veste, le bon- 
net et la ceinture traditionnels, et dirige lui-même sa 
gondole avec beaucoup d'aisance. Les étrangers aussi y 
prennent goût, les Anglais principalement, en leur qua- 
lité de peuple nautique. Plusieurs d'entre eux payent des 
maîtres de gondole et s'exercent dans l'art difficile de na- 
ger à la vénitienne. 

Tous les matins, sons notre balcon, passait un jeune 
gentleman du plus grand air, qui travaillait sa leçon de 
rame avec conscience et transpiration ; il faisait des 
progrés visibles, et doit être en état maintenant d'être 
reçu dans la corporation des Nicolotti ou des Gastellani ; 
s'il continue, il pourra peut-être aspirer au baptême 
d'encre de sépia, qui se confère encore en secret, lorsqu'il 
s'agit de sacrer un chef à ces factions en gondole. 

11 y a de bien beaux couchers de soleil à Paris. Lora- 



' !lB V0Y.1GE En ITALIE, 

qu'on Bort des Tuileries par la place de la Concorde et 
qu'on tourne la figure du cillé des Champs-Elysées, il est 
difficile de ne pas étie ébloui du magnifique spectacle 
qui se présente : les niasses d'arbres, l'obélisque égyp- 
tien, la perspective magique de la grande allée, la porte 
triomphale de l'Arc-de l'Éioile, ouverte sur le vide, 
font un admirable encadrement à l'astre qui s'éteint dans 
des splendeurs plus éclatantes pour nos yeux que celles 
du jour. 

Hais il y a quelque chose de plus beau encore : c'est un 
coucher de soleil à Venise, lorsqu'on vient du Lido, de 
Quîntavalle ou des jardins publics. 

La ligne de maisons de la Giudecca qu'interrompt le 
dAme de l'église du Rédempteur ; la pointe de la Douane 
de mer élevant sa tour carrée, surmontée de deux Hei^ 
cules soutenant une Fortune ; les deux coupoles de Santa- 
Maria délia Sainte, arrondies comme des seins pleins de 
lait, forment une découpure merveilleusement acciden- 
tée, qui se détache en vigueur sur le ciei et fait le fond du 
tableau. 

L'Ile de Saint-Georges-Majeur, placée plus avant, sert 
de repoussoir, avec son église, son ddme et son clocher 
de briques, diminutif du Campanile, qu'on aperçoit à 
droite, au-dessus de l'ancienne Dlbliothéque et du palais 
ducal. 

Tous ces édifices baignés d'ombre, puisque la lumière 
est derrière eux, ont des Ions azurés, lilas, violets, sur 
lesquels se dessinent en noir les agrès des bâtiments i 
l'ancre ; au-njessus d'eux éclate un incendie de splendeurs, 
un feu d'artiGce de rayons ; le soleil s'abaisse dans des 
smoncellemcnis de topazes, de rubis, d'améthystes que le 
vent fait couler h chaque minute, en changeant la forme 
des nuages ; des fusées éblouissantes jaillissent entre les 
deux coupoles de la Salute, et quelquefois, selon le point 
oà l'on est placé, la flèche de Palladio coupe en deux le 
disque de l'aslro. 



TOTIGE ES ITALIE. ie» 

Cela sans doute est fort beau. Hais oe qui double la 
magie du spectacle, c*est qu^il est rè^té par Teau. Ce 
coucher du soleil, plus magnifique que celui d'aucun roi^ 
a la lagune pour miroir: toutes ces lueurs, tous ces 
rayons, tous ces feux, toutes ces phosphorescences mis* 
sellent sur le clapotis des vagues en étincelles, en pail- 
lettes, en prismes, en traînées de flamme. Cela reluit, 
4îela scintille, cela flamboie, cela s'agite dans un four- 
millement lumineux perpétuel. Le clocher de Saint* 
Georges-Majeur, avec son ombre opaque qui s'allonge au 
loin, tranche en noir sur cet embrasement aquatique, ce 
qui le grandit d'une façon démesurée et lui donne Tair 
d*avoir sa base au fond de Tabîme. La découpure des édi- 
fices semble nager entre deux ciels ou entre deux mers. 
Est-^ l'eau qui reflète le ciel ou le ciel qui reflète Teau? 
L'œil hésite et tout se confond dans un éblouissement 
général. 

Ce spectacle splendide nous rappela ce passage du Jfo- 
gicien prodigieux de Calderon, où le poète, décrivant un 
coucher de soleil par la bouche de l'étudiant Cyprien, 
peint les nuées et les vagues qui font 

Une tombe d'argent aa grand cadavre cforl 

Hais laissons là cette peinture impossible, et regrettons 
que Ziem, qui a fait un si joli lever de soleil d'azur, d'ar- 
gent et de rose, au large de la Piaxzetta, ne lui ait pas 
donné pour pendant un coucher pris de San-Servolo ou de 
la riva dei Schiavoni ; cela nous dispenserait de notre 
description. 

On nous débarqua au traguet dek Piaraetta, miromhré 
d'une émeute de gondoles, et nous nous dirig^Am^ff vf>r< 
la Piazza par les arcades de l'ancienne Bïhliofh^'<'p# Hii 
Sansovino, aujourd'hui palais du vic^-fr>i. ,Vofon«? nn pfï<ï 
sant un détail caractéristique: aux f»ndroifs pr-'.p^^*? o^'i 
l'on élèverait chez nous une colonne Rambnf^'ou, on ^r^rA 
une grande croix noire avec ce rtiof , fltp^m^ r^' r,v^\T\^ nt\. 






170 VOYAGE Et- ITAUB. 

dalion qui n'est pas Irès-pteuseinent observée. C'est faire 
un Eingulier usage du signe de noire Rédeniplion, que de 
l'employer à protéger les angles suspccls. N'y a-t-il pas 
là quelque réminiscence du paganisme, une traduction à 
la mode italienne du vers d'Horace : ^^^m 

EnfsQis, allez plus loin; cet endroit est eacrè? ^^^H 

Nous demandons pardon aux lecteurs et surtounjiV 
lectrices de cetle remarque un peu familière, mais c'est 
un Irait de mœurs qu'on peut et qu'on doit noter. 11 
peint l'Italie mieux peut-éire qu'une grande dissertation 
générale. 

C'est sur la Piazza, vers les huit heures du soir, que la 
vie de Venise arrive à son maximum d'intensité. On ne 
saurait rien imaginer de plus gai, de plus vif, de plus 
amusant. Le soleil couchant illumine du rose le plus vif 
la façade de Saint-Marc, qui semble rougir de plaisir et 
scintille ardemment dans ce dernier rayon. Quelques 
pigeons retardataires regaguent le pignon ou la corniche 
où ils doivent dormir jusqu'au matin, la tête sous leur 
aile- 
La Fiazza est toute bordée de cafés, comme le Palais- 
Royal de Paris, avec lequel elle offre plus d'une ressent- 
blance; le plus célèbre de tous est le café Florian, ren- 
dez-vous de l'aristocratie . Puis viennent les cafés Suftîl, 
Quadri, Costanza, fréquentés par les Grecs, l'Empereur 
d'Autriche, où se réunissent les Allemands et les Le- 
vantins. 

Ces cafés n'ont rien de remarquable comme ornementa- 
tion, surtout si on les compare aux superbes établisse' 
ments surchargés d'or, de peintures et de glaces, que 
Paris possède en ce genre : ils consistent en quelques 
pièces fort simples, assez basses de plafond, où l'on ne se 
tient jamais, à moinsq ne ce ne soit dans les plus mauvais 
jours de l'hiver ; la seule décoration caraclérislique que 
nous puissions noter, ce sont quelques panneaux de flii- 



TOTAGE EN ITÂLIB. 171 

grane de verre colorié formant vitre dans les portes inté- 
rieures du café Florian. 

L'ancien propriétaire du café Florian était très-bien vu 
de la vieille noblesse vénitienne, à laquelle il rendait 
toutes sortes de petits services officieux. Il fut aussi Fami 
de Ganova, qui modela la jambe du cafetier, atteint de la 
goutte, pour que le cordonnier pût lui faire des chaus- 
sures qui ne le gênassent point. Ce trait de bonhomie 
est touchant de la part de Tillustre artiste devant qui 
la belle Pauline Borghèse ne dédaigna pas de poser nue. 

Le café, nous l'avons déjà dit, est excellent à Venise ; 
on le sert sur des plateaux de cuivre, accompagné d'un 
verre dont la dégustation occupe des heures entières les 
loisirs des Vénitiens. Les glaces et les granits n'ont de re- 
marquable que leur bas prix ; il y a loin de là aux raffi- 
nements exquis des boissons glacées espagnoles. Nous 
n'avons rien trouvé de spécial qu'un certain sorbet au rai- 
sin ou vert-jus, très-frais, très-savoureux. 

Les consommateurs se placent sous les arcades ou sur 
la Piazza même, où sont installés devant chaque café des 
chaises, des bancs de bois et des tables. Autrefois l'on 
dressait au milieu de la place des tentes et des bannes 
rayées d'un joli effet; cette coutume pittoresque a disparu. 
Les stores bariolés commencent aussi à devenir rares ; ils 
sont trop souvent remplacés par d'affreux lambeaux de 
toile bleue, semblables à des tabliers de cuisinières. C'est 
moins voyant et de meilleur goût, disent les civilisés. 

Des marchandes de bouquets très-accortes, très-délu- 
rées, mais néanmoins d'une vertu farouche, s'il faut en 
croire les chroniques qui font des récits d'Anglais éper- 
dus d'amour et jetant à poignées les banknotes dans leur 
corbeille sans le moindre succès, papillonnent sur la place 
et égayent les passants et les consommateurs de leurs 
gentilles obsessions : quand on les refuse, elle vous don- 
nent en riant un petit bouquet et s'enfuient. Il n'est pas 
d'habitude de les payer sur-le-champ, ee\a ^et^\V. ^v- 



m TOTAGE EN ITAUE. 

sier ; mais on leur donne de temps en temps mi petit écQ 
en guise de cadeau et de bonne manche. 

Aux marchandes de bouquets succèdent les vendeurs 
de fruits glacés, qui s*en vont criant : « Caramel ! carsH 
mel ! » d*une façon étourdissante ; leur magasin consiste 
en un panier contenant des raisins, des figues, des poires» 
des prunes, enveloppés dans une croûte brillante de sucre 
candi. 

L'un d'eux, petit bonhomme d'une douzaine d'années, 
nous amusait par la prodigieuse volubilité avec laquelle 
il faisait son cri. Nous lui donnions quelques pièces de 
monnaie, et il s'arrêtait toujours pour causer avec nous ; 
ses relations avec des étrangers de tous pays l'avaient 
rendu polyglotte, et il n'était guère d'idiome dont il ne 
sût quelques mots. Ce gamin de Paris sur le pavé de Ve- 
nise était plein de dispositions et d'intelligence. Il parait 
même que le vice-roi avait accordé une petite pension 
pour le faire élever ; mais le jeune vendeur de caramel 
s'était compromis sous le gouvernement de Manin : il avait 
été tambour de la république, et ses prouesses de héros 
lui avaient fait perdre sa position de rentier de l'État. Un 
soir, un merveilleux à qui il offrait sa marchandise avec 
trop d'importunité peut-être, lui asséna un terrible coup 
de canne sur sa pauvre petite épaule maigre ; il ne dit rien 
et ne pleura pas, mais il lança à ce brutal un coup d'œil 
qui signifiait : « Bon pour une coltellata dans quelques 
années d'ici. )) Nous espérons que ce compte sera réglé 
comme celui de Lorédano. Dans un mouvement d'indigna- 
tion bien naturel, nous avions déjà soulevé un escabeau 
pour en fendre le crâne à ce misérable endimanché ; mais 
un respect humain, auquel nous nous reprochons d'avoir 
cédé, nous arrêta. Nous reculâmes devant un tumulte et 
une explication dans un dialecte qui ne nous est pas fa-» 
milier. 

Nous avions aussi pour amis une collection de petits 
mendiants, garçons et filles» très-ébouriffés, très-dégue- 



fOUCB El miIK. 173 

nillës, tfés-Umids et fiés-mes sous lenr hâle et leur 
crasse, et amqods 3 n'eût Edln qpi'mi bain de trois ou 
quatre seaox d'ean ponr les tme nager dans routre-mer 
des eiek de Yéronèse. L*nn d*eax await nn pantalon fait 
de lisières de drap eonsnes ensemble, ce qui produisait 
le plus singulier bariolage. Sur Tune de ces bandes on 
lisait : c Manufacture de draps d'Elbeuf, > en lettres jau- 
nes sur fond bleu. Cet arlequin composé de rognures for- 
mait le Yétement le plus picaresque du monde. 

Nous donnions quelquefois un zwaotzig à une fillette 
de dix à douze ans, la plus raisonnable de la bande, à la 
condition de la partager avec les antres ; et c'était fort 
drôle de la voir aller chercher de la monnaie chez le chan- 
geur pour faire la répartition, ou les petits drôles tirer 
de leurs haillons de quoi faire l'appoint. 



^ 



XV 



LES VÉNITIENNES. GUILLAUME TELL, GIROLAMO 



S'il y a au monde quelque chose d*indolent et de pares- 
seux avec délices, ce sont les Vénitiennes de la haute 
classe. L*usage de la gondole les a déshabituées de la 
marche. Elles savent à peine faire un pas. Il faut, pour 
qu'elles se risquent au dehors, une conjoncture decircon^ 
stances atmosphériques rares, même dans ce beau et doux 
climat. Le sirocco, le soleil, un nuage qui menace pluie, 
une brise de mer trop fraîche sont des raisons suffisantes 
pour les retenir au logis ; un rien les abat, un rien les fa- 
tigue, et leur plus grand exercice est d'aller de leur ca- 
napé à leur balcon respirer une de ces larges fleurs qui 
s'épanouissent si bien dansTair humide et tiède de Venise. 
Cette vie nonchalante et retirée leur donne une blancheur 
mate et pure, une délicatesse de teint incroyable. 

Lorsque, par hasard, il fait un de ces temps privi-- 
légiés qu'on appelle chez nous temps de demoiselle, 
qu.^lques-unes font deux ou trois tours sur la place Saint- 
Marc, à Iheure où la bande militaire exécute sa sympho- 
nie du soir, et se reposent longuement devant le café FIo- 
rian, en face d'un verre d'eau opalisée par une goutte 
d'anis, en compagnie de leurs maris, frères ou cavaliers 
servants ; mais cela est rare, surtout dans les mois cani- 



VOYAGE EN HALIE. 175 

culaires, pendant lesquels les familles patriciennes ou ri- 
ches se réfugient en terre ferme dans leurs villas, au 
bord de la Brenta, ou dans leurs terres du Frioul, à cause 
des exhalaisons des lagunes, qu'on dit malsaines et qui 
causent quelques fièvres. 

Autrefois, les Levantins abondaient à Venise ; leurs pe- 
lisses, leurs dolmans, leurs amples habits aux couleurs 
éclatantes, variaient pittoresquement la foule, qu'ils tra- 
versaient impassibles et graves. Ils sont plus rares au- 
jourd'hui que le commerce se détourne et prend la route 
de Trieste ; mais l'on rencontre fréquemment des Grecs, à 
la calotte inondée d'une vaste houppe de soie, espèce de 
chevelure bleue qui se répand sur les épaules, aux tem- 
pes rasées, aux cheveux flottants par derrière, à la phy- 
sionomie caractéristique, dont le beau vêtement national 
tranche sur le hideux costume moderne. Ces Grecs, qui, 
la plupart, ne sont que des marchands ou des patrons de 
barques de Zante, de Corfou, de Chypre ou de Syra, ont 
une majesté de tournure singulière, et la noblesse de leur 
race antique est écrite sur leurs traits comme sur un livre 
d'or ; ils se rendent, par groupes de trois ou quatre, à 
Tangie de la Piazza, au café de la Costanza, qui jouit du 
monopole d'offrir le moka et la pipe aux enfants du Le- 
vant. 

Autour des cafés circulent des musiciens ambulants qui 
exécutent des morceaux d'opéras, des ténors chantant la 
Luda ou tout autre air de Donizetti avec cet organe souple 
et cette admirable facilité italienne, où l'instinct singe le 
talent à s'y tromper ; des ombres chinoises différentes des 
nôtres, en ce que le fond du tableau est noir et que les 
figures sont blanches, se déroulent rapidement, encadrées 
dans une baraque de toile. Le démonstrateur, espèce de 
gracioso vêtu d'un frac à l'antique, coiffé d'une espèce de 
chapeau à cornes comme le marquis que chacun se rap- 
pelle avoir vu courir les rues de Paris secouant sa perru- 
que de filasse et raclant un mauvais violon, explique qjji'il 



170 TOTAOE ES ITALIE. 

était aulrefoia imprésario d'Opéra ; mais que, par suite de 
la cherté des ténors el de l'humeur capricieuse des prune 
done, il a été réduit â la misère et ne dirige plus que des 

I ombres chinoises, compagnie docile s'il en fut et peu coû- 
teuse. 

I Mais un groupe se forme au milieu de la place ; l'on ne 
prête plus au ténor qu'une atlenlion distraite, les ombres 

i chinoises voient se rompre le cercle de leurs speclaleurs; 

I les vendeurs de caramel cessent leurs cris monotones; 

L tes chaises exécutent un quart de conversion : tout se tait. 

On a disposé les pupitres, placé la musique ; la bande 

inilitaire arrive, on prélude, l'on commence. C'est Vovt- 

I verlure de Guillaume Tell. 

De même que les Italiens ont l'instinct de la musique 

I vocale, de même les Allemands ont l'inslinct de la musique 
instrumentale; l'ouverture est jouée avec une justesse, un 
ensemble admirables ; cependant il y manque celte éner- 
gie, cet entrain, cette ardeur sauvage que demande impé- 

! rieusemcnt cette musique rèvolutiomiaire. Tout ce qui 

I rend l'amour, les délices de la vie pastorale, les neigea de 
la montagne, l'émeraude de la prairie, l'azur du lac, les 

■ bruits de clochettes, les frais parfums alpestres, est ex- 

' primé avec un sentiment poétique et profond ; mais les 
accents de révolte et de liberté, l'indignation d'une âme 
fiêre opprimée par la tyrannie, toute la partie tumultueuse, 

' bouillonnante de l'œuvre, est rendue d'une façon mollet 
timorée, èvasive en quelque sorte, comme si une censure 

I mystérieuse avait ordonné d'éteindre dans une harmonie 

t efféminée ces bruits de clairons, ces sîfllemcntsde flèches, 

\ ces grondements sourds d'un peuple qui secoue ses cliaines. 
n semblerait qu'on veut ainsi empêcher les Vénitiens 
de penser que le bonnet de Gcssler, le signe de la domi- 
nation autrichienne devant lequel il faut courber la tête, 
est toujours implanté au haut de son mât. Les trois mâts 

' de Saint-Marc, avec leur bannière jaune el noire, sont 1& 
pool' rendre le rapprochement facile, et l'ouverture joués 



VOYAGE EN ITALIE. 177 

avec plus de vigueur pourrait donner Tidée de renverser 
rinsigne tyrannique. 

L'ouverture terminée, la foule se retire lentement. Il 
ne reste bientôt plus que de rares promeneurs, que les 
birrichini, espèces de ruffians, dont le plus honnête com^ 
merce est la vente de cigares de contrebande, qui vous 
poursuivent de leurs propositions suspectes; car, bien 
qu*on lise encore dans les récits de voyageurs modernes 
que Ton fait du jour la nuit à Venise, il n'en est pas 
moins vrai qu'à minuit la Piazza est déserte, et certaine- 
ment plus solitaire que le boulevard de Gand à la même 
heure ; ce qui n'empêchera pas les touristes, sur la foi 
d'anciennes relations qui s'appliquent à des usages tom- 
bés en désuétude depuis la chute de la république, de 
dire pendant cinquante ans encore que la place Saint* 
Marc fourmille de monde jusqu'au matin. 

Gela était vrai quand les appartements qui s'élèvent sur 
les arcades des Procuraties vieilles et neuves étaient occu- 
pés par des banques de pharaon, des redoutes et des ca- 
isinos, où s'agitait tout ce monde nocturne de nobles, de 
chevaliers d'industrie et de courtisanes, carnaval perpé- 
tuel auquel rien ne manquait, pas même le masque, et 
dont Gasanova de Seingalt a laissé dans ses Hémoires de 
si curieuses peintures. 

lies offices des courtiers de commerce, les boutiques 
où se vendent les verreries de Hurano, les colliers de co- 
quillages et de corail et les modèles de gondoles, les ma- 
gasins d'estampes, de cartes et de vues de Venise à l'u- 
sage des étrangers, s'étaient fermés les uns après les 
autres. Il n'y avait plus d'ouvert que les cafés et les mar- 
chands de tabac. 

Il était temps de regagner notre gondole, qui nous at- 
tendait au débarcadère de la Piazetta, près de la lanterne 
de la duchesse de Berry. La lune s'était levée, et rien 
n'est plus charmant qu'une promenade au clair de lune, 
Jle long du grand canal ou de laGiudecca. C'est uae^alvv 



178 T0TA6E EN ITAL1& 

faction romantique dont il n*est guère permis à un voya* 
geur enthousiaste de la classe spécifiée par Hoffmann de 
se priver dans une belle et claire nuit d*août. Nous avions 
encore une autre raison pour errer sur la lagune, à une 
heure où il eût été plus sage d'aller nous envelopper dans 
notre moustiquaire. Qui n*a entendu parler des gondo- 
liers, qui chantent des octaves du Tasse et des barcaroles 
dans ce patois vénitien si brisé, si zézayant qu'il semble 
un balbutiement enfantin? C'est un de ces lieux communs 
de voyage qu'il est plus maniéré peut-être d'éviter que 
d'accepter. Les gondoliers ne chantent plus depuis long^ 
temps. Cependant la tradition n'est pas encore perdue ; 
les anciens des traguets gardent au fond de leur mémoire 
quelque épisode de la Jérusalem délivrée, dont ils ne de- 
mandent pas mieux que de se souvenir moyennant une 
bonne manche et quelques pots de Chypre.Comme les filles 
d'Ischia, qui ne revêtent leurs beaux costumes grecs 
que pour les Anglais, ils ne déploient leurs mélodies qu'à 
bon escient et avec accompagnement de guinées : 

Aussi, lorsque le soir un chant mélancolique. 

Un beau chant alterné comme une flûte antique, 

S'en Tient saisir votre âme et vous élève aux cieux. 

Vous pensez que ce chant, cet air mélodieux, 

Est le reflet naïf de quelque âme plaintive, 

Qui ne pouvant, le jour, dans la ville craiiitive, 

Épancher à loisir le flot de ses ennuis. 

Par la douceur de l'air et la beauté des nuits. 

S'abandonne sans peine à la musique folle. 

Et, la rame à la main, doucement se console. 

Alors, penchant la tête et pour mieux écouter, 

Vous regardez les flots qui viennent de chanter ; 

Et la gondole passe, et sur les vagues brunes 

Son flambeau luit et meurt au milieu des lagunes ; 

Et vous, toujours tourné vers le point lumineux, 

Le cœur toujours rempli de ses chants savoureux 

Qui surnagent encor sur la vague aplanie, 

Vous demandez quelle est cette lente liarmonie 

Et vers quels bords lointains fuit ce concert charmant 

Alors q^'elque passant vous répond tristement : 

c Ce sont des habitants des lieux froids de l'Europe, 



VOYAGÉ EN ITALIE. 170 

De pâles étrangers que la brume enveloppe. 

Qui, sans amour chez eux, à grands frais viennent voir 

Si Venise en répand sur ses ondes le soir. 

Or, ces hommes sans cœur comme gens sans famille 

Ont acheté le corps d'une humble et belle fille. 

Et pour combler l'orgie avec quelques deniers, 

Ils font chanter le Tasse aux pauvres gondoliers. > 

Malgré ces beaux vers d'Auguste Barbier, et dussions- 
nous passer aux yeux du bilieux poète pour de « pâles 
étrangers enveloppés de brume, » nous n'avons pas craint 
de donner quelques écus au vieux Girolamo, raccolë par 
Antonio, pour qu'il nous jouât entre le ciel et l'eau cette 
comédie musico-pittoresque, dont nous ne demandons 
pas mieux que d'être dupe, tout prêt à nous laisser aller 
à l'enchantement préparé par nous-même. Il faut dire 
aussi, pour circonstance atténuante, que nous n'avions 
acheté le corps de personne, et que nous étions étendu 
dans une chaste solitude, sur le vieux tapis de Perse de 
notre gondole. 

Girolamo était un drôle cuivré par le soleil, le hâle de 
la mer et les nombreuses libations qu'il se permettait 
pour entretenir la souplesse de son gosier; ayant le chant 
salé, il était obligé, disait-il, de boire beaucoup ; chaque 
stance lui faisait l'effet de jambon, de caviar et de bou- 
targue, comme à un chantre rabelaisien. 

Quand nous fûmes un peu au large dans ce vaste canal 
de la Giudecca, qui est presque un bras de mer, à peu 
prés à la hauteur de l'église des Jésuites, dont la lune 
argentait la blanche façade, Girolamo, après s'être lubré- 
fié les bronches d'une grande rasade, nous chanta d'une 
voix gutturale, profonde et un peu enrouée, mais qui s'é- 
tendait très-loin sur l'eau, avec des portements et des ca- 
dences prolongés, à la manière des chanteurs tyroliens, 
la Biondina in gondoletta, Pronta la gondoletta, et l'épi- 
sode d'Herminie chez les Bergers. 

La première de ces barcaroles est charmante ; Rossini 
n'a pas dédaigné d'en placer un ou de\xiL e.Qivi^\^\À A^^s^& 



iHO VOUGE EN ITALIE. 

la leçon du chant du Barbier de Séville; elle peut Mre 
considérée à peu prés comme le type du genre, air et pa* 
rôles ; les autres ne sont guère que des variations de ce 
tiième. 11 serait difficile, pour ne pas dire impossible, de 
traduire dans une langue formée toutes les mignardises 
cl les charmants diminutifs du dialecte vénitien. Il s'agit 
d'une promenade amoureuse sur l'eau. 

(( Une jolie blonde, dit la chanson, est montée en gon- 
dole, et de plaisir la pauvrette s'est endormie dans le ba- 
teau, sur le bras du gondolier, qui l'éveille de temps ft 
autre ; mais le bercement de la barque a bientôt ren- 
dormi la belle enfant. La lune est à moitié cachée dans 
les nuages, la lagune calmit et le vent est en bonace; 
seulement une petite brise évente les cheveux de la belle 
et soulève le voile qui couvre son sein ; en contemplant 
fixe.nent les perfections de son bien, ce beau visage uni» 
cette bouche et ce sein charmants, le gondolier se sent 
dans le cœur une folie, un remue-ménage, une espèce de 
contentement qu'il ne sait comment dire ; il respecte et 
supporte d'abord un peu de temps ce beau sommeil, quoi- 
que Tamour le tente et lui conseille de le troubler. Et 
doucement, bien doucement, il se laisse couler à côté de 
la blonde, au fond de la barque ; mais qui pourrait trou- 
ver le repos avec le feu pour voisin ? A la fin, ennuyé de 
ce sommeil trop prolongé, il fait de V insolent, et n'a certes 
pas à s'en repentir. « Oh ! mon Dieu, s'écrie-t-il dans sa 
fatuité naïve, qu'elle a dit et que j'ai fait de belles choses ! 
Non, jamais de ma vie ni de mes jours je n'ai été aussi 
heureux. » 

Nous avions fait la faute d'emmener notre chanteur avec 
nous, au lieu de le mettre dans une barque éloignée ou 
ie l'écouter de la rive, car cette musique est plus agréa- 
ble de loin que de près; mais, plus poêle que musicien, 
nous tenions à entendre les vers. 

Dans les octaves du Tasse, Girolamo prenait sa respira- 
Ij'on juste au milieu du vers, el fim^^^W^^t vj^e^sçèce 



YOYâGE en ITALIE. 181 

de trille bizarre destinée sans doute à soutenir la rime et 
à la faire porter. A distance, ce chant rude et fortement 
accentué prend de l'harmonie, et par sa singularité même 
vous fait plus de plaisir qu'un air d'opéra chanté par Ma- 
rio ou Rubini. Il y a des moments de silence, de langueur 
et d'obscurité, où Tâme semble attendre qu'une mélodie 
jaillisse du fond de tout ce calme, et la première voix hu- 
maine qui s'élève du sein des eaux, le moindre accord de 
piano qui filtre par les trous d'un balcon, sont accueillis 
comme des bienfaits. 

En débitant son répertoire, Girolamo avait donné de 
si fréquentes accolades à la bouteille, que nous fûmes 
obligé de descendre pour nous ravitailler, à un cabaret 
sur les Fondamente délie Zattere. Son pot rempli lui re- 
donna toute sa verve. 

Mis en gaieté par l'ingurgitation d'une demi-cruche de 
vin de Val-Policella, il se prit à imiter le bruit que font 
les canards lorsque, surpris dans les marais, ils s'envo- 
lent en rasant l'eau et en poussant ces kouan kouan qu'A- 
ristophane ne craindrait pas de traduire en un chœur 
d'onomatopées dans quelque folle comédie de grenouilles 
ou d'oiseaux. 

A vrai dire,c*étaitleplus beau morceau de son répertoire; 
il faisait le canard à s'y tromper, et Antonio laissait flot- 
ter sa rame et riait à se tordre. Girolamo semblait très- 
fier de ce talent et y tenir plus qu'à tout le reste. Il imita 
aussi le sifflement des bombes, qu'il avait eu l'occasion 
d'étudier sur nature pendant le siège. Comme il simulait 
avec sa bouche la trajectoire des projectiles et leur chute 
dans l'eau, ses yeux brillaient singulièrement, et il se 
redressait avec une certaine fierté. Quoiqu'il n'eût pas 
dit un mot qui eût trait aux événements, car la prudence 
n'abandonne jamais un Vénitien, il n'était pas difficile de 
comprendre qu'il y avait pris une part active et passé 
phis d'une fois dans sa gondole de la poudre et des mu- 
nitions sous le feu des batteries. Ces bombes qu'il paro«* 



diàit si bien, il atait dû en ?oir tcnober plus d'une pré» 
de lui. 

Du reste, le gouTemement n'a pas cherché à faire st- 
lence sur ces faits accomplis. D'assez nombreuses affiches 
d'ouvrages ayant trait au siège de Venîse tapissent les* 
arcades des Procuraties. Il y a même une espèce de dio- 
rama qui représente les principaux événements de Vatta^ 
que et de la défense. Cette tolérance, nous ravouons, 
nous a passablement surpris ; mais elle tient, dit-on, à 
une rouerie politique qui veut faire trouver la domina- 
tion autrichienne plus douce que le régime absolu des 
États pontificaux et du royaume de Naples. 

Quand on ne connaît pas Venise, et qu'on a lu dans les 
journaux l'histoire de cette héroïque et longue défense» 
on s'attend à trouver une ville ravagée, écrasée sous les 
bombes, avec des tas de décombres et des toits effondrés» 
A part quelques pierres emportées au palais Labbia et 
quelques écorchuresde projectiles au dôme et à h fàfçade^ 
de San-6eremia, au bout du grand canal, on ne se dou- 
terait de rien. Pour voir les ravages du siège, il faut allieir 
dans les îles, autour des fortins et des ouvrages avancés 
qui protègent celte ville presque imprenable à cause de 
sa situation au milieu de vastes lagunes peu profondes, 
qui rendent l'approche de la grosse artillerie impossible. 
Les Autrichiens avaient imaginé des bombes aérosta- 
tiques;, mais le vent les faisait dévier, ou elles s'élevaient 
trop haut, éclataient en l'air et ne faisaient de mal à per- 
sonne ; ces bombes à ballon perdu étaient môme deve- 
nues un objet d'amusement pour la population, qui les 
regardait crever dans le ciel comme des pièces d'artifice. 

Venise, devant qui a reculé Attila, est restée vierge 
pendant quatorze cents ans de toute invasion ; jusqu'en 
1797, elle a conservé la forme de république. Frappée 
de cette terreur sônilequi précipite à leur ruine les États 
caducs, elle se rendit sans combat ù un vainqueur qui, 
meilleur appréciateur qu'elle de ses ressources et de sa 



porition, ne creyàit pm qu'elle pût édre "prise ^ '«flkiit 
passer son ohemm. '£t depuis, «nul dege «aoBffté «ar le 
BucentAure'n'apu^élêbfi^ ses fiançAilles 'avee ^ mer. 
L'Adriatique ne popte'|)lus Si «on doigt d^»zur la <bag«e 
4'or de l'ëpouse^el l'aigle d'Autriche Ibuitte 4e son «bec 
•crochu- le'flano du iionaîfê de Saint-'Marc. 

liais laissons là ces considérations politiques qui sen- 
tent de notre cadre, et retournons au (lampo-San-Mosé. 

La grande sfiraire^ avant de se coucher, c'est la chasse 
aux zittzares, atroces moustiques qui teurraentent parti- 
culièrement lesétrangers, sur lesquels ils se jettent avec 
la volupté qu^un gourmet prend A satourer un mets 
exotique et curieux. On ▼end chez les épiciers et les phar- 
maciens une poudre 'ftHnrgatoire qu'on fsnt brûler sur un 
réchaud, toutes fenélres fermées, et 'qui Chasse ou étouffe 
les terribles insectes. -Nous croyons oefte pou^e plus 
^sagréable aux hommes qu'aux cousins, et de nom- 
breuses cloches sur les mains «t le visage nous témc»- 
gnaient chaque matin de l'inefficacité du remède. Le 
plus sage est de ne pas mettre de lumière près de «on lil; 
et de s'envelopper bien hermétiquement dans la gaze du 
moustiquaire. Heureusement nous avons une peau méri- 
dionale, tannée par l'air, hâlée par les voyages, ^i re- 
bute les trompes et les scies de ces buveurs de sang noc- 
turnes; mais il y a*des gens à épidennes plus délicats, à 
qui ils font subir de véritables supplices. La peau rougit, 
se couvre de pustules; le visage enfle sous ces pustules 
venimeuses, qui causent d'insupportables démangeaisons 
que les ongles et l'alcali n'apaisent pas toujours. Nous 
avons vu chez certaines personnes la fièvre suivre ces 
nuits infernales; il suffit, pour ne pas fermer l'œil de la 
nuit, d'enfermer avec soi un de ces monstres bourdon- 
nants; mais nous étions déjà acclimaté. 

L'on parie beaucoup du silence de Venise; mais ce 
n'est pas près d'un traghet quMl faut se loger pour 
trouver cette assertion vraie. C'élaienL, â(i\v& ^<(Ax^ W 



184 VOYAGE EK ITAUB; 

nétre, des chuchotements, des rires, des éclats de voii, 
des chants, un remue-ménage perpétuel qui ne s'arrê- 
taient qu'à deux heures du matin. Les gondoliers, qui 
donnent le jour en attendant la pratique, sont la nuil 
éveillés comme des chats, et tiennent leurs conciliabules, 
qui ne sont guère moins bruyants, sous l'arche de quel 
que pont ou sur les marches de quelque débarcadère. 
Nous avions le débarcadère et le pont. Assis sur un degré 
de marbre ou sur la poupe de leur gondole, ils mangent 
des fruits de mer, boivent du vin du Frioul, et soupent 
gaiement à la lueur des étoiles et des petites lampes allu- 
mées à l'angle des rues, devant les niches des madones. 
Quelques-uns de leurs amis, vagabonds voluptueux, qui 
ont pour alcôves le porche des églises et pour matelas 
/es grandes dalles chauffées par le soleil de la journée, 
viennent se joindre à eux et augmentent le sabbat. Ajou- 
tez-y quelques jolies servantes profitant du sommeil de 
leurs maîtresses pour aller retrouver quelque grand drôle 
à la peau bistrée, au bonnet chioggiote, à la veste de 
toile de Perse, faisant trimballer sur sa poitrine plus 
d'amulettes qu'un sauvage n'a de tours de graines d'Amé- 
rique et de rassade, et dont les voix de contralto, tour à 
tour glapissantes et graves, se répandent en flots d'inta- 
rissable babil avec cette sonorité particulière aux idiomes 
du Midi, et vous aurez une idée succincte du silence de 
Venise* 



XVI 



L ARSENAL, FUSINE 



Il faisait beau, et la fantaisie nous prit, voyant la 
gaieté du ciel, d'aller déjeuner au port Franc, dans Tîle 
de Saint-Georges-Majeur, et, par la môme occasion, de 
visiter la belle église de Palladio, dont le clocher rouge 
fait si bon effet sur la lagune. La façade a été un peu 
retouchée par Scamozzi; Tinlérieur renferme, outre Tac- 
compagnement obligé d'énormes tableaux de Tintoret, ce 
robuste ouvrier qui a peint des arpents de chefs-d'œuvre, 
de colonnes de marbre grec, d'autels dorés, de statues 
en pierre, en bronze, un admirable chœur en menuiserie 
sculptée, représentant différentes scènes de la vie de 
saint Benoit, qui nous a rappelé les merveilleuses scul- 
ptures en bois de Berruguete, dans les cathédrales espa- 
gnoles. Ce beau morceau a été fouillé avec un art charmant 
et une patience inouïe par Albert de Brûle, un de ces 
talents qui passent inconnus dans la superfétation de gé- 
nies, produits des siècles qui nous ont précédés, et dont 
la mémoire humaine ne peut plus se charger. Une jolie 
statuette de bronze, placée- sur la balustrade du chœur, à 
droite en venant du porche, et représentant saint Georges, 
offre cette singularité d'être le portrait le plus ressetsi- 
blant qu'on ait jamais fait de lord B^roti. C^eWe ^wXxiv 



i86 . VOYAGE EN ITALIE. 

ture par anticipation, et pour ainsi dire prophétique, nous 
a frappé vivement. On ne saurait d'ailleurs rien voir de 
plus élégant, de plus dédaigneusement aristocratique, de 
plus anglais, en un mot, que cette tête de saint grec, 
dont la lèvre est contractée par le sneer du poète de don 
Juan. 

Nous ne savons si le noble lord, qui a longtemps ha- 
bité Venise et qui a dû nécessairement visiter Téglise de 
Saint-Georges-Majeur, a remarqué comme nous cette res- 
semblance vraknent unique, et qui sans doute Faurait 
flatté. 

Derrière Téglise, bâtie à la pointe de Tile qui regarde 
la Piazzetta et où les Autrichiens ont établi une batterie 
de canons, s'étendent les bâtiments de l'Entrepôt et les 
bassins du port Fraac. On traverse, après qu'^n a franchi 
une porte gardée par des douaniers, des cours entourées 
d'arcades assez élevées et remplies de cultures négligées, 
et l'on arriva à une espèce de cabaret et d'osteria, rendez- 
vous des marins et des gondoliers, qui savourent là les 
douceurs de boire du vin exempt de droits, à peu près 
comme les ouvriers de Paris vont s'enivrer hors barrière. 
Le cabaret est toujours encombré de monde, et les con- 
sommateurs se répandent au dehors sur des bancs, au- 
tour de tables de bois à qui l'ombre de l'église sert de 
tonnelle. Des faquins poussant des brouettes chargées de 
ballots circulent au milieu des buveurs, qu'ils lorgnent 
d'un air d'envie et près desquels ils viendront s'asseoir 
lorsqu'ils auront gagné les quelques sous nécessaires à ces 
frugales orgies. 

En face du cabaret, un grand magasin vide, voûté en 
casemate et blanchi à la chaux, dont les fenêtres grillées 
donnent sur une ruelle déserte, sert de refuge aux gens 
que fatiguerait la gaieté un peu turbulente du dehors et 
aux couples d'amants qui recherchent la solitude. 

On vous sert là des rougets de l'Adriatique (trigîi)^ si 
appétissaulSp si vermeils, d'«ne autnce si fraîche et ri 



'^OT âw Bisr itinE. 'W 

vivace, qu'on les mangerait rien que; poW le plaisir de la 
couleur, ne fuseent-Hs pas, comme Us. Mut ><U4 effet, les 
meilleurs du monde ; des pèches, eu faiisin, un pot de vin 
de Chypre et du café composent «m déjeiuier exquis dans 
6a simplicité, et, si le hasard yoh9 fait tneittpe la main sur 
un bon cigare de k Havane, que vous fumez au fond de 
votre gondok en revenant vers la rive dei Schirvoni, nous 
ne voyons pas trop ce qui peut manquer à votre bonheur, 
pour peu que vous ayez reçu la veille de bonnes lettres 
de France. 

U est de bonne heure, et, avant d'aller à Fusine, nous 
aurons le temps de visiter TArsenal, non pas à Tinté- 
rieur, curiosité défendue maintenant ; mais nous pour- 
rons, ce qui nous intéresse plus que de voir des faisceaux 
de fusils et des navires en construction, admirer à Tinté- 
rieur des lions du Pirée, trophées conquis par Morosini 
dans la guerre du Péloponése. 

Les deux colosses en marbre pentélique sont dénués 
âe celte vérité zoologique que Barye leur eût donnée 
. sans doute ; mais ils ont quelque chose de si fier, de si . 
grandiose, de si divin, si ce mot peut s'appliquer à des 
animaux, qulls produisent une impression profonde. 
Leur blancheur dorée se détache admirablement sur la 
façade rouge de T Arsenal, composée d'un portique peu- 
plé de statues de mérite pourtant, que ce terrible voisi- 
nage fait ressembler à des poupées, et de deux tourelles 
de briques rouges crénelées et ourlées de pierres, comme 
les maisons de la place Royale de Paris. Trophées d'une 
défaite, mais gardant toujours leur mine hautaine et su- 
perbe, ces lions ont Tair de se souvenir, dans la ville de 
Saint-Harc, de la Minerve antique ; et le grand Gœthe 
les a célébrés par une épigramme que nous traduisons 
ici, en demandant pardon de substituer nos vers cliétifs 
aux rhythmes olympiens du Jupiter de Weimar : 



188 TOTÂGE ES ITÀUB. 

Deux grands lions rapportés de TAttique^ 
Font sentinelle aux murs de l'Arsenal, 
Paisiblement, et près du couple antique^ 
Tout est petit, porte, tour et canal. 

Ils semblent faits pour le char de Gybële, 
Tant ils sont fiers, et la mère des dieux 
Voudrait au joug ployer leur cou rebelle, 
Si pour la terre elle quittait les cieux. 

Hais maintenant ils gardent la potoroe, 
Tristes, sans gloire, et Ton entend ici 
Miauler nartout le chat ailé moderne, 
Que pour pntron Venise s'est choisi t 

Cet Arsenal, avec ses immenses bassins, ses chantiers 
couverts, dans lesquels une galère pouvait, dit-on, être 
construite, gréée, équipée et lancée à la mer en un jour, 
nous a rappelé, pour le morne abandon, celui de Cartha- 
gène en Espagne, si actif au temps de Timincible Armada. 
C'était de là que parlaient les flottes qui allaient con- 
quérir Corfou, Zante, Chypre, Athènes, toutes ces riches 
et belles îles de l'Archipel ; mais alors Venise était Ve- 
nise, et le lion de Saint-Marc, aujourd'hui morne et dif- 
famé, avait ongles et dents comme les plus farouches 
monstres héraldiques, et, malgré l'épigramme de Goethe, 
faisait sur les blasons une figure superbe et triomphante. 

Notre excursion à Fusine exigeait deux rameurs ; un 
compagnon d'Antonio s'adjoignit à lui. On emporta 
môme un bout de voile pour s'aider du vent, qui était 
favorable. 

Nous passâmes entre Saint-Georges et la pointe de la 
Giudecca, que nous longeâmes extérieurement, rasant 
ses courtils et ses jardins pleins de vignes et d'arbres 
fruitiers, et nous entrâmes dans la lagune proprement 
dite. 

Le ciel était parfaitement pur, et la lumière si vive, 
que l'eau resplendissait comme une nappe d'argent et 
que l'on ne pouvait distinguer les limites de l'horizon du 
côté de la mer. Les îles apparaissaient comme de petites 



VOYAGE EN ITAUB. 189 

taches brunes, et les barques éloignées semblaient vo- 
guer en plein ciel. Il fallait réellement la puissance du 
raisonnement pour se persuader qu'elles ne flottaient pas 
en l'air. L*œil seul s'y serait trompé à coup sûr. Le viaduc 
du chemin de fer, gigantesque ouvrage qui rejoint Venise 
à la terre ferme et que nous découvrions de loin sur la 
droite, offrait un singulier effet de mirage. Ses nom- 
breuses arcades, répétées par Teau bleue et calme, avec 
Texactitude de la glace la plus pure, formaient des cercles 
parfaits et ressemblaient à ces bizarres portes chinoises 
entièrement rondes, qu'on voit sur les paravents ; en 
sorte que la fantaisie architecturale de Pékin paraissait 
avoir bâti cette chimérique avenue pour la ville des doges, 
dont la silhouette, dentelée de nombreux clochers et 
dominée par le Campanile surmonté de son ange d'or, 
se présentait par le tîanc d'une façon imprévue et pitto- 
resque. 

Après avoir dépassé un îlot fortifié ayant à sa pointe 
une charmante statue de madone et un factionnaire au- 
trichien fort laid, nous suivîmes un de ces canaux tracés 
dans la lagune par une double allée de pieux qui indi- 
quent les passages où l'eau est suffisamment profonde ; 
car la lagune est une espèce de marais salin que le flux 
et le reflux empêchent de stagner, mais qui n'a guère 
plus de trois ou quatre pieds d'eau, excepté dans cer- 
taines lignes creusées par la nature ou par l'homme, et 
que désignent les poteaux dont nous avons parlé. Quel- 
ques-uns de ces poteaux portent à leur sommet de petites 
chapelles en miniature, des diptyques grossiers fabriqués 
par la piété des matelots et qui renferment des images et 
des statuettes de la Madone. La gracieuse protectrice que 
la litanie appelle Stella Maris, l'étoile de la mer, est là 
au milieu de son élément. Ces madones dans l'eau ont 
quelque chose de touchant. Assurément la divinité est 
présente partout, et sa protection descend du ciel aussi 
vile qu'elle s'élève de la mer; mais ^ell^ ç\<£\vs>^ ^T^^\iK\N^ 



lié wunmmikVEf^ 

d'an «eooim plus immédiat, la. protectnce étant 
portée au milieu du péril, a quelque chose d'enfantin, ^de 
diarmant et de foétàque. Nous aimons beaucoup les ma- 
dones vénitiennes rongéesparla vapeur saline et fouettées 
par l'aile du goéland qui passe, et nous leur disons vo* 
lontiers : Ave, Maria^ gratiâ plena,^ 

La ligne bleue des montagnes Euganéennes «e dessinait 
vaguement devant nous sur le bleu tendre du ciel, plutôt 
comme une veine d'un azur plus foncé que comme une 
réalité terrestre. 

Les arbres et les maisons de la rive, que l'on apercevait 
déjà, semblaient, à cause de la déclivité de la mer, pion* 
ger dans leau jusqu'aux genoux, et les clochers rouges des 
ilôts, diminutifs du Campanile, qui a l'air du burgrave de 
cette génération de clochers, paraissaient jaillir im- 
médiatement du flot comme de grandes branches de 
corail. 

Une terre basse, couverte de végétations confuses, était 
devant nous. Nous sautâmes hors de la gondole. Nous 
étions arrivé à Fusine. 

C'est à Fusine qu'aboutissent les canaux de la Brenta, 
où Venise venait chercher sa provision d'eau avant que les 
puits artésiens, forés par M. Degousèe avec un rare bon- 
heur, lui fournissent abondamment, pour remplir ses ci- 
ternes, une eau claire, limpide et quelquefois gazeuse, 
comme celle dont nous bûmes un verre près du couvent 
<le& pères Capucins, à la Giudecca. 

Les ravages 'de la guerre ne sont pas encore réparés à 
Fusine : quelques maisons éventrées par les boulets, ef- 
fondrées par les bombes, tachent de leurs pans de murs 
blancs la végétation luxuriante, comme des ossements ou- 
bliés sur un champ de bataille. Une petite chapelle rus* 
tique est intacte, soit qu'on l'ait respectée dans la lutt^, 
«oit <pAe la demeure de Dieu ait étèjremise en état avant 
celle des hammes. 
£etie terre grasse^ humide^ im(tré«gnée de sels inariji3« 



wmt fil' rtÀùE. ioi 

épuiesie parles dêtriittnf tègétaax, chauffée partin sofeit 
vîfîfiaat, fait puthrier dans l'abandon et la solitude toute 
uiie flore metitle de ces charmantes plantes qu*on appelle 
mauyaises herbes, parée (pi'ellès sont libres. C'est en petit 
une forêt vierge ; la fotte avoine balance av bord! des fos- 
s6t-8on épi bai^leléV 1^ eigué agite au-dessQs d'une touffe 
d*êrties ses^mbeHes d'un blanc verdâtre, la mauve sau* 
vige étale ses fimilles frisées et ses fleurs* d^tin rose pâlie, 
le liseron accroche aux branches des ronces sa clochette 
argentée ; au milieu du gazon qui vous monte aux genoux 
scintillent comme des étincelles mille fleurettes inno* 
mées, paillettes d'or, d'azur ou de pourpre jetées là par 
Id grand coloriste pour ron^)re la teinte uniforme du 
verl. Sur le bord dés canaux, le nénuphar déploie ses 
larges cœurs visqueux et soulève ses fleurs jaunes, la sa- 
gittaire fait trembler son fer de lance au vent, la salicaire 
anafeuitiesdesaufe incline ses épis pommés, l'irb bran- 
dit ses poignards glauques, les roseaux rubannés, les 
joncs fleuri» s'enchevêtrent dans un désordre touffu et pît» 
teresque. Des sureaux, des coudriers, des arbustes et des 
arbres que personne n'élague jettent leur ombre criblée 
dis soleil sur ce plantureux fouillis. 

Des lézards, vifs, alertes, frétillant de la queue, traver- 
sent comme la flèche l'étroit sentier où la rainette se tapit 
dans Tornière pleine d'eau de pluie. Des chœurs de gre- 
nouilles font le plongeon à votre passage, d'un saut si- 
multané, sous les herbes de la Brenta. Une belle cou- 
leuvre d'eau, pendant que nous longions le canal, s'y 
livrait sans frayeur aux plus gracieuses évolutions. Elle 
nageait rapidement, la tète haute, faisant onduler son 
corps souple, éclair de saphir traversant l'eau argentée ; 
elle semblait une reine se jouant dans son domaine et 
s'inquiétant fort peu de notre présence. A peine jeta-t- 
elle sur nous un regard distrait de ses yeux de pierrerie, 
et ce regard signifiait : « Que vient faire ici cet intrus ? » 
C'est la première fois de notre vie qu'un reptile nous ait 



192 VOYAGE EN ITALIE. 

semblé joli. Peut-être celte charmante couleuvre descen- 
dait-elle en ligne courbe du serpent qui séduisit Eve par 
la grâce de ses spirales, Tèclat de ses couleurs et Télo- 
quence de ses discours. En repassant, nous la retrou- 
vâmes à la même place, paradant comme une coquette et 
faisant des mines de délimène le long du rivage pour 
mendier un regard, ou ce qui est plus probable, pour at- 
tirer un amoureux timide tapi sous le cresson ou dans les 
roseaux. 

Des écluses et des barrages, motifs d'accidents pitto- 
resques, retiennent les eaux de distance en distance. De 
légers arcs de brique, qui servent à la fois de contreforts 
et de ponts, traversent fréquemment le canal, mais tout 
cela chancelant, à demi ruiné, envahi par la végétation 
qui se glisse à la place de la pierre ou de la brique, qui 
tombe, déjà à moitié repris par la nature, si prompte à 
effacer les ouvrages de l'homme, qu'elle supporte plutôt 
qu'elle ne l'accepte. Cet abandon est regrettable au point 
de vue de l'ingénieur, mais à celui du poète et du peintre 
il ne l'est pas du tout ; si les mousses rongent les revête- 
ments, si les plantes pariétaires disjoignent les murs, si 
les joncs finissent par encombrer les canaux, cela fait 
bien dans le paysage. 

Ce coin inculte de Fusine nous fit un extrême plaisir et 
nous est resté gravé dans la tête beaucoup plus nettement 
que des sites qui le méritent davantage. En fermant les 
yeux, nous voyons encore, dans la chambre noire du 
souvenir, quoique un an déjà nous sépare de cette im- 
pression, les nervures des feuilles, les ombres des arbres 
portées sur le chemin, les mouches à miel se roulant dans 
le calice des allhaeas, mille petits détails insignifiants, 
d'une netteté parfaite. 

Probabieniont cet effet agréable de fraîcheur et de soli- 
tude tenait à noU^e séjour de quebjues semaines à Venise, 
où l'on ne voit, comme nous l'avons dôjà dit, que du mar- 
bre, du ciel et de l'eau. Las peut-être sans nous en aper- 



VOYAGE EN ITALIE. m 

cevoîr de glisser en gondole sur Teau, ou, à pied, sur les' 
dalles polies de la place Saint-Marc, nous éprouvions une 
joie secrète à fouler le sein nu de la mère de Cybèle. Sa- 
turé d'art, de statues, de tableaux, de palais, ivre du génÎ6 
de l'homme, nous étions porté, par un mouvement de 
réaction en faveur de la nature, à trouver charmant C6 
bout de terre abandonné à la luxuriance d'une végétation 
folle ; nous qui respectons la vie à ce point de ne pas 
cueillir une fleur, nous avions arraché des masses de 
feuillage et d'énormes bouquets pour les rapporter au 
campo San-Mosé. 

En revenant, le gondolier nous fit passer par des rues 
d'eau que nous ne connaissions pas encore. Les villes en 
décadence sont comme les corps qui meurent : la vie, ré- 
fugiée au cœur, abandonne peu à peu les extrémités; des 
rues se dépeuplent, des quartiers deviennent solitaires, 
le sang n'a plus la force d'aller jusqu'au bout des veines. 
L'entrée de Venise, en venant de Fusine, est d'une mé- 
lancolie navrante. Quelques rares bateaux, apportant des 
denrées déterre ferme, glissent silencieusement sur l'eau 
endormie le long des maisons désertes. Des palais d une 
architecture charmante n'ont plus de fenêtres, et les 
baies en sont fermées par des planches grossièrement 
posées en travers ; le crépi des maisons abandonnées s'é- 
caille, la mousse étend ses tapis verts sur les assises 
inférieures, les coquillages et les plantes marines s'in- 
crustent aux escaliers d'eau, que le crabe monte seul au- 
jourd'hui. 

Aux fenêtres des rares maisons habitées pendent dés 
loques, des guenilles, des linges à sécher, indiquant seuls 
la vie des pauvres ménages réfugiés là. 

Çà et là une grille magnifiquement travaillée, un balcon 
à rinceaux compliqués, u« blason fruste, des colonnettes 
de marbre, un mascaron, une corr.iche à sculpture dans 
une muraille lézardée, noircie, ravinée par la pluie, dé- 
gradée par l'incurie révèlent une ai\c\em\e ç»^\^vAft\\x ^\^ 



«M VOYAGE EN ITAUS. 

palais d'une fanûlle patricienne éteinte ou tombée dans la 
misère* 

À. mesure. qu*on avance, cette impression fâcheuse se 
dissipe, la vie renaît peu à peu, et Ton se retrouve avec 
plaisir dans Tanimation du grand canal ou de la place 
Saint-Marc 

Le temps nous. avait semblé court à Fusihe; il était 
déjà rheure du dîner. Les crabes, qui pullulent dans les 
canaux^ commençaient à élever au-dessus de la ligne tra- 
cée par Teau au pied des maisons leur corps hideux et 
leurs pinces crochues, manœuvre qu*ils exécutent tous les 
jours, à six heures du soir, avec une ponctualité de chro- 
nomètre. 

Nous allâmes dîner ce jour-là au campo San-Gallo, 
place située derrière la Piazza, dans un gasthofT alle- 
mand, où noua nous reposions des vini nostrani^ noirs 
comme du jus de mûre, par une chope de bière de Hu-r 
nich» 

Nous prenions là notre réfection en plein air, sous une 
tente rayée de bandes blanches et safranées, côte à côte 
avec des peintres français, des artistes allemands et des 
officiers autrichiens, petits jeunes gens blonds, minces, 
bien sanglés dans d'élégants uniformes, très-polis, très- 
bien élevés, à la physionomie de Werther, et n'ayant nul- 
lement les manières soldatesques ; la conversation était 
généralement esthétique, interrompue çà et là par une de 
ces plaisanteries compliquées et laborieuses, souvenirs 
d'iéna, de Bonn ou dïleidelberg. La casquette penchée 
de la maison-mousstie reparaissait sous le shako du mili- 
taire. 

Au milieu du campo s'élevait une margelle de citerne, 
où les femmes du voisinage et les porteuses d'eau sty- 
riennes venaient puiser à de certaines heures ; au fond, 
il y avait une petite église blasonnée aux armes du pa- 
triarche de Venise, et dont la porte, fermée par un rideau 
rougCf mêlait de vagues parfums d'encens aux fumées de 



tOf A6E fR lUtlB. m 

la cuidnê tlu gasthoff, et de^ mmeiirsrdepifèreset d'orgue 
^ux discussions d*art etde philosophie. De temps à autre, 
quelques vieilles, la tête enserelie dans une hante noire, 
comme des chauves-souris encapuchonnées de leurs 
ailes, s'y engoufraient en soulevant la portière. 

De jeunes filles coiffées en cheveux, drapées de diâJes 
à bariolage éclatant, passaient, féventail à la main, le sou- 
rire aux lèvres, repoussant gentiment du pied les volants 
festonnés de leur jupe, et, au lieu d^entrer dans l'église, 
prenaient la petite ruelle qui conduit du campo San-Gallo 
â la Piazza. Elles entreront à l'église plus tard, lorsqu'il 
ne leur restera plus que Dieu à aimer. Dieu, cette dernière 
passion des femmes. 

n passait aussi de bons gros ecclésiastiques à figure 
honnête et réjouie, se rendant au salut ou à quelque of- 
fice du soir. Ils portaient des bas violets comme des évo- 
ques et des ceintures rouges comme des cardinaux, ce qui 
est, dit-on, un privilège du quartier de Saint-Marc, métro- 
pole patriarcale. 

En face du gasthoff, une maison de modeste apparence 
se faisait remarquer par une plaque de marbre chargée 
d'une inscription latine. C'est dans cette maison qu'est 
mortCanova. L'inscription est belle et touchante, et nous 
ne pouvons résister au plaisir de la rapporter ici : Has 
œdes Froiicesconiorum quas lautioribus hospitiis oh veteris 
amicitiœ candirem prœtulerat, Canova, scidpturœ facile 
princepSy supremo halitu comecraviL Ce qui peut se tra- 
duire ainsi en faveur des femmes qui ne savent pas le latin 
et des hommes qui l'ont oublié : <( Cette maison des Fran- 
cesconi, qu'il avait préférée à des hospitalités plus somp- 
tueuses, à cause de la candeur d'une ancienne amitié, Ca- 
nova, facilement prince de la sculpture, Ta consacrée par 
son dernier soupir. » 

Pardon de ce français un peii barbare, mais qui du 
moins rend avec exactitude la forme lapidaire de Tin- 
scription. Ce n'est pas ici le lieu de parler ^Vw% ^>\ V^'^^ 



■<. . 



iM T0TA6K EK ITIUK 

de Canova» qui débuta à Venise par l'exposition de soa 
groupe de Dédale et d'Icare à la Sensa (fête de rAscen- 
sion), élève encore obscur du sculpteur Toretti. Nous au- 
rons occasion de revenir sur ses ouvrages à Rome et & 
Florence. 

A cette maison Francesconi, si noblement préférée à des 
palais, se rattache pour nous un souvenir puéril ; dans la 
vie vraie, le comique côtoie le touchant. Le petit chien du 
logis, qui allait prendre ses ébats sur le campo ou dans 
les ruelles voisines, revenait à cette heure, celle du repas 
probablement, et trouvait souvent la porte fermée. U 
aboyait piteusement sur le seuil, mais parfois on ne lui 
ouvrait pas, soit que les servantes, distraites, ne l'enten- 
dissent pas, soit qu'on voulût ainsi le mettre en pénitence. 
Un jour, touché de sa peine, nous allâmes tirer pour lui 
le cordon de la sonnette, et nous rassîmes à notre table. 
Une fille parut fort étonnée de ne voir personne, et le chien 
rentra, la queue basse, rampant à demi sur le ventre, 
comme un chien en faute qu'il était. 

Il n'oublia pas ce service, et, chaque fois qu'il se trou- 
vait dans le même cas, il nous regardait d'un air mélan- 
colique et suppliant, auquel il n'était pas possible de ré- 
sister. Un accord tacite s'établit entre le quadrupède et 
le bipède. Il nou« gratifiait d'un regard aimable et d'un 
frétillement de queue, moyennant une redevance d'un 
coup de sonnette. C'est ainsi que nous nous trouvâmes lié 
avec l'honnête chien de la maison Francesconi, et que 
son souvenir s'embrouille dans notre tête avec celui de 
Canova. 

Après avoir dépêché notre modeste repas, composé 
d'une soupe aux poux de mer, d'un bifteck de veau^ l'on 
n'en mange pas d'autres en Italie, d'un pasticcio de po- 
lenta et de zucchette farcies, pris notre tasse de café & 
Florian et lu le Journal des Débats, le seul journal fran- 
çais permis dans les États despotiques, ne voyant rien 
d'intéressant sur les afficher de théâtre qui tapissent les 



VOYAGE EN ITALIE. i9Y. 

arcades des Procuraties, nous nous mîmes à courir les 
rue& au hasard, ce qui est la meilleure manière d'entrer 
d^ns la vie familière des peuples ; car les livres ne par- 
lent guère que des monuments et des choses remarquables, 
laissant de côté tous les détails caractéristiques et 
ces mille et une différences presque inperceptibles, mais 
qui vous avertissent à chaque instant qu*on a changé de 
pays. 

Une grande pancarte placée au fond de la place Saint- 
Marc et sur l'angle du palais ducal, près du pont de la 
Paille, où tout Venise passe pour s'aller promener sur la 
rive dés Esclavons, promettait, avec des lettres gigantes- 
ques et des enluminures féroces, un spectacle incroyable 
et mirifique. L'affiche seule affriandait ! C'était un grand 
mimodrame dans le genre de ceux que l'on joue chez 
nous au cirque Olympique, et que composent ces illustres 
annalistes Laloue et Labrousse, les historiographes à pou- 
dre et à canon de l'épopée impériale : Napoléon en Egypte ! 
Mais le prodigieux du spectacle consistait en une danse 
pyrrhique dansée par toute l'armée française autour du 
premier consul. Voyez-vous d'ici l'armée française et 
l'Institut dansant une pyrrhique autour du Bonaparte 
d'Auguste Barbier ! 

Corse à cheveux plats... 

Un dessin d'un goût barbare accompagnait l'affiche. 
Bonaparte, dans le rigide costume des guides, recevait 
les ulémas du Caire, humblement prosternés dans leurs 
cafetans, et des Turcs en pelisses sibériennes lui offraient, 
selon l'usage antique, les clefs du Caire sur des plats à 
barbe; un état-major, culotté de pantalons soutachés 
d'agréments en or fin et chaussé de botte à la Souvarow, 
se tenait derrière le général en chef. Entre les créneaux 
des tours, on voyait passer des nègres faisant sentinelle, 
l'œil hagard. Celte enluminure rappelait vaguennent^ ^^t 
la sauvagerie du dessin et la crudité golYùc^ii^ àft\^ ç*wsl- 

VI. 



198 WUQE BN lliUB. ^M 

leur, les imageries d'Épiiial et les pltuBohes des i^jmR 
filG Aymon dans les éditions de U biblioUiàque bloie. 

Nous ne manquâmes pas, bien eatemtu, de nous readrf 
â ce spectacle. A huit heures du soir, heure «uioocéf 
pour la représenta II on, nous prîmes notre gondole. La 
gondole est, on le sait, la voilure de Venise, où l'on mar 
cfae non â pied, mais a eau. La cbose se jouait su Tbéâlre 
Malibran. Étendu sur les coussins de cuir noir frisé «if 
notre gimdole, nous étions emporté suries canaux pat 
deux rames vigoureuses, agréable façon de voyager. Lt 
soleil était coucbé, nous allions sur une eau noire commf 
wie eau de Léthé. De temps à autre, au passage desponts, 
des lanternes à gaz lançaient de brusques éclairs qui 
moiraient le canal de lumii^re ; puis, le passage lournfe, 
le noir recommençait et nous nous replongions daoE 
l'ombre, ombre de la nuit, omijre de l'eau, b'&lant les 
palais d'où tant de sombres histoires se sont fiavolèes, 
d'tiù les grandes familleE inscrites sur le livre d'or de la 
sérénisaime république sont parties pour l'éternel et dei^ 
nier voyage de la tombe. 

Enfin notre gondole aborda. les barcarols levèrent la 
rame, et'Onnousamarra ù un anneau scellé datis la berge. 
Une longue file de gondoles, processioonellement raugéeSi 
attendait les spectaleurs. Nous sorlimes et traversâmes le 
pont qui conduit au Thèàlre-Malibran. Ces voitures d'eau 
remisées sous un pont font un singulier effet, carcen'esl 
pas l'habitude que nous allions à l'Opéra ou sa Cirque 
en bateau. 

On pénètre au théâtre par un long corridor voiïté, i^ 
ressemble, pour la splendeur, au passage Jladziwill, Des 
quinquets naïfs accrochés â la muraille donnent quelque 
jour à cet étroit boyau. Nous primes une entrée et l'on 
nous renvoya à un autre bureau ; car prendre sa place 
est une longue opériilioii, et l'on passe par plusieui's éta- 
mincs de bureaux avant d'entrer dans sa loge. Le premier 
bureau donne on droit, brut, le fieoond bureau fuunût 11 



■ f * Il 



'Sëm^ation S|j)éëiàie. MiHii da mipréme et Bacramentèl 
billet, nous entrâmes dans notre loge. En ItèiKe, la dispo- 
i^<m*des' logés est atrtre que chez nous. Les banquettes, 
au lieu d*être en face, sont de éôté, à peu près comme 
dans les omnibus, la gauche réservée: aux fenmres ou aux 
gens conisidërables à qui Ton veut faire honneur «u ptdi- 
tesse. 

La salle était fort bbscure, et nous vojiôns s'agiter au- 
dessous 'de nous, au parterre et â Torëhestre, un tumulte 
de têtes dont on discernait Taguement ta stlhouetfe. Une 
fchaiïibre noire avec son microcosme bizarre en peut don- 
ner ridée. Celte obscurité provenait de l'absence de lustre, 
le plafond étant vide et le parterre voyant la pièce à la 
pure lueur des étoiles et sub Jove erudo. Nous avons déjà 
raconté cette disposition à propos du théâtre de Milan, et 
nous n'y reviendrons pas. La rampe suffit pour éclairer 
les acteurs, et, de fait, pourvu que la scène soit éclairée, 
c'est assez. Une salle obscure a en soi quelque chose de 
plus mystérieux et de plus fantastique, et empêche l'atten- 
tion de s'égarer sur les femmes, sur les toilettes et sur 
les incidents de la salle. Moins on voit dans la salle, plus 
on est spectateur de la scène. 

Un officier français est tombé au pouvoir des gens de 
Mourad-Bey et enfermé dans le sérail ; mais comme il est 
Français, qu'il est officier et qu'il a vingt ans, il a bientôt 
mis à la brochette le cœur de toutes les femmes. Les Zo- 
raïdes et les Zulmé le protègent. Cependant la discorde est 
au camp d'Agramant : les uns veulent rendre la ville, les 
autres veulent guerroyer. Grande dispute au sérail. Des 
drôles coiffés de turbans, et qui semblent avoir plongé 
leurs têtes dans des moules à pâtisserie, paradent et jurent 
de venger Mahomet. Les muftis, les bras croisés sur la 
poitrine, viennent prêcher la guerre sainte. La perte du 
général en chef de l'armée française est arrêtée : c'est 
un musulman de la plus belle espèce, la ceinture chargée 
de yatagans et de candjiars, qui preud «v«\\SL\\^rààsX\^ 



iÙÙ YOTÂGE EN ITiOIE. 

besogne. Un idiot d'eunuque^ goinfre voluptueux et pol- 
tron, traverse l'action. 

A Tacte suivant, nous sommes dans le camp français. 
Bonaparte parait avec un formidable état-major. C'est. le 
premier consul déguisé en empereur, par un anachro- 
nisme permis à Venise. Il est encadré dans de hautes 
bottes, les mains derrière le dos, le gilet transformé en 
tabatière historique. Il donne des ordres, déploie des car- 
tes et pince familièrement l'oreille des vélites Là-dessu^ 
arrive le musulman avec sa longue barbe pour lui rer 
mettre un placet ; mais voilà qu'il lève sur le général un 
couteau de trois pieds pour l'assassiner, comme on fit au 
vainqueur de Ptolèmaïs, à Kléber. Heureusement qu'on 
arrête l'assassin. Bonaparte lui pardonne et se l'attache 
par une longue harangue en charabia, débitée d'un ton 
pindarique. Le musulman moustachu et barbu jure de 
mourir pour le général en chef, et la bataille commence. 

Les faubourgs brûlent, la ville brûle, le sérailbrûle, 
jamais on ne vit un tel incendie. Les muftis pleurent les 
bras toujours croisés, et les soldats quittant les armes 
pleurent sous leurs moules à pâtisserie. 11 n'y a que les 
femmes vêtues d'écharpes légères qui ne pleurent pas. 
En Egypte, ce sont les femmes qui sont les hommes. 
L'officier français sort d'une malle où l'amour l'avait ca- 
ché, il prend le sérail, il combat le sultan Mourad Bey, 
et il triomphe sur toute la ligne à tranchant et à pointe 
et dans la grande lutte du drapeau. Enfin, Bonaparte ar- 
rive, suivi de Tinèvitable élat-major, il pardonne à tout le 
monde, lève les yeux au ciel et prend une prise de tabac, 
pensant au grand Frédéric qui n'est plus et au J 8 bru- 
maire qui n'est pas encore. 

Là-dessus, l'armée française ne se sent pas de joie, et 
danse, ainsi que le dit le programme, une pyrrhique 
flamboyante autour de son général. Le tambour bat la 
diane, les fusils se fleurissent de bouquets, et tout le 
monde exulte de joie. Pour terminer la fête, des tamboura 



- \ 



VOYAGE EN ITAUL 201 

goguenards chantât un refrain patriotique que l'enthou- 
siasme de la salle fait bisser, et la toile tombe. 

Nous ayons oublié de dire que ce sont les soldats hon- 
grois, en Teste blanche et en pantalon bleu, qui figurent 
l'armée firançaise, pour plus de fidélité historique. 
\ Nous regagnâmes notre gondole et nous allâmes faire 
un tour sur la Piazzetta au clair de la lune. 
^ Le théâtre San-Benetto ou San-Gallo promettait une 
troupe lyrique pour la saison d'automne, mais nous étions 
parti de Venise avant l'arrivée de la troupe. La Fenice 
était fermée comme la Scala de Milan. 



■ -«i 



xvn 



LES BEAUX-ARTS 



A rentrée du grand canal, à côté de la blanche église 
de la Sainte et en face des maisons rouges du campo de 
Saint-Vital, point de vue illustré par le chef-d'œuvre de 
Canaletto, s*èlève TAcadémie des Beaux-Arts, où, par les 
soins du feu comte Léopold Cicognara, ont été réunis un 
grand nombre de trésors de Técole vénitienne. 

L'architecture de la façade est de Giorgio Massari, et 
le statuaire Giacarelli a sculpté la Minerve assise sur un 
lion qui décore Tattique. Ce morceau nous plaît médio- 
crement. La Minerve est une grosse fille plastronnée d'ap- 
pas robustes, qui ne ressemble nullement à Tidéal figure 
sortie tout armée du cerveau de Jupiter. Sa monture, trai- 
tée dans le style bonasse des lions en perruques à la 
Louis XIY et tenant une boule sous la patte, qu'on voit 
sur la terrasse des Tuileries, a Tair un peu caniche parmi 
cette foule de lions lampassés, ongles, ailés, armés, nim- 
bés, de tournure farouche et de prestancîe héraldique 
qui accompagnent saint Marc sur tous les édifices de 
Venise. Peut-être cet honnête lion ne veut-il pas effrayer 
les visiteurs par une mine trop truculente et se fait-il bé- 
nin de parti pris. 

Quand on pense à l'école vénitienne, trois noms se prè* 



wiiamuia a» 

sentent inviadhlemeni à l'écrit i Titien» Paul Yéronèse, 
TÎBloret. U» ««nblent étie ècloa subitement de. l'azur des 
mers. sous im chaud rayon de soleiU comme des fleurs 
spontanées. A.câiè d'eux viennent se placer Jean BeUin 
et Giorgione, et c'est tout. Noos parlons ici du public et 
des amateurs ordinaires qui n'ont point tu lltalie et fait 
une étude spéciale des peintures de Venise. E existe pour- 
tant toute une série d'artistes presque inconnus, mais 
admirables, qolont précédé les grands noms que nous 
a¥ons cités, comme l'aorore devance le jour, moins bril- 
lante, mais plus tendre^ pins firaiche. Ces gothiques Vé- 
nitiens, à toute la finesse naïve, à toute Fonction,, à toute 
la suavité de GiottOyde.Peruginou d'flemling» joignent 
une élégance, une beauté et une richesse de couleur que 
œux-ci natteignicent jouais. Qiose singulière, les tar 
bleaux des coUristes ont presque tous poussé im noir* 
l'harmonie des teintes s'est perdue sous, des vem» fijK 
oieuK; le». glacis se sont emrolés^ les préparations de 
l'ébauche ont passé à. travers les couches supérieures^ 
tandis que les œuvres des dessinateurs, avec leur faire 
timide et minutieux, leur absence d'empâtement, leur ton 
local tout simple, gardent un éclat et une jeunesse iur- 
comparables. Ces panneaux et ces toiles, antérieurs, sour 
vent de plus de cent ans, aux cadres célèbres, semblent, 
n'était leur style qui les date, achevés d'hier; ils ont 
encore toute la fleur de leur nouveauté : les siècles y ont 
passé sans laisser de traces. Pas une seule retouche, pas 
un repeint. Cela vient-il de ce que les couleurs employées 
étaient plus pures, la chimie n'étant pas assez avancée 
pour les sophistiquer ou en inventer de nouvelles d'un 
effet incertain et d une durée problématique? ou bien les 
tons, laissés presque vierges comme dans rcnluminure, 
ont-ils gardé la même valeur que sur la palette? C'est ce 
que nous ne déciderons pas; mais cette remarque, plus 
sensible ici, peut s'appliquer à toutes les écoles qui ont 
précédé ce qu'on appelle la renaissance de l'art. Plus un 



S04 "VOYAGE EN ITALIE 

tableau est ancien, mieux il est conservé : un Yan Eyck 
est plus frais qu*un Yan Dyck, un Ândrè Hantegna qu'un 
Raphaël, et tin Antoine de Murano qu'un Tintoret. La 
même différence a lieu aussi pour les fresques : les plus 
modernes sont les plus délabrées. 

Nous étions préparé, en quelque sorte, par les chef^ 
d*œuvrc répandus dans les galeries de France, d*Ëspagne, 
d'Angleterre, de Belgique et de Hollande, aux merveilles 
de Titien, de Paul Yéronése et de Tintoret. Ces grands 
hommes ne nous ont pas trompé. Ils ont tenu fidèlement 
toutes les promesses de leur génie, mais nous nous y 
attendions; au lieu que nous avons éprouvé une surprise 
délicieuse en voyant les œuvres, peu connues hors de 
Yenise, de Jean et de Gentil Bellin, de Basaiti, de Maroc 
Roccone, de Mansueti, de Carpaccio et d'autres dont la 
liste dégénérerait en catalogue. C'était tout un monde 
nouveau : trouver l'éclat vénitien dans la naïveté go- 
thique, la beauté du Midi dans la forme un peu roide du 
Nord, des Holbein aussi colorés que des Giorgione, des 
Lucas Cranach aussi élégants que des Raphaël, c'est une 
bonne fortune rare, et nous y avons été plus sensible peut- 
être qu'il ne le fallait; car, dans le premier feu de l'en- 
thousiasme, nous n'étions pas éloigné de regarder les 
maîtres illustres, gloire éternelle de l'école vénitienne, 
comme des corrupteurs du goût et des grands hommes 
de décadence, à peu près comme ces Allemands néo-chré- 
tiens qui proscrivent Raphaël du paradis des peintres ca- 
tholiques, comme trop sensuel et trop païen. 

Pendant quelques jours, nous n'avons eu que ces noms 
à la bouche ; car, lorsqu'on a fait en art quelque décou- 
verte, on ne peut s'empêcher d'imiter La Fontaine et d'ar- 
rêter les gens dans la rue en leur demandant : « Avez- 
vous lu Baruch ? » 

Si nous écrivions une histoire de la peinture véni- 
ticnno, et non un voyage, nous commencerions par Nicolas 
Semilecolo, le plus ancien de la collection, qui remonte 



VOYAGE EN ITALIE. 205 

à 1570, et nous descendrions chronologiquement jusqu'à 
Francesco Zucliarelli, le dernier en date, mort en 1790; 
mais la galerie n*est pas disposée ainsi, et cet arrange* 
ment, qui devrait être suivi partout, ne concorderait pas 
avec les places réelles qu'occupent. les tableaux, accrochés 
d'après les seules convenances de dimension. Nous pro- 
céderons salle par salle, et les yeux pourront suivre nos 
descriptions sur la muraille comme sur la page. 

L'Académie des Beaux-Arts, comme on sait, occupe 
rancienne Scuola de la Charité. II reste, de la décoration 
primitive, un très-beau plafond dans la première salle. 
Ce plafond, partagé en caissons étoiles de chérubins fai- 
sant la roue au milieu de leurs ailes, a sa petite légende : 
un membre de la confrérie s'était chargé de le faire dorer 
à ses frais, demandant pour récompense que son nom fut 
inscrit comme donateur. Cette satisfaction lui fut refusée. 
Le confrère Chérubin Ottale n'en accomplit pas moins sa 
promesse; mais il eut soin de signer sa donation par un 
ingénieux rébus ornemental. Ottale, en vénitien, veut 
dire huit ailes. Une tète de chérubin, cravatée de huit 
ailes, représentait donc hièroglyphiquement le prénom 
et le nom du vaniteux bourgeois qui a réussi à se faire 
connaître de la postérité, gloriole bien pardonnable, car 
le plafond est très-riche, d'un goût exquis, et a dû faire 
sortir de la bourse du confrère une notable quantité de 
sequins d'or. 

Cette salle est le salon carré, la tribune de l'Académie 
des Beaux-Arts; c'est l'écrin où sont disposés, sous le 
jour le plus favorable, les plus purs diamants, les Kohi- 
noor, les Grand-Mogol, les Régent et les Sancy de cette 
riche mine vénitienne, dont les veines ont fourni tant de 
précieux joyaux pittoresques. 

Chaque grand maître de Venise a là un échantillon su- 
périeur de son talent, le chef-d'œuvre de ses chefs-d'œu- 
vre, une de ces pages suprêmes où le génie et le talent, 
l'inspiration et l'habileté, se fondent dans une çro^Q>\V\osv 



906 T0YÀ6E EN ITALIE. 

difficil^nent retrouvable; conjonction rare, même dans 
la vie des aiiistes souverains. Ce jour-là, la main a pu 
tout ce que la tète a vouhi, comme dans cet endroit dont 
parle Dante t c Où Ton peut ce qu'on veut. » 

La Vocatian à Vapottolat de^fUtde ZébédéCy par Marco 
Basaiti, se rapinroche beaucoup de l'école allemande pour 
la naîTeté des détails, la douceur un peu triste du ton et 
une certainemtianoolîe peu habituelle à Vécole italienne. 
Le nu^tre de Nuremberg ne désavouerait pas ce paysage, 
à la fois fantastique et rëel^ ces châteaux gothique» à 
tourelles mi poivrières, avec pont-levis et barhacanes sur 
le bord du lac de Tibériade, et un pécheur de Chioggia 
ou des Hucaizi ne trouverait rien à redire à cette Péote et 
h ces filets, humblement et fidèlement étudiés; le Christ 
a de Tonctionetdela suavité, les figures des deux futurs 
apôtres, qui quittent la pèche des poissons pour la pèche 
dies hommes, respirent la foi la plus vive. 

Il faut s'arrêter aussi devant le saint François recevant 
les stigmates, de Francesco Beccarucd de Conegliano. 
C'est une fort belle chose. La composition se divise en 
deux zones : la zone supérieure, où l'on voit le saint ton- 
dant les mains aux divines empreintes, glorieuse ressens 
blance avec le Sauveur, que lui a valu sa dévotion; et la 
zone inférieure, peuplée de saints et de bienheureux, la 
plupart faisant partie de Tordre et paraissant se réjouir 
du miracle. 11 y a là de belles têtes ascétiques, un pro- 
fond sentiment religieux et une exécution parfaite, quoi- 
qu'un peu sèche. Quand on les regarde attentivement, ces 
tableaux gothiques d'un aspect froid et gêné, ils s'animent 
peu à peu et finissent par prendre une puissance de vie 
extraordinaire ; ils n'offrent cependant ni grande science 
anatomique ni redondance de muscles et de chair. Leurs 
personnages, embarrassés, ont l'air de gens timides qui 
voudraient bien vous parler, mais qui n'osent, et rêvent 
au moyen de dire ce qu'ils ont sur le cœur : leurs gestes^ 
souvenlf sont gauches ; mais leur physionomie est si bien- 



mllantet stdonce et si eniai^meiBieaiffiiieèee, qu'on 1^ 
ODinpreiid à deim»mot et qu'ils vo«s> lestefit invincible- 
ment dans le souvenir. C'est que, sous <ieitr alluve mal* 
adroite, ils possédant iinefetitadM«e.4|ftijQaaque à des 
chefs-d'œuvre d'habileté : Tâme. 

Hoas avoooas avec sinqriicité «voir liorseur odes Bas- 
sans grands et petits. Les étemels iableaiix d'animaux 
sortis de leur manufacture et répandus .dans toute l'Eu- 
rope» ennuyeuse peintuiB de pacotille, reproduite msr 
chinalesneni, légitiment et au 4elà cette aversion. Cepen- 
dant, nous élevons convenir que la ^Burrectiom de Lazare j 
de Léandre Bassan, vaut mieux que les entrées et les 
sorties de TArche, les bergeries et les parcs rustiques, 
avec le chaudron, laeroupe de brebis et la fenune pen- 
chée en jupon rouge^ qui font le désespoir de tous les 
visiteurs de galerie. 

Mentionnons aussi les Noces de CoJia, du Padouan, 
grande et belle ordonnance, exécution large et sage, toile 
louable de ious points et qui, partout ailleurs, paraîtrait 
un dief-d'cmtvre, et arrivons à un tableau singulier de 
Paris Bordone, dont tout le monde a pu admirer le ma- 
gnifique portrait d'homme vêtu de noir dans la galerie du 
Louvre, non loin de l'homme à barbe rousse et à gants de 
buffle, qui, après avoir été attribué à plusieurs grands 
maîtres, eemble devoir revenir définitivement à Calchar. 

Ce tableau, qui représente un barcarol rendant l'an- 
neau de saint Marc au doge, a trait à une légende dont 
Giorgione» comme nous le verrons dans la salle suivante, 
a peint assez bizarrement un épisode. Voici l'histoire en 
peu de mots : Une nuit que le barcarol -dormait dans sa 
barque, attendant pratique le long du traghet de Saint- 
Georges-Majeur; trois individus mystérieux sautèrent dans 
sa gondole en lui commandant de les conduireau Lido; 
l'un des trois personnages, autant «qu'onpowait le dis- 
tinguer à travers l'ombre, avait aine Ibarbe d'^Vc^ v^. 
une tournure de haut dignitaire de ¥ti^6M\ \s^ ^^son. 



SOS Y0YA6E EN ITALIE. 

autres, à un certain chaplis d*armures froissées sous leur 
manteau, se révélaient hommes d*épée. Le barcarol tourna* 
le fer de sa gondole du côté du Lido et commença à 
ramer ; mais la lagune tranquille au départ se mit à cla- 
poter et à houler étrangement : les vagues brillaient dé 
lueurs sinistres, des apparitions monstrueuses se dessi- 
naient menaçantes autour de la barque, au grand effroi: 
du gondolier; des larves hideuses, des diables moitié 
hommes, moitié poissons, semblaient nager du Lido vers 
Venise, faisant jaillir des flots des milliers d'étincelles», 
excitant la tempête, sifflant et ricanant dans Forage; mais 
l'aspect de l'épée flamboyante des deux chevaliers et de= 
la main étendue du saint personnage les faisait reculer et: 
s'évanouir en explosions sulfureuses. 

Cette bataille dura lôngtenïps ; de nouveaux démons 
succédaient toujours aux premiers ; cependant la victoire 
resta aux personnages du bateau, qui se firent reconduire 
au débarcadère de la Piazzelta. Le gondolier ne savait 
trop que penser de ses étranges pratiques : lorsque, au 
moment de se séparer, le plus vieux de la bande, faisant 
reluire tout à coup son nimbe d'or, dit au barcarol : « Je 
suis saint Marc, le patron de Venise. J'ai appris cette nuit 
que les diables, rassemblés en conciliabule au Lido, dans 
le cimetière des Juifs, avaient formé la résolution d'exci- 
ter une effroyable tempête et de renverser ma ville bien- 
aimée, sous prétexte qu'il s'y commet beaucoup de dis- 
solutions qui donnent pouvoir aux malins esprits sur ses 
habitants ; mais, comme Venise est bonne catholique et 
se confessera de ses péchés dans la belle cathédrale qu'elle 
m'a élevée, j'ai résolu de la défendre de ce péril qu'elle 
ignorait, avec l'aide de ces deux braves compagnons, saint 
Georges et saint Théodore, et je t'ai emprunté ta barque; 
or, comme toute peine mérite salaire et que tu as passé 
une rude nuit, voici mon anneau ; porte-le au doge et ra- 
conte-lui ce que tu as vu. Il te donnera des sequins d'or 
plein ton bonnei. • 



- / 



VOYAGE EN ITALIE. 209 

Cela dit, le saint reprit sa place sur la pointe du porche 
de Saint-Marc, saint Théodore grimpa au haut de sa co- 
lonne, où grommelait son crocodile de mauvaise humeur, 
et saint Georges alla se blottir au fond de sa niche à 
colonnettes, dans la grande fenêtre du palais ducal. 

Le barcarol, passablement étonné, et il y avait de quoi, 
aurait cru qu'il avait rêvé après avoir bu le soir quelques 
coups de trop de vin de Samos, si le gros et lourd anneau 
d*or, constellé de pierreries, qu'il tenait à la main, ne 
l'eût empêché de douter de la réalité des événements de 
la nuit. 

11 alla donc trouver le doge, qui, sa corne sur la tête, 
présidait le sénat, et, s'agenouillant respectueusement, 
il raconta l'histoire de la bataille des diables et des pa- 
trons de Venise. Cette histoire parut d'abord incroyable ; 
mais la remise de l'anneau, qui était bien véritablement 
celui de saint Marc, et dont l'absence au trésor de l'église 
fut constatée, prouvait la véracité du barcarol. Cet anneau, 
enfermé sous triples clefs dans un trésor soigneusement 
gardé, et dont les serrures ne présentaient aucune trace 
d'effraction, ne pouvait en avoir été tiré que par un pou- 
voir supérieur. On remplit de pièces d'or le bonnet du 
gondolier, et l'on célébra une messe d'action de grâces 
pour le péril évité. Ce qui n'emp^^cha pas les Vénitiens de 
continuer leur train de vie dissolu, de passer les nuits 
dans les redoutes à jouer, à souper, à faire l'amour, de 
se masquer pour les intrigues et de prolonger pendant 
six mois de l'année la longue orgie de leur carnaval. Les 
Vénitiens comptent sur la protection de saint Marc pour 
aller en paradis et ne s'occupent pas autrement de leur 
salut. La chose regarde saint Marc ; ils lui ont élevé une 
assez belle église pour cela, et le saint est encore leur 
obligé 

Le moment choisi par Paris Bordone est celui où le bar- 
carol s'agenouille devant le doge. La composition de la 
scène est trés-piltoresque ; on voit eu ^et^^^v^Mw^ >mv^ 



longue file de tètes de eénateurs ibcunes ou chenuee, da 
caractère le plus magûtral. Aet curieux» a'^ètagent but. tes 
marches et fonueat des groupes habilement contrafilés; 
le beau coutume Tônitien s*ôtale.lâ «dans toute sa splendeur. 
Comme dans presque toutes les toiles 4[e celte école, l'Ar- 
chitecture tient ici une grande place. De Jieaux pontiques 
dans le style de PaIladio«.animés de^peraonnages qui mut 
et nennent, remplissent les derniers plans. 

Ce tableau a le mérite, asseï rare dians T^école italienne, 
presque exclusivement occu|»ée à reproduire des ai^jets 
religieux ou mythologiques, de représenter une légende 
populaire, une scène de mœurs, un fiujet romantique 
enfin, tel que Delacroix ou Louis Boulanger l'auraient pu 
choisir et Tauraient traité dans la nuance de leur talent ; 
et cela lui' donne une physionomie à part et un attrait 
tout particulier. 

Un jeune peintre français, H. Garcin, était en train de 
faire de cette belle toile une copie que nous espérons 
bientôt voir à Paris. 

Il nous semble qu*un musée composé de copies bien 
faites des chefs-d'œuvre de toutes les écoles serait une 
chose très-intéressante et fort profitable pour l'art. Il doit 
exister déjà beaucoup d'éléments d'une telle galerie. On 
consacrerait une salle à chaque grand maître dont on co- 
pierait l'œuvre tout entier éparpillé dans les musées et les 
églises d'Europe ; on ferait un choix parmi les maîtres de 
second ordre, si originaux, si spirituels et, à défaut de 
génie, si pleins de talent. Et l'on réunirait dans ce seul 
palais ce qui est disséminé sur toute la terre et exige, pour 
être vu, de longs et coûteux voyages, souvent impossibles. 
Le palais des Beaux-Ârts ou les galeries d'achèvement du 
Louvre pourraient donner asile à cette collection, qui, 
outre l'enseignement qu'elle offrirait aux artistes, aurait 
l'avantage de prolonger de quelques siècles la vie o« du 
moins la mémoire des chefs^^d'œuvre.près de disparaîtra. 



ïTni 



LES BEAUX. AR91 



La perie du Musée de Madrid est un Raphaël \ celle de 
Venise est un Titien, merveilleuse toile oubliée, puis re- 
trouvée, qui a aussi sa légende. Pendant de longues an- 
nées Venise a possédé ce chef-d'œuvre sans le savoir. 
Relégué dans une vieille église peu fréquentée, il avait 
disparu sous une lente couche de poussière et derrière ^ 
un réseau de toiles d'araignées. A peine si le sujet pou- 
vait vaguement se discerner. Un jour, le comte Cicognora, 
fin connaisseur, trouvant un certain air à ces figures enr- 
crassées et flairant le maître sous cette livrée d'abandon et 
de misère, mouilla de salive une place de la toile et la 
frotta avec le doigt, action qui n'est pas d'une propreté 
exquise, mais qu'un amateur de tableaux ne peut s'empê- 
cher de faire lorsqu'il est face à face avec une croûte en- 
fumée, fût-il vingt fois comte et mille fois dandy. La no- 
ble t(Mle, conservée intacte sous cette couche de poudre, 
comme Pompeî sous son manteau de cendre, apparut si 
jeune et si fraîche, que le comte ne douta pas qu'il n'eût 
retrouvé une toile de grand maître, un chef-d'œuvre in- 
connu, n eut la force de maîtriser son émotion et proposa 
au curé d'échanger cette grande peinture délabrée contue 
un beau tableau tout neuf» bien propre» bien luisant, bien 



212 YOTAGE EN ITALIE. 

encadré, qui ferait honneur à l'église et plaisir aux fidèles. 
Le curé accepta avec joie, souriant en lui-même de la 
bizarrerie du comte, qui donnait du neuf pour du vieux 
et ne demandait pas de retour. 

Débarbouillée de la crasse qui la souillait, VAssunta du 
Titien apparut radieuse comme le soleil vainqueur des 
nuages. Les lecteurs parisiens peuvent se faire une idée de 
l'importance de cette découverte en allant voir aux Beaux 
Arts la belle copie de Serrur, récemment exécutée et 
placée. 

VAssunta est une des plus grandes machines du Titien» 
et celle où il s'est élevé à la plus grande hauleur : la com- 
position est équilibrée et distribuée avec un art infini. La 
portion supérieure, qui est cintrée, représente le paradis, 
la yloire, pour parler comme les Espagnols dans leur lan- 
gage ascétique : des collerettes d'anges, noyés et perdus 
dans un flot de lumière à d'incalculables profondeurs, 
étoiles scintillantes sur la flamme, pétillements plus vifs 
du jour éternel, forment l'auréole du Père, qui arrive du 
fond de l'infini avec un mouvement d'aigle planant, ac- 
compagné d'un archange et d'un séraphin dont les mains 
soutiennent la couronne et le nimbe. 

Ce Jèhovah, pareil à un oiseau divin, se présentant par 
la tête et le corps fuyant en raccourci horizontal sous 
un flot de draperies volantes ouvertes comme des ailes, 
étonne par sa sublime hardiesse ; s'il est possible au pin- 
ceau humain de donner une figure à la divinité, certes Ti- 
tien y a réussi. Une puissance sans bornes, une jeunesse 
impérissable font rayonner cette face à barbe blanche, 
qui n'a qu'à se secouer pour en faire tomber la neige des 
éternités : depuis le Jupiter Olympien de Phidias, jamais 
le maître du ciel et de la terre n'a été représenté plus di- 
gnement. 

Le milieu du tableau est occupé par la Vierge Marie, 
que soulève, ou plutôt qu'entoure une guirlande d'anges 
et d'âmes bienheureuses ; car elle n'a pas besoin d'aides 



pour monter au del ; elle s*enlève par le jafllissemcnt de. 
sa foi robuste, par la pureté de son âme, plus légère que 
l!étlier le plus lumineux. Il y a vraiment dans cette figure 
une force d'ascension inouïe, et, pour obtenir cet effet, 
Titien n'a pas eu recours à des formes grêles, à des drape- 
ries fuselées, à des couleurs transparentes. Sa Madone est; 
une femme très-vraie, très-vivante, très-réelle, d'une beauté 
solide comme la Vénus de Milo ou la Femme couchée de 
la tribune de Florence. Une draperie ample, étoffée, vol- 
tige autour d'elle à plis nombreux ; ses larges flancs ont 
pu contenir un Dieu, et, si elle n'était pas sur un nuage, 
le marquis du Guast pourrait porter la main sur son beau 
sein, comme dans le tableau de notre Musée. Et pourtant 
rieu n'est plus célestementbeau que cette grande et forte 
figure dans sa tunique rose et son manteau d'azur; mal- 
gré la volupté puissante du corps, le regard étincelle de la 
plus pure virginité. 

Dans le bas du tableau, les apôtres se groupent en di- 
verses attitudes de ravissement et de surprise habilement 
contrastées. Deux ou trois petits anges, qui les relient à la 
zone intermédiaire de la composition, semblent leur ex- 
pliquer le miracle qui se passe. Les têtes d'apôtres, d'âges 
et de caractères variés, sont peintes avec une force de vie 
et une réalité surprenantes. Les draperies ont cette lar- 
geur et ce jet abondant qui caractérisent en Titien le 
peintre à la fois le plus riche et le plus simple. 

En regardant cette Vierge et en la comparant en idée à. 
d'autres Vierges de maîtres différents, nous songions 
combien l'art est une chose merveilleuse et toujours nou- 
velle. Ce que la peinture catholique a brodé de variations 
sur ce thème de la Madone, sans l'épuiser jamais, étonne 
et confond l'imagination ; mais en réfléchissant, l'on com- 
prend que, sous le type convenu, chaque peintre glisse à 
la fois son rêve d'amour et la personniflcation de son 
talent. 

La Madone d'Albert Durer, dans sa grâce do\ilQ\v^^>^%^ 



114 ¥0TA6B m mUT&é 

et un pea contrainte, avecfes traits ftitignës, plus inté- 
ressants que beaux, son air de matrone plutôt que de 
TÎerge, sa candeur allemande et bourgeoise, ses vête- 
ments serrés et ses plis à cassure symétrique, presque 
toujours accompagnée d'tm lapin, d*un hibou ou d*xm 
singe, par un vague ressouvenir du panthéisme germa- 
nique, ne devait-elle pas être la femme qù*il eût aimée 
et préférée, et ne représente-t-elle pas très-bien le génie 
mé^e de l'artiste ? Comme elle est sa Madone, elle serait 
aisément sa Muse. 

La même ressemblance existe pour Raphaël. Le type 
de sa Madone, où, mêlés à des souvenirs antiques, se 
retrouvent toujours les traits de la Fornarine, tantôt 
pressentis, tantôt copiés, le plus souvent idéalisés, n'est- 
il pas la symbolisation la plus exacte de son talent élé- 
gant, gracieux et tout pénétré d'une volupté chaste? Le 
chrétien nourri de Platon et d'art grec, l'ami de Léon X, 
le pope dilettante, Tartiste qui mourut d'amour en pei- 
gnant la Transfiguration, ne vit-il pas tout entier dans 
ces Vénus modestes, tenant sur leurs genoux un enfant 
qui n'est pas F Amour? Si l'on voulait, dans un tableau 
allégorique, symboliser le génie de chaque peintre, figu- 
rerait-on autrement celui de Tange d'Urbin? 

La Vierge de VAssnnta, grande, forte, colorée, avec sa 
grâce robuste et saine, son beau port, sa beauté simple 
et naturelle, n'est-elle pas la peinture du Titien avec 
toutes ses qualités ? On pourrait pousser les recherches 
plus loin ; mais nous en avons dit assez pour indiquer la 
nuance. 

Grâce au linceul poudreux qui l'a recouverte pendant 
si longtemps, VAssunta brille d'un éclat tout jeune, les 
siècles n'ont pas coulé pour elle, et nous Jouissons de ce 
suprême plaisir de voir un tableau du Titien tel quïl 
sortit de sa palette. 

En face de VAssunta du Titien, comme le tableau le 
plus robuste et le plus capable d'affronter un chef- 



d'œuvre si splendide^ on a mis le mhU Marc dâivrant 
un esclave^ de Tintoret. 

Tintoret est le roi des violents. Il a une fougue de 
composition, une f^irie de brosse, une audace de rac- 
courcis incroyables» et le saint Ikirc peut passer pour 
nne de ses toiles les plus hardies et les plus féroces. 

Ce tableau a pour sujet le saint patron de Venise ve- 
nant à l'aide d'un pauvre esclave qu'un maître barbare 
faisait tourmenter et géhennér à cause de l'obstinée dé- 
votion que ce pauvre diable avait à ce saint. L'esclave 
est étendu à terre sur une croix entourée de bourreaux 
affairés, qui f<»it de vains efforts pour l'attacher au bois 
infâme. Les clous rebroussent, les maillets se rompent, 
les haches volent en éclats ; plus miséricordieux que les 
hommes, les instruments de supplice s'émoussent aux 
mains des tortionnaires : les curieux se regardent et 
diuchotadt étonnés, le juge se penche du haut du tri- 
bunal pour voir pourquoi l'on n'exécute pas ses ordres, 
tandis que saint Mare, dans un des raccourcis les plus 
violemment stopassés que la peintureait jamais risqués, 
pique une tête chi ciel et fait un plongeon sur la terre, 
sans nuages, sans ailes, sans chérubins, sans aiicun des 
moyens aérostatiques employés ordinairement dans les 
tableaux de sainteté, et vient délivrer celui qui a eu foi 
en lui. Cette figure vigoureuse, athlétiquement musclée, 
de proportion colossale, fendant l'air comme le rocher 
lancé par une catapulte, produit l'effet le plus singulier. 
Le dessin a une telle puissance de jet, que le saint 
massif se soutient à l'œil et ne tombe pas ; c'est un vrai 
tour de force. Ajoutez à cela que la peinture est si montée 
de ton, si brusque dans ses oppositions de noir et de 
clair, si vigoureuse dans ses localités, si âpre et turbu- 
lente de touche, que les Caravage et les Espagnolet les 
plus farouches, mis à côté, sembleraient de l'eau de rose, 
et vous aurez une idée de ce tableau qui, malgré ses 
barbaries, conserve toujours, par ses accessoires^ cet 



J 



216 YOTAGE BN ITALIE. 

aspect architectural, abondant et somptueux, particulier 
à l'école vénitienne. 

Il y a aussi, dans cette même salle, un Adam et Ève^ 
un Ahel et Gain du même peintre, deux magnifiques 
toiles traitées en élude, et peut-être ce que le peintre a 
produit de plus accompli au point de vue de rexécution* 
Sur un fond d'un vert étouffé et mystérieux, le lointain 
feuillage de TÉden, ou plutôt le mur de l'atelier, se dé- 
tachent deux corps superbes, d'un éclat blanc et chaud, 
d'une carnation vivace, d'une réalité puissante : il est 
probable qu'Eve tend à Adam cette pomme fatale qui 
lui est restée à la gorge, ce qui légitime suffisamment 
deux personnages nus en plein air; mais cela n'y fait 
rien. Croyez que jamais plus beau torse, chair plus 
blanche et plus souple ne sont sortis de la brosse d'un 
coloriste. Le Tintoret, qui avait écrit sur ce mur : « Le 
dessin de Hichel-Ange et la couleur de Titien, » a, 
dans ce tableau, rempli au moins la moitié de son pro- 
gramme. Le tableau A'Abel et Caïn, qui fait pendant, 
respire toute la fureur^ sauvage qu'on pouvait attendre 
d'un tel sujet et d'un tel peintre. La mort, conséquence 
de la faute de nos premiers parents, fait son entrée sur le 
jeune globe, dans une ombre formidable, où se roulent 
Tassassin et la victime. Au coin de la toile, détail horri- 
ble, saigne une tète de mouton coupée. Est-ce l'hostie 
offerte par Abel ou un symbole signifiant que les ani- 
maux innocents doivent aussi porter la peine de la cu- 
riosité d'Eve? c'est ce que nous n'oserions affirmer; 
Tintoret n'y a probablement pas pensé. Il avait bien 
d'autres affaires que de songer à ces finesses, lui, le plus 
grand remueur de machines, le plus intrépide brosseur 
qui ait jamais existé, et qui eût gagné de vitesse Luca fa 
Presto. 

Le Bonifazio, dont notre Musée ne possède qu'un 
échantillon insuffisant, est uti admirable artiste. Son 
Mauvais riche^ de l'Académie des Deaux-Arts, très-intelli- 



VOYAGE EN iTALIE. 217 

gemment copié par H. Serrur, à qui Ton doit déjà le boau 
faosimile de VAssunta^ est un tableau profondément 
vénitien. H n*y manque ni les belles femmes aux tresses 
enroulées, aux fils de perles, aux robes de velours et de 
brocart, ni les seigneurs magnifiques aux poses galantes 
et courtoises, ni les musiciens, ni les pages, ni les nègres» 
ni la nappe damassée richement couverte de vaisselle, 
d'or et d'argent, ni les chiens s'ébattant sur les pavés de 
mosaïque, et cette fois flairant les haillons du Lazare avec 
la défiance de chiens bien élevés; ni les terrasses à ba- 
lustres, où le vin rafraîchit dans les cratères antiques ; 
ni les blanches colonnades entre lesquelles le ciel fait 
voir son bleu pommelé. Seulement, le gris argenté de 
Paul Véronèse prend ici une teinte d*ambre, l'argent se 
dore et devient vermeil. Bonifazio, qui peignait le por- 
trait, a donné à ses tètes quelque chose de plus intime 
que ne le faisait Fauteur des quatre grands festins et des 
plafonds du palais ducal, habitué de regarder les choses 
au point de vue de la décoration. Les physionomies du 
Bonifazio, étudiées et individuellement caractéristiques, 
rappellent avec fidélité les types patriciens de Venise, 
qui ont si souvent posé devant l'artiste. L'anachronisme 
du costume fait voir que Lazare n'est qu'un prétexte et 
que le véritable sujet du tableau est un repas de seigneurs 
avec des courtisanes, leurs maîtresses, au fond d'un de 
ces beaux palais qui baignent leurs pieds de marbre dans 
Teau verte du grand canal. 

Ne passez pas trop vite devant ces apétres d'une si belle 
tournure, d'une couleur si riche et d'une gravité reli* 
gieuse que n'a pas toujours l'école vénitienne, surtout à 
partir de la moitié du seizième siècle, lorsque les idées 
paknnes de la Renaissance se sont introduites dans l'art 
et ont encore augmenté les tendances sensualistes de ces 
maîtres fastueux. L'Académie des Beaux-Arts possède un 
grand nombre d'ouvrages du Bonifazio. Cette seule salle, 
outre le Mauvais riche et les apdtres dont Yiou& n^vv^xl^ 



2i8 YOTATÎB ÏN rrAUE. 

le parler, contient une Adoration des mages^ le tlhrist ^ 
\a femme adultère, saint Jérôme et sainte Catherine^ 
uiint Marc y Jésus sur le trône entouré de saints person- 
nages, toiles du plus grand mérite et qui supportent vailr 
lamment le voisinage de Titien, de Tintoret et de Paul 
Yéronèse. 

Un grand peintre, peu connu en France, 6'est.Rocco 
Marcone, artiste d'un style pur et d'un sentiment pro- 
fond, espèce d'Albert Durer italien, moins fantasque et 
moins chimérique que l'allemand, mais ayant une es- 
pèce de tranquillité archaïque dans sa manière, qui le 
fait paraître plus ancien que ses contemporains, comme 
un Ingres parmi des Delacroix, des Decamps, des Cou* 
ture, des Muller et des Diaz. Son Christ entre saint 
Jean et saint Paul rappelle un sujet analogue du pein- 
tre du plafond d*Homère, qui était autrefois dans l'église 
de la Trinité-du-Mont, à Rome, et qu'on peut Yoir main- 
tenant à la galerie du Luxembourg. Les tètes ont beaucoup 
de caractère et de noblesse, les draperies sont plissées 
dans un grand goût, et le groupe, fermement coloré, se 
détache sur un petit ciel floconné de nuages moutonneux. 
Nous avons parié tout à l'heure, à propos de Rocco Mar- 
cone, d'Albert Durer et d'Ingres : une troisième ressem- 
blance, plus exacte encore, nous vient en mémoire, celle 
du peintre espagnol Juan de Juanes, dans son admirable 
Vie de saint Etienne; c'est la même pureté, la même cou- 
leur tranquille et sobre. 

Voici, stir un pan de muraille, toute une bande de ces 
gothiques Vénitiens dont nous avons dit quelques mots 
en entrant à l'Académie des Beaux-Arts, si suaves, si purs, 
si ingénus, si doux et si charmants. 

Jean Bellin, Cima da Conegliano et Vittore Carpaecîo 
se présentent à nous tous trois avec le môme sujet, su- 
jet qui a suffi à tout le moyen âge et a fait produire des 
milliers de chefs-d'œuvre : la Madone et l'Enfant sur un 
trône entourés de saints, ordinaireme-nt les patrons du 



VOYAGE EK ITALIE. 219 

donataire, usage qui fait crier lés pédants à Tanachi^o-* 
nisme, sous le prétexte qu'il n'est pas naturel que saint 
François d'Assise» saint Sébastien et sainte Catherin ou 
toute autre sainte se trouvent dans le même cadre que la 
sainte Vierge, mêlant les costumes du moyen âge aux 
draperies antiques. 

Ces critiques n'ont pas compris que, pour une foi vive, 
il n'existe ni temps ni lieu, et qu'il n'y a rien de plus 
touchant que ce rapprochement de Fidole et du dévot, 
rapprochement réel, car la Madone était alors un être 
vivant, contemporain, actuel ; elle prenait part à l'exis- 
tence de chacun ; elle a servi d'idéal à tous les amou- 
reux timides et de mère à tous les affligés. On ne la 
reléguait pas au fin fond du ciel, comme on fait des 
dieux dans les âges incrédules, sous prétexte de respect; 
on vivait familièrement avec elle, on lui confîait ses cha- 
grins^ ses espoirs, et l'on n'eût pas été surpris de la voir 
paraître dans la rue en la compagnie d'un moine, d'un 
cardinal, d'une religieuse ou de tout autre saint person- 
nage. A plus forte raison on admettait sans peine, dans 
un tableau, ce mélange qui choque les puristes et qui est 
profondément catholique. 

Pour notre part, nous aimons infiniment ces trônes et 
ces baldaquins d'une ornementation précieuse et délicate, 
ces Madones tenant leur fils sur leurs genoux et naïve- 
ment nimbées d'or, comme si la couleur n'était pas assez 
brillante pour elles, ces petits anges jouant de la viole 
d'amour, du rebec ou de Tangélique. 

Oui, malgré tout notre penchant pour l'art païen, nous 
les aimons, ces naïfs tableaux gothiques, ces pères de 
l'Église portant de grands missels sous le bras et coiffés 
de leur barrette de cardinal, ces saint Georges en armure 
de chevalier, ces saint Sébastien chastement nus, espèce 
d'Apollons chrétiens qui, au lieu de lancer des flèches, 
en reçoivent ; ces prêtres, ces saints et ces moines dam 
leurs belles dalmatiques à ramages elY^MX^ ll:Q^^\^^^^^^ 



9i0 VOYAGE EN ITALIE; 

et noirs, aux plis minutieux et fins ; ces jeunes saintes 
s'appuyant sur une roue et tenant une palme, dames 
d'honneur de la Reine céleste; tout cet amoureux et 
dévot cortège qui se groupe humblement au bas de l'apo-» 
théose de la Vierge mère. Nous trouvons que cet arrange- 
ment, en quelque sorte hiératique, satisfait bien plus aux 
exigences du tableau d'église, tel qu'il doit être compris, 
que les compositions savantes et conçues au point de vue 
de la réalité. Il y a, dans cette composition, un rhythme '. 
sacré qui doit saisir l'œil du fidèle. L'aspect de l'image, ^ 
si nécessaire à notre sens dans les sujets de dévotion, est 
conservé, et Tart n*y perd rien : car, limitée d'un côté,, 
l'individualité reprend ses droits de l'autre ; chaque ar* 
tiste signe son originalité dans Texécution, et ces tableaux,, 
faits des mêmes éléments, sont peut-être les plus per- 
sonnels. Les musiciens emplumés de Carpaccio ne res- 
semblent pas à ceux de Jean Bellin, quoiqu'ils accor- 
dent leurs guitares aux pieds de la Vierge sur les mar- 
ches d*un baldaquin presque pareil. Les virtuoses ailés 
de Carpaccio sont plus élégants, d'une grâce plus ado* 
lescente, ils ont Tair de pages de bonne maison ; ceux 
de Jean Bellin sont plus naïfs, plus enfantins, plus pou- 
pons ; ils exécutent leur musique avec le zèle d'enfants 
de chœur de campagne sous l'œil de leur curé. Tous 
sont charmants, mais d'une grâce diverse, empreinte du 
caractère du peintre. 



XIX 



LES BEAUX -ARTS 



La Sainte Familley de Paul Yéronèse, est composée dans 
le goût abondant et fastueux familier au peintre. Certes, 
les amateurs de la vérité vraie ne retrouveront pas là 
l'humble intérieur du pauvre charpentier. Cette colonne 
en brocatelle rose de Vérone, cet opulent rideau ramage, 
dont les plis à riche cassure forment le fond du tableau, 
annoncent une habitation princière ; mais la Sainte fa* 
mille est plutôt une apothéose que la représentation exacte 
du pauvre ménage de Joseph. La présence de ce saint 
François portant une palme, de ce prêtre en camail et de 
cette sainte sur la nuque de laquelle s'enroule, comme 
une corne d'Ammon, une brillante torsade de cheveux 
d'or à la mode vénitienne, l'estrade quasi royale où trône 
la Hère divine, présentant son bambin à l'adoration, le 
prouvent surabondamment. 

Dans la seconde salle se déploie, sur une toile im« 
mense, le Repas chez Lévi^ l'un des quatre grands festins 
de Paul Véronèse. Notre Husée en possède deux : les Noces 
de Cana et le Souper chez Madeleine, de même dimension 
que le repas de Venise. C'est la même ordonnance, ample, 
riche et facile ; le même éclat argenté, le même air de 
festin et de joie. Ce sont toujours ces hommes baianèa 



222 TOTAGE EN ITALIE. 

dans leurs opulentes dalmatiques de damas ou de brocart, 
ces femmes blondes ruisselantes de perles, ces esclaves 
nègres portant des plats et des aiguières, ces enfants 
jouant sur les marches des rampes à balustres avec de 
grands lévriers blancs, ces colomies et ces statues de 
marbre ce beau ciel léger d'un bleu de turquoise, qui 
fait illusion lorsqu'en se reculant on le regarde encadré 
par la porte de la salle voisine, comme une vue de dio- 
rama. Paul Véronèse, sans en excepter Titien, Bubens et 
Rembrandt, est peut-être le plus grand coloriste qui ait 
jamais existé. Il n'est ni jaune comme Titien, ni rouge 
comme Rubens, ni bitumineux comme Rembrandt. 11 peint 
dans le clair avec une étonnante justesse de localité : nul 
n'a connu mieux que lui le rapport des tons et leur va- 
leur relative ; il en sait là-dessus plus que H. Ghevreul 
et obtient, par juxtaposition, des nuances d'une fraîcheur 
exquise qui, séparées, sembleraient grises et terreuses. 
Personne ne possède au même degré ce velouté, cette 
fleur de lumière. 

La composition de Y Annonciation, du même peintre, 
est singulière. La vierge Marie, agenouillée dans le coin 
d'une longue toile transversale, dont le vide est occupé 
par une élégante architecture, attend d'un air modeste 
l'arrivée de Fange relégué à l'autre bout du tableau et 
qui, les ailes ouvertes, semble glisser vers elle pour lui 
faire la salutation augélique. Cette disposition, contraire 
à la loi, qui place au centre de la toile le groupe sur le- 
quel on veut attirer les yeux, est un brillant caprice qui 
n'aurait pas été si heureux, exécuté par un autre que 
Paul Véronèse. 

Les Vénitiens remportant la victoire sur les Turcs, 
grâce à l'intervention de sainte Justine, sont un de cea 
sujets qui plaisaient à l'amour-propre national et que 
l'on trouve souvent répétés. Nous avons déjà dû décrire 
une composition semblable dans le palais ducal ; ce mé- 
lange d'armures et de costumes, de casques et de turbans^» 



tOTÂGE £N ITÂLIfi. 

de (Jirétiens et d'inûdèlee, était un heureux thème pour 
l'artiste, et il en a usé habilement. Nous ne pouvons dé- 
crire particulièrement tous les Paul Véronèse que ren- 
ferme l'Académie des Beaux-Ârts. 11 faudrait un volume 
spécial ; car tous ces grands génies ont été d'une fécon 
dite prodigieuse. 

Les Beaux-Arts renferment le dernier tableau du Titien, 
trésor inestimable ! Les années, si pesantes pour tous^ 
glissèrent sans appuyer sur ce patriarche de la pein* 
ture, qui traversa tout un siècle et que la peste surprit à 
quatre-vingt-dix-neuf ans travaillant encore. 

Ce tableau, grave et mélancolique d'aspect, dont le su- 
jet funèbre semble un pressentiment, représente un Christ 
déposé de la croix ; le ciel est sombre, un jour livide 
éclaire le cadavre pieusement soutenu par Joseph d'Ari- 
mathie et sainte Marie-Madeleine. Tous deux sont tristes, 
sombres, et paraissent, à leur morne attitude, désespé- 
rer de la résurrection de leur Maître. On voit qu'ils se 
demandent avec une anxiété secrète si ce corps, oint de 
baumes, qu'ils vont confier au sépulcre, en pourra jamais 
sortir ; en effet, jamais Titien n'a fait de cadavre si mort. 
Sous cette peau verte et dans ces veines bleuâtres il n'y a 
plus une goutte de sang, la pourpre de la vie s'en est re- 
tirée pour toujours. Le Christ aux OlivierSy de Saint-Paul, 
la Pieta de Saint-Denis-du-Saint-Sacrement, d'Eugène 
Delacroix, peuvent seuls donner une idée de cette pein- 
ture sinistre et douloureuse où, pour la première fois, 
le grand Vénitien a été abandonné par son antique et inal- 
térable sérénité. L'ombre de la mort prochaine semble 
lutter avec la lumière du peintre qui eut toujours le soleil 
sur sa palette, et enveloppe le tableau d*un froid crépus- 
cule. La main de l'artiste se glaça avant d'avoir achevé sa 
tâche, comme le témoigne l'inscription en lettres noires 
tracée dans le coin de la toile : Quod Tiziamis inchoatum 
reliquU Palma reverenUr ahsolvit Deoquê dicavit opus» 
« L'œuvre que. Titien laissa .inacbevëe^. PiIoul V«£.\ms^%. 



3M 



TOYACE EN ITALIE. 



respectueusement et l'offrit à Dieu. » Cette noble, loa- 
chanle et religieuse inscription fait de ce tableau un mo- 
nument. Certes, Palma, grand peintre lui-mfime, ne dut 
approcher qu'avec tremblement de l'œuvre du mailre, et 
Eon pinceau, quelque habile qu'il fût, hésita et vacilla 
sans doute plus d'une fois en se posant sur les louches 
du Titien. 

Si l'on trouve aux Beaux-Arts l'omc^a de la vie pittores- 
que du Titien, Yalpha s'y rencontre aussi sousla forme d'un 
grand tableau dont le sujet estia Présentation de Marie au 
Temple. Celte toile a été peinte par Titien presque en- 
fant. La tradition dit à quatorze ans, ce qui nous semble 
un peu bien précoce, vu la beauté de l'œuvre. En ré- 
duisant la chose à de justes proportions, la Présentation 
de Marie remonte assurément à l'exlrëme jeunesse du 
p'.'iulre. On peut donc juger de l'immense intervalle par- 
couru. Toutes les qualités de l'artiste sont en germe dans 
celte œuvre juvénile. Elles se sont développées plus ri- 
chement par la suite, mais elles y existent déjà d'une fa> 
çon visible. Le faste de l'architecture, la tournure gran- 
diose des vieillards, le jet abondant et lier des draperies, 
les grandes localités de ton, la simplicité mSIe du faire, 
tout révèle le maître dans l'enfant. Le coloris lumineux 
et clair, que le soleil haut monté de l'âge viril dorera d'un 
reflet plus chaud, a déjà cette solidité mâle, cette con- 
sistance robuste, caractères distinctifs de l'auteur de l'^l- 
moiir sacré et V Amour profane, du palais Borghèse ; de la 
femme couchée de la Tribune de Florence et de la Maî- 
tresse d'Alphonse d'Avalos, marquis de Guasi, du Musée du 
Louvre. 

Titien est, â notre avis, le seul artiste entièrement aaàt 
qui ait paru depuis l'antiquifé. Il a la sérénité puissante 
et forle de Phidias. Chez lui rien de fiévreux, rien de tour- 
menté, rien d'inquiet. La maladie moderne ne l'a pas 
louché. Il est beau, robuste et tranquille comme un ar- 
/islej>aïen du meilleurtemps. Sa superbe nature s'épa- 



VOYAGE EN ITAUB. S25 

nouit à l'aise dans un tiède azur, sous un chaud soleil, et 
son coloris fait penser à ces beaux marbres antiques do- 
rés par la blonde lumière de la Grèce; nul tâtonnement, 
nul effort, nulle violence. 11 atteint l'idéal du premier 
coup sans y songer. Une joie calme et vivace éclaire son 
œuvre immense. Seul il semble ne pas se douter de ]a 
mort, excepté peut être dans son dernier tableau. Sans 
ardeur sensuelle, sans enivrement voluptueux, il étale 
aux regards, dans la pourpre et dans Tor, la beauté, la 
jeunesse, toutes les amoureuses poésies du corps féminin 
avec l'impassibilité de Dieu montrant Eve toute nue à 
Adam. Il sanctifie la nudité par cette expression de repos 
suprême, de beauté à jamais fixée, d'absolu réalisé qui 
fait la chasteté des œuvres antiques les plus libres. Lui 
seul a fait une femme qui pourrait, sans paraître mièvre 
et chétive, s'allonger à côté de la femme couchée du Par- 
tliénon. 

En parlant du pêcheur rapportant au doge l'anneau de 
saint Marc, nous avons raconté la légende qui s'y rattache. 
Giorgione a traité un autre épisode de cette histoire mer- 
veilleuse : c'est le combat de saint Georges et de saint 
Théodore contre les démons. Quelque admiration que 
nous ayons pour le Giorgione, chaud, vivace et coloré, du 
Concert champêtre, nous avouons aimer très-médiocre- 
ment le tableau des Beaux-Arts de Venise. Ces athlétiques 
démons rougeâtres, gambadant au milieu de l'eau verte, 
ce fantastique arrêté etmusculeux, ce mélange des formes 
de l'homme et de celles du poisson, soudées sans mystère, 
ne répondent en aucune façon à l'idée chimérique qu'on se 
fait d'un pareil combat. Le ciel clair de l'art vénitien n'a 
pas assez de brume pour que les monstrueuses imagina- 
tions des rêves légendaires puissent y grouiller à l'aise. 
Le jour gêne ces créatures biscornues et ces larves in* 
formes qui ont besoin, pour se cacher, de l'ombre du 
poêle de Faust, de l'escalier en spirale de Rembrandt ou 
de la caverne des tentations, de Téoiers ; ua ^\tl^£^ ^Vr» 



VÊ VOYAGE EN ITALIE. 

nifien du seizième" siècle est fantasque, mais non .fantas- 
tique. 

La Descente de Croix de Rocco Marcone a toutes ]es qua« 
lités sérieuses, toute l'onction des gothiques et leur traor 
quille symétrie, avec une richesse de ton et une fleur de 
coloris que n'éteignent pas de dangereux voisinages. Le 
Christ mort, et rappelant par sa chair exsangue la pâleur 
mate de Thostie, glisse doucement sur le sein de la Vierge, 
soutenue par une Madeleine d'une beauté tendre et déli- 
cate, dont les immenses cheveux blonds descendent comme 
des cascades d'or sur une magnifique robe de damas ra- 
mage d'une pourpre opulente et sombre comme le rubis. 
Est-ce dans le sang du Sauveur adoré que cette robe est 
trempée, ô Madeleine ! ou dans les gouttes tombant de 
ton cœur? 

Le Padouan a une Vierge en gloire à la manière espa- 
gnole. Le Saint-Esprit descend dans un torrent delumière. 
Un chaud brouillard doré remplit cette toile qui rappelle 
les apothéoses ou plutôt les ascensions de Murillo, pour 
ne pas employer un mot profane en parlant du plus ca- 
tholique de tous les peintres. 

Nous ne sommes pas très -émerveillé, malgré le grand 
talent qu'il y a déployé, de la vaste toile apocalyptique de 
Palma le Jeune, le Triomphe de la Mort, Saint Jean, assis 
sur un rocher de Pathmos, regarde, la plume levée et prêt 
à la fixer sur son rouleau, la formidable vision qui défile 
devant lui : la Justice et la Guerre chevauchent de som- 
bres coursiers, et la Mort, montée sur son grand cheval 
pâle, fauche dans la moisson humaine des épis qui retom- 
bent en gerbes de cadavres sur les bords du chemin. 

Excepté Tintoret qui, par sa couleur fauve et sa vio- 
lence de brosse, peut arriver à la terreur et à la tragédie, 
ces sujets lugubres conviennent en général très-peu aux 
peintres vénitiens, natures heureuses à qui reviennent 
l'azur du ciel et de la mer, la blancheur des marbres et 
des chairs, l'or des cheveux et des brocarts, les ramages 



TOYAGE «N ITALIE. 827 

éclatants des fleurs -et des étoffes. 'Ils tiepeuvent garder 
leur sérieux longtemps, et, derrière le masque »ef frayant 
dont ils tâchent de couvrir leurs joues vermeilles, on en» 
tend leur peinture rire d'un rire étouffé. 

Un très-curieux tableau de Gentil Bellin, c^estla pro- 
cession sur la place Saint-^Harc des reliques igardëes dans 
la confrérie de Saint-Jean au* moment où Jaeopo Sali&fait 
son vœu à la croix. On ne saurait imaginer une collection 
plus complète des costumes de l'époque ; le faire patient 
et minutieux de l'artiste ne laisse perdre aucun détail. 
Rien n*est sacrifié, tout est rendu avec la conscience go-^ 
thique. Chaque tête doit être un portrait, et im portrait 
ressemblant comme un daguen-éotype, plus la couleur» 

L'aspect de la place Saint-Marc telle qu elle était alors 
a Texactitude d'un plan architectural. Les anciennes mo* 
saîqyes byzantines, refaites plus tard, ornent encore les 
portails de la vieille basilique, et, singularité remarquable, 
les clochetons sont entièrement dorés, ce qui n'a jamais 
eu lieu dans la réalité. Mais un peiirtre<;omme Gentil Bel- 
lin n'aurait pas pris cette fantaisie sous son bonnet. Les 
clochetons durent être dorés, en effet; mais le doge Lore* 
dano eut besoin pour une guerre des sequins destinés à la 
dorure, et le projet ne s'accomplit pas ; il n'en reste de 
trace que dans le tableau de Gentil Bellin, qui avait doré 
son Saint-Marc par provision. 

Un certain miracle d'une croix tombée dans l'eau du 
haut d'un pont de Venise, le pont de Saint-Léon ou de 
Saintv^Laurent, nous ne savons pas trop lequel, a beau- 
coup occupé les peintres de cette période ; les Beaux-Arts 
ne renferment pas moins de trois tableaux importants sur 
ce sujet bizarre; un de Lazzaro Sebastiani, un de Gentil 
Bellin, un autre de Giovanne Mansueti. Ces toiles sont du 
plus haut intérêt ; elles sortent des types habituels de la 
peinture italienne, qui tourne dans un cercle étroit de 
sujets de dévotion ou de mythologie, et se mêle rarement 
aux familiarités de la vie réelle. Ces moines de toute 



Sffl 



VOtAGB EN ITiUS. 



robe, ces patriciens, ces gens du peuple se jetant à l'ean, 
nageant et plongeant, tirant leur coupe pour retrouver 
le saint crucifix tombé au fond du canal prttsentent la 
physionomie la plus bizarre. Sur les berges se lient la 
foule en prière, attendant te rfsullat des recherches. 
Il y a surtout une file de daines agenouillées, les mains 
jointes, toutes couvertes de joyaux et de perles, en robes 
à taille courte, comme sous l'Empire, qui présente une 
suite de profils se détachant les uns sur les autres avec 
une bonhomie gothique, d'une finesse, d'une beauté, 
d'une dèlicalesse et d'une variété extraordinaires : c'est 
étrange et charmant. 

On voit dans ces toiles les anciennes maisons de Venise 
avec leurs murs rouges, leurs fenêtres aux tréflâs lom- 
bards, leurs terrasses surmontées de piquets, leurs che- 
minées évasè(!S, les vieux ponts suspendus par des chaînes, 
et tes gondoles d'autrefois, qui n'ont pas la forme qu'elles 
affectent aujourd'hui : il n'y a pas de felce, mais un drap 
tendu sur des cerceaux, comme aux galiotes de Saint- 
Cloud ; aucune ne porte cette espèce de manche de violon 
en fer poli qui sert de contre-poids au rameur placé \ 
la poupe ; elles sont aussi beaucoup moins effilées. 

Rien n'est plus élégant, plus juvéïiilement gracieux 
que la suite de peintures où Vitlore Carpaccio a repré- 
senté la vie de sainte Ursule. Ce Carpaccio a le charme 
idéal, la sveltesse adolescenle de Raphaël dans le Jfaria^ 
delà Vierge, undescsprt^miers et peut-élrelepluschar- 
mant de ses tableaux ; on ne saurait imaginer des airs de 
tète plus naïvemenl adorables, des tournures d'une plus 
angéliquc coquetterie II y a surtout un jeune homme à 
longs cheveux vu de dos, laissant glisser à demi sur son 
épaule sa cape au collet de velours, qui est d'une beauté 
si fièrc, si jeune cl si séduisante, qu'on croirait voir 1 Cu- 
pidon de l'raxilùlc velu d'un costume moyen âge, ou plu- 
tôt un auge qui aurait eu la fanluisie de se travestir en 
tnatjnifi'iue de Venise. 



VOYAGE EN ITALIE. 3S9 

Nous sommes ëtonnë que le nom de Garpaccio ne soit 
pas plus généralement connu ; il a toute la pureté ado- 
lescente, toute la séduction gracieuse du peintre d*(Jrbin 
dans sa première manière, et de plus cet admirable colo- 
ris vénitien qu'aucune école n*a pu atteindre, 

La Pinacoteca Contarini, legs de ce patricien amateur 
des arts, qui a donné au Musée sa galerie avec des armes, 
des statues, des vases, des meubles sculptés et autres 
objets précieux» contient des morceaux de choix de Técole 
vénitienne et d'autres écoles. Nous citerons les Pèlei^im 
éTEmmaûSy deHarcoMarziale, toile traitée avec une séche- 
resse minutieuse, presque allemande, où Ton remarque 
un nègre bizarre drapé d'un manteau rayé de couleurs 
vives comme une capa de muestra valencienne ; la Madone ^ 
YEnfantJ^us^ saint Jean, sainte Catherine^dlindrea Cor- 
degliaghi, dont les têtes blondes se détachent sur un fond 
vert de paysage entrevu par la fenêtre ; une Vierge, avec 
le groupe enfantin de Jésus et de saint Jean, de Catena ; 
un sujet identique de Giovanne Battista Gima, un peu sec 
et tranchant trop durement sur une perspective de mon- 
tagnes d'outremer; un Mariage de sainte Catherine^ auquel 
assistent comme témoins saint Pierre et saint Jean, de 
Boccacino Gremonense ; la sainte Fiancée a les cheveux 
de cet or roux si cher aux anciens maîtres, et sa belle 
robe historiée et ramagée reluit au milieu d'un paysage 
de montagnes et de mer d une douceur azurée ; laMadonna 
col^Bambino, de Francisco Bissolo, très-doux, très-joli, 
très-frais, d'une morbidesse charmante, etc., etc. 

La Fortune triptyque^ de Jean Bellin, se distingue par 
de singulières inventions allégoriques. Dans le panneau 
du milieu, une femme nue se tient debout sur un autel, 
accompagnée d'Anges ou de Gupidons jouant du tambour. 
Sur les volets, un jeune homme nu, couronne en tête, 
manteau sur l'épaule, offre des présents à un guerrier qui 
fuit ; une femme tenant une boule, et les cheveux nattés 
en forme de casque, 'vogue sur une nef, tandis que da 



350 tÛYiCEJENiXÂUÇ. 

petits Amour» jouent panni les vagues jcomme 4les Tritons. 

Les eaux-fortes de CaJlotjaous plaisent plus que;.' ses 
rpeintures d'une authenticité plus ou moins doutejase'. U y 
a à la Pinacothèque Contarini un Champ de foire du gra- 
veur de Nancy, fourmillant de ibohémiens, de charlatans, 
de gueux, deiansquenâts, volant, faisant des tours, jaeur 
diant, buvant,, jouant aux cartes ou aux dés, un raccourci 
de ce monde picaresque qu'il connait^i bien; lùais le pin- 
ceau ne sert pas si bieureusement l!artiste que la pointe. 

Terminons par le joyau, la perle, Tétoile de ce musée : 
une Madone avec V enfant Jémi^ de Jean Bellin. Toilà im 
sujet bien usé, bien rebattu» traité mille fois, et qui rè« 
fleurit d'une jeunesse éternelle sous le pinceau du viemc 
maître! Qu*y a-t-il? Uneiemmequi tient un enfant sur 
ses genoux, mais quelle fenime l Cette tâte vous poursuit 
comme un rêve, et qui l'a vue une fois la voit toi:yoùf8 ; 
c*est une beauté impossible, et cependant d'une vérité 
étrange, d'une Tirginitè immaculée et d'une volupté péné- 
trante ; un dédain suprême dans une douceur infinie. Il 
nous semblait, devant cette toile, contempler le portrait 
de notre rêve inavoué, surpris dans notre âme par l'ar- 
tiste. Chaque jour, nous allions passer une heure de 
muette adoration aux pieds de cette céleste idole, et nous 
n'aurions jamais pu partir de Venise, si un jeune peintre 
français, nous prenant en pitié, ne nous avait fait une co- 
pie de cette tête si chère. 



XX 



LES RUES. — LA FÊTE DE L'EMPEREUR 



On parle rarement des nies de Venise. Il y en a cepen- 
dant et beaucoup, mais les canaux et les gondoles absor- 
bent les descriptions par leur ètrangeté. L'absence de che 
vaux et de voitures donne aux rues vénitiennes une phy- 
sionomie particulière. Leur étroitesse les rapproche de 
celle des villes orientales. Comme le terrain des Ilots est 
limité et les maisons en général très-hautes, les minces 
coupures qui les séparent ont l'air de traits de scie dans 
d'énormes blocs de pierre. Certaines cailes de Grenade, 
certains aZ/et/s de Londres» peuvent en donner une idée 
assez juste. 

La Frezzaria est une des rues les plus animées de la 
ville; elle a bien six ou huit pieds de large : ce qui repré- 
sente la rue de la Paix, à Paris, proportion gardée. C'est 
principalement dans «ette rue que se tienn^t les orfèvres 
qui fabriquent ces imperceptibleB petÉtes ehainettes d'or, 
tenues comme deb cheveux^ qu'on appelle jaseron^ et qui 
sont une' des curiosités caractéristiques de Venise. Â l'ex^^ 
ceptiondie ces chaînes et de quelques grossiers bijoux eoi 
argent à Ttisage des gens dela^^ampagne, et qu'un artiste 
j^'çut trouver pittoresques, ces boutique» -ne contiennent 
iimdt remarquable* GèUëft des'flniitiera'offmnl:* les> plus 



VOYAGE E5 WAHE. 
splendides étalages ; rien n*est plus frais, mieux groupe, 
plus appèlissant que ces entassements de pâches vernieilles 
rnngées comme des boulets dans des parcs d'arlillerie, que 
GËsniasses de raisins dorés, ambrés, transparents, coloriés 
des plus riches couleurs, ardents comme des pierres pré- 
cieuses, et dont les grains, cnlilés en colliers et en bpace- 
lets, pareraient admirablement le cou et les bras de quelque 
jeune Ménade antique. 

Les tomates viennent mêler leur rouge violent â ces 
teintes blondissantes, et la pastèque, fendant son corset 
vert, laisse voir sa blessure rose- Tous ces beaux fruits, 
vivement éclairés par le gaz, ressorlent merveilleusemeat 
sur leurs couches de feuilles de vigne. On ne peut pas rè- 
pler les yeux plus agréablement, et souvent, sans la moin- 
dre faim, il nous est arrivé d'acheter de ces pèches et de ces 
raisins par pur amour du coloris. Nous nous souvenons 
aussi de certains étalages de poissonnerie couverts de pe- 
tits poissons si blancs, si argentins, si nacrés, que nous 
aurions voulu les avaler crus, à la manière des icbthyo- 
.thagesdelamerduSud, de peur de gâter leurs nuances, 
et qui nous faisaient comprendre cette barbarie des fes- 
tins antiques, qui consistait à voir mourir des murènes 
dans des vases de cristal, pour jouir des teintes opalines 
dont l'agonie les diaprait. 

Le soir, le spectacle de cesruesest extrémcmeatanîmé 
et brillant. Les étalages sont illuminés à giorno, et le peu 
de largeur de la voie fait que la clarté ne se dissipe pas. 
Les boutiques de friture et de pâtisserie, les osteries, les 
cabai'ets, les cafés très-nombieux, flamboient et fourmil- 
lent. C'est un va-et-vient perpétuel. 

Chaque boutique, sans exception, a sa chapelle en mi- 
niature, ornée d'une madone devant laquelle brûlent des 
lampes ou des bougies et sont placés des pots de fleura 
artificielles ou vraies. Tantôt c'est une statuette en pUire 
colorié, tantôt une peinture enfumée ; quelquefois une 
îm<tge grecque au fond d'or hysantin, ou bien une sïmplfi 



T0YA6I EtI ITAL1K. S3S 

gravure moderne. Cette madone remplace pour la dévote 
Italie les dieux lares antiques. Ce culte de la Vierge, culte 
touchant et poétique, a bien peu de schismatiques à Ve- 
nise, s*il en a, et les voltairiens seraient sous ce rapport 
peu satisfaits « du progrés des lumières » dans Tancienne 
ville des doges. Presque à tous les angles de rue, presque 
à toutes les descentes de pont se présente dans une niche, 
derrière un grillage ou une verrière, une madone sur un 
autel, enjolivée de couronnes en moelle de roseau, de col- 
liers de verroteries, de fleurs en papier, de robes en den- 
telle d'argent et de tous ces pieux oripeaux dont la naïve 
foi méridionale surcharge avec une coquetterie enfantine 
les objets de son adoration. Des cierges et des lampes 
éclairent perpétuellement ces reposoirs encombrés d'ex- 
voto, de cœurs d'argent, de jambes de cire, de seins de 
femme, de tableaux de naufrages sillonnés par la foudre, 
de maisons brûlées et autres catastrophes où intervient 
à propos la Vierge miraculeuse. Autour de ces chapelles 
il y a toujours quelque vieille femme en prière, quelque 
jeune fille agenouillée, quelque marin qui fait un vœu 
ou l'accomplit, et aussi parfois des gens que leur mise 
annonce appartenir à une classe qui, chez nous, n'a 
pas cette simplicité dans la foi, et laisse la religion du 
Christ au peuple et aux domestiques. Nous avons trouvé, 
contrairement à l'idée préconçue, l'Italie plus dévote que 
l'Espagne. 

Une de ces chapelles près du pont de la Paille, sur le 
quai des Esclavons, a toujours de nombreux fidèles, soit 
parce qu'il se trouve sur une voie fréquentée, soit parce 
qu'elle possède quelque privilège et quelque immunité 
que nous ignorons. Il y a aussi çà et là des troncs pour les 
flmes du purgatoire. Les menues pièces de monnaie qu'on 
y jette servent à faire dire des messes pour les pauvres 
morts oubliés. 

Après la Frezzaria, la rue qui mène du campo San-Hos4 
à la place de Santa-Haria-Zobenigo e&l uae ài^ c.^<^ ^s^ 



[ 2Si YQYAfi»>EM IXAJLQL 

offrent' à l'êtraager le plufi de sujets d'observation ; beao^ 
coup de ruelles s'y dégorgent comme dans une artère,, 
car elle met les bords du grand. Canal en communication, 
avec la place Saint-Marc ; les boutiques y restent plus 
longtemps ouvertes qu'ailleurs, et, comme elle est à peu 
près droite, les forestieri la parcourent sans craindre de. 
se perdre, ce qui est très-facile à Venise, ou le tracé des : 
rues, compliqué de canaux et d'impasses, est si embrouillé 
qu'on a été obligé de marquer par une ligne de pierres, 
qu'accompagnent de distance en distance des fiches in- 
diquant la direction, le chemin de la Piazza au débarca- 
dère du railway, situé à l'autre bout de la ville, près de 
l'église des Scalzi. 

Que de fois nous nous sommes donné la nuit l'amuse- 
ment de nous égarer dans ce dédale inextricable pour, 
tout autre qu'un Vénitien ! Après avoir suivi vingt rues, 
parcouru trente ruelles, passé dix canaux, monté et des- 
cendu autant de ponts, nous être enfoncé au hasard 
dans les sotto-portici, il nous est arrivé souvent de nous 
retrouver à notre point de départ. Ces courses, pour 
lesquelles nous choisissions les nuits de lune, nous 
faisaient surprendre Venise dans ses secrètes attitudes, 
sous une foule de points de vue inattendus et pittores. 
ques. 

Tantôt c'était un grand palais à moitié en ruines, ébau- 
ché dans l'ombre par un rayon argenté, et faisant briller 
subitement comme des écailles ou des miroirs les vitres 
qui restaient à ses fenêtres effondrées : tantôt un pont 
traçant son arc noir sur une perspective d'eau bleuâtre 
légèrement embrumée ; plus loin une traînée de feu rouge 
tombant d*une maison éclairée sur l'huile sombre d'un 
canal endormi ; d'autres fois un campo désert où se dé-ï 
coupait bizarremeut un. faite d'église peuplé de statues 
qui, dans Tobscurité, prenaient des airs de spectres, ou: 
bien une taverne où. gesticulaient,: comme des démonia- 
quaSf. deBgondoliers et des faquins projetés contre la vitre 



YOVifiBiorQsaai» 23s 



."k 



eh iyiabtei'tlààôTBeà'y bu eneore^uaerport&é'^aur^iBtr'ou'^ 
Yèrte, par laqueUesautaienidass siMig^Hdole.des figures' 
mystérieases. 

Une fois, nous^arriVàmes ainsi derrière le grand Canal, 
dans une ruelle yraiment. sinistre^Ses hautes maisons, 
primitivement crépies de ce rouge qui.colcure ordinaire- 
ment les vieilles bâtisses vôniAienBes:, avait; un aspect fé- 
roce et truculent. La pluie, Thumidité^: l'abandon et Tab- 
sénee de lumière au fond de cette. étro>iite coupure, avaient 
peii' à peu fait déteindre les façades «t'£<>ular le badigeon ; 
une vague teinte rougeâtre teignait encore les murailles 
el're88end>lait à'du sang mait lavé après ua crime. L'en- 
mii, le froid, laitetrenr suintaient de <^s parois sangui-* 
nolentes ; une fade odeur de salpètreet d'eau de.puits, un 
relent de moisissurerappelant la prison» le cloître et le 
caveau, vous y prenaient au nez; Duireste, aux fenêtres 
aveugles, nul rayon, nulle apparence de vie. Les portes 
basses, étoilées de* clous rouilles et garnis de marteaux de 
fer rongés par le temps, semblaient ne s'ouvrir jamais; 
leS' orties et les herbes pariétaires; poussaient sur les 
seuils et ne paraissaient pas avoir été foulées de long- 
temps* par un* pieéhumainé Un; maigre chien noir, qui 
jaillit subitement de l'ombre comme un diable d'un jou- 
jou à surprise, se mit en nous voyante pousser des aboie- 
ments furieux et plaintifs, comme= déshabitué de l'aspect 
de rhomme. Il nous suivit quelque temps, traçant autour 
de nous des laeets à la façon du barbet dans la promenade 
de Faust et de^Wagner; Maii^ le^regardant fixement, nous 
lui- dîmes comme Goethe^;: t Animal immonde, tu as 
beau brailler et ouvrir ta gueule, tu n'avaleras jamais 
noû-e monade. » Ce discours parut l'étonner, et, se voyant 
découvert, il disparut en poussant ua hurlement dou- 
loureux. Était-ce un chien, étaitK» unei larve ? C'est 
tor point que' nous aimonfrflûeiiXr.laiasen dans un. vague 
pRident; ) 

No«' regrettons'' beaiicoH|pf( de n'avoip/pas.le» talent 



TOUGS EH raïUK. 
d'IIoITmaiin pour faire de celte rue sinistre le théâtre d'tui 
de ces contes effrayants el bizarres, comme VHomme tôt 
table, ia Maison déserte, la Nuit de Saiat-Sylveslret ou des 
alchimistes se disputent le corps d'un mannequin et sa 
battent â coups de microscopes dans un tourbillon de 
visions monstrueuses. Les têtes chauves, ridées, grima- 
çantes et décomposées par une perpétuelle métamorphose, 
de maître Tabracchio, de Spallanzani, de Leuvenhoëk, 
de Swammerdam, du conseiller Tusman, de l'archiviste 
Lindhorst, s'encadreraient à merveille dans ces noires 
fenêtres. 

Si Gozzi, l'auteur des Contratempi, qui se croyait en 
butte ù la rancune des enchanteurs et des farfadets, dont il 
avait découvert les manigances et trahi les secrets dans 
ses pièces féeriques, a jamais traversé celte ruelle soli- 
taire, il a du lui arriver là quelques-unes de ces mësaveo- 
tures inconcevables qui semblaient réservées pour le poêle 
de Turandot, Ae V Amour des trois orangers, fit du Momtre 
bieu. Mais Gozzi, qui avait le sentiment du monde invi- 
sible, a toujours dû éviter la rue des Avocats à l'heure du 
crépuscule. 

En rentrant d'une de ces tournées fantastiques, pendant 
laquelle la ville nous avait paru plus déserte que de cou- 
tume, noua nous couchâmes mélancoliquement, après 
avoir soutenu contre un zinzare monsti-ueui, bourdonnaLt 
comme une guêpe, agitant ses aigrettes de tambour-major, 
déroulant sa trompe comme le dieu Ganesa, faisant grincpi- 
sa scie avec la plus audacieuse férocité, un combat ter- 
rible où nous eûmes le dessous, et d'où nous sortitn/<K 
criblés de blessures empoisonnées. 

Nous commencions â nous enfoncer dans ce noir océan 
du sommeil, si semblable à la mort, dont les anciens l'a- 
vaient fait le frère, quand, à travers l'épaisseur de notre 
engourdissement, nous entendîmes bruire des rimieurs 
sourdes, gronder des tonnerres lointains, grommeler des 
voix effrayantes. Était-ce une tempête, une bataille, un 



Y0YA6B EN ITAUE. «57 

cataclysme de la nature, une lutte de démons et d*âmcs? 
Telle était la question que se posait notre esprit à demi 
éveillé. 

Bientôt une clameur étourdissante déchira le crêpe de 
notre sommeil, comme le zigzag d*un éclair qui fend une 
nuée noire. Les cymbales froissaient leurs disque de 
cuivre et résonnaient comme des armures entre-choquées; 
les tam-tams et les gongs vibraient caverneusement sous 
des percussions forcenées ; la grosse caisse mugissait 
comme une mêlée de cent taureaux ; les ophycléides et 
les trombones déchaînaient des ouragans métalliques ; 
les cornets à piston piaulaient désespérément ; la petite 
flûte faisait, pour escalader ce bruit et le dominer, des 
efforts désespéréa; tous les instruments luttaient de 
vacarme et de tintamcrre. On aurait dit un festival d'Hec- 
tor Berlioz flottant à la dérive, la nuit, sur Teau. Lor> 
que la trombe musicale passa sous notre balcon, nous 
crûmes entendre sonner à la fois les clairons de Je* 
richo et les trompettes du jugement dernier. Une tem- 
pête de cloches à toutes volées formait l'accompagne* 
menf. 

Ce tumulte se dirigeait vers le grand Canal, à la lueur 
rouge de beaucoup de torches. Nous trouvâmes la séré- 
nade un peu violente, et nous plaignîmes de tout notre 
cœur la belle à qui cet énorme tapage nocturne, ce cha- 
rivari colossal était destiné, t L*amant n'est guère dis- 
cret, pensions-nous, et il ne craint pas de compromettre 
sa beauté. Quelque guitare, quelque violon, quelque 
Ihéorbe aurait suffi, ce nous semble. » Puis, le bruit s*é- 
loignant, nous commencions à nous rendormir, lors« 
qu'une lueur blanche, aveuglante, pénétra sous nos pau- 
pières fermées, comme un de ces éclairs blafards pour 
qui les nuits les plus opaques n'ont pas de ténèbres, et 
une détonation épouvantable, qui fit danser les vitres et 
trembler la maison de fond en comble, éclata au milieu du 
nlence* Nous en fîmes un saut de carpe de trois ^^ledft 



^S YOTAGEEN'ITinE: 



sur notre lit : était-ce le tonnerre qnî tombait iitriiiilieci> 
de la chambre ? le siège de Venise recommençait-il sms 
dire gare, et une bombe crevant tous les planchers ani- 
vait-elle sur nous au milieu de notre sommeil ? 

Ces assourdissantes détonations se répétèrent de quart 
d'heure en quart d'heure, jusqu'au matin, au grand dam 
de nos vitres et de nos nerfs. Elles semblaient partir d'un 
point très-voisin, et chaque fois un éblouissement livide 
nous les annonçait ; entre les décharges, un silence pro- 
fond, un silence de mort, aucun de ces bruits nocturnes 
qui sont comme la respiration des villes endormies. Au 
milieu de ce vacarme, Venise^ muette, semblait s'être 
abîmée et noyée dans les lagunes. Toutes les fenêtres 
étaient éteintes ; pas un falot de gondole n'étoilait la mate 
obscurité. 

Le matin, le mot de l'énigme nous fut révélé. C'était 
la fête de l'empereur d'Autriche. Tout ce bacchanal avait 
lieu en l'honneur du César allemand. Les batteries de la 
Giudecca et de Saint-Georges nous envoyaient en plein 
leurs volées, et bien des vitres avaient été brisées dans 
le voisinage. Avec le jour le tapage recommença de 
plus belle. Les frégates tiraient et alternaient avec les 
batteries ; les cloches tintaient dans les mille clochers 
de la ville ; des feux de file et des feux de peloton crépi- 
taient sur le tout à intervalles réguliers. Cette poudre 
brûlée, montant de toutes parts en gros nuages, était 
Tencens destiné à réjouir le nez du maître, si du haut de 
son trône de Vienne il tournait la tète du côté de l'A- 
driatique. 11 nous sembla que, dans ces hommages à 
l'empereur, il y avait une certaine ostentation d'artille- 
rie, un certain luxe de fusillades à double entente; Ce 
compliment de fête à coups dé canon était à deux 
fins, et il ne fallait pas grande nraiice pour le com- 
prendre. 

Nous courûmes à la Piazza. On chantait un Te Deum 
dans la cathédrale. La garnison, en grande tenue^ foi^ 



WTAGB EN TTAUÈ. 239 

maît>le carré-suna plaee, s'agienouîHant étfie relevant au 
signe des officiers, snivant les phases de Toffice diyin. Un 
brillant état-major, tout chamarré dettorareset de déco* 
rations, occupait le centre et scintillait -orgueilleusement 
-au soleil^ puis, à de certains moments, les fusils s'éle- 
vaient avec ensemble, et un feu de file admirablement 
nourri faisait envoler dans l'azur de blancs tourbillons 
de colombes effarées. Les pauvares pigeons de Saint-Marc, 
épouvantés de ce tumulte, et croyant qu'au mépris de 
leurs immunités il s'agissait pour eux d'une immense 
crapandine, ne savaient où se fourrer ; ils se heurtaient 
dans l'air, fous de terreur, se cognaient aux corniches, et 
fuyaient à tire-d'aile à travers les ddmes et les cheminées; 
pui6, le silence se rétablissant, ils revenaient becqueter 
familièrement à leurs places ordinaires, aux pieds mêmes 
des soldats, tant est grande la force de l'habitude. 

Tout cela se passait dans la solitude la plus complète. 
La Piazza, toujours «i fourmillante, était déserte. A 
peir.e quelques étrangers glissaient par ^ petits groupes 
isolés sous les arcades des Procuraties. Les rares specta- 
teurs qui n'étaient pas étrangers trahissaient par leur 
chevelure blonde, leur figure carrée, leur origine tudes- 
que. Aucun visage de femme ne paraissait aux fenêtres, 
et cependant le spectacle des beaux uniformes portés par 
de jolis officiers est apprécié dans tous les pays du monde 
par la portion la plus gracieuse du genre humain. Ve- 
nise, dépeuplée subitement, ressemblait à ces villes 
orientales des contes arabes ravagées par la colère d'un 
magicien. 

Ce vacarme dans ce silence, cette agitation dans ce 
vide, cet immense déploiement de forces dans cet isole- 
ment avaient quelque chose d'étrange, de pénible, d'a- 
larmant, de surnaturel. Ce peuple qui faisait le mort 
tandis que ses oppresseurs exultaient de joie, cette ville 
qui se supprimait pour ne pas assister à ce triomphe, 
nous firent une impression profonde et singulière. Le 



TOÏiGE EN ITALIE. 
non-élre élevé à l'état de manireslalion, le mutisme changé 
en menace, l'absence ayant signiricalîon de révolte, sont 
une de ces ressources du désespoir où le despotisme ; 
pousse l'esclavage. Assurément une huée universelle, un 
cri général de malédiction contre l'empereur d'Autriche ' 
n'eût pas été plus énergique. I 

Ne pouvant protester autremenl, Venise avait fait le 
vide autour de la iéle et placé la solennité sous une ma- 
chine pneumatique. 

Les décharges d'artillerie continuèrent toute la jour- 
née, et les régiments tirent des évolutions sur la Piazza 
et la Piazzetla, nous ayant pour spectateur presque 
unique. Lassé de ce diverlissement monotone, nous 
> allâmes faire notre promenade favorite à la riva deî 
Schiavoni, sur laquelle flânaient quelques Grecs et 
quelques Arméniens. Là, nous eûmes encore le tympan 
déchiré par le canon de la frégate de guerre ancrée dans 
le port. IJn pauvre petit chien attaché à une corde aprë^ 
le mai d'un argosil de Zante ou de Corfou, à chaque dé- 
tonation, s'élançait ivre de peur et se sauvait en décri- 
vant un cercle aussi loin que le cordage le lui permettail, 
protestant de son mieux contre ce bruit stupide et gla- 
pissant, comme s'il avait été blessé par le son. Nous 
étions de l'avis du chien, et, comme nous n'étions pas 
attaché par une ficelle, nous nous sauvâmes à Quinta- 
valle, où nous dinèmcs sous la tonnelle chei Ser-Zuane, à 
une distance supportable de cet odieux fracas militaire. 
Le Boir, il n'y avait personne au café Florian ! Ceux 
qui ont habité Venise peuvent seuls se faire une idée de 
la signification immense de ce petit fait. Les marchan- 
des de bouquets, les vendeurs de caramel, les ténors, 
les montreurs d'ombres chinoises et même les rufRans 
avaient disparu. Personne sur les chaises, personne sur 
les bancs, personne sous les galeries; personne môme 
à l'église, comme s'il était inutile de prier un Dieu qui 
laisse un peuple dans l'oppression. Nous ne savons méôie 



VOYAGE E5 ITAUE. 2li 

pas si ce soir-là on alluma les petits cierges aux madones 
des carrefours. 

La musique de la retraite joua m deserto une magni- 
fique ouverture, une musique allemande pourtant! et une 
ouverture de Weber, s'il nous en souvient bien ! 

Ne sachant que faire de la fin de cette lugubre soirée, 
nous entrâmes au théâtre ApoUo; la salle avait Fair de 
rintérieur d*un columbarium. Les loges vides et noires 
semblaient les niches dont on avait retiré les cercueils ; 
quelques escouades de Hongrois garnissaient à demi les 
banquettes nues. Une douzaine de fonctionnaires alle- 
mands, flanqués de leurs femmes et de leurs petits, tâ- 
chaient de se multiplier et de simuler le public absent; 
mais, les soldats défalqués, Ténorme salle ne contenait 
pas cinquante spectateurs. Une pauvre troupe jouait 
tristement et à contre-cœur une insipide traduction de 
pièce française devant une rampe fumeuse. Une tristesse 
froide, un ennui mortel vous tombait de la voûte sur les 
épaules, comme un manteau humide et glacé. Cette salle 
sombre, à la barbe des Autrichiens, portait le deuil de la 
liberté de Venise. 

Le lendemain, la brise de la mer avait emporté 
Todeur de la poudre. Les colombes, rassurées, nei- 
geaient par vols sur la place Saint-Marc, et tous les 
Vénitiens se bourraient de glaces avec affectation au café 
Floriaiu 



V 



ni 



HOPITAL DES FOUS 



L'ile de San-Servolo setronve au delidéSamt^jCeorges, 
sur la grande lagune, en allant au Ltdo. Oette lié a peu 
d^étendue, comme presque toutes belles qui entourent' Ve- 
nise, perles détachées de cet êcrin deà mers, tlle est 
presque entièrement couverte de bitisses, et sort ancien 
couvent, ou se sont succédé plusieurs ordres de moines, est 
devenu un hôpital de fous sous la direction des frères de 
Saint-Jean-de-Dieu, qui se consacrent particulièrement à 
soigner les malades. 

Quand nous partîmes du traghet de la place Saint-Marc, 
le vent était contraire ; Teau ordinairement si calme delà 
lagune se donnait des airs d'océan, et ses petites rides 
tâchaient de se gonfler en lames ; Técume jaillissait sous 
le bec denticulé de la gondole, et les vagues clapotaient 
assez bruyamment contre le bordage de Tembarcation, 
poussée cependant par deux vigoureux rameurs; car notre 
petit Antonio n'aurait pas suffi pour lutter seul contre le 
temps. Nous dansions assez pour qu'un estomac peu 
aguerri sentît les nausées du mal de mer ; heureusement, 
un grand nombre de traversées nous ont rendu moins sen- 
sible à cet endroit, et nous admirions tranquillement 
l'adresse avec laquelle nos gondoliers se tenaient debout 



VOYAGE EN ITAUE, 2^ 

à la proue el,à la poupe» en équilibre sur leo: plancher 
chancelant. 

Nous aurions sans doute pu remettre notre visite à une 
autre fois, mais nous n'avions encore vu Venise que sous 
sQiï aspect rose et bleu, avec sa mer plane scintillant en 
petits carreaux verts, comme dans les tableaux de Gana- 
letto, et nous ne voulions pas perdre cette occasion de la 
voir par un effet d'orage. Certes, Tazur est le fond naturel 
sur lequel doivent s'arrondir les coupoles laiteuses de 
Santa-Maria-della-Salute et les casques d'argent de Saint- 
Marc ; cependant de grandes masses de nuages grisâtres 
déchirées par quelques coupures de lumière, une mer 
d'mi ton glauque et festonnée d'écume encadrant des édi- 
fices glacés de teintes froides, produisent une grande 
aquarelle anglaise dans le goût de Bonnington, de Gallow 
ou de Williams Wyld, qui n'est nullement à dédaigner. 

Tel était le spectacle que nous voyions en nous retour- 
nant ; en face nous avions Saii-Servolo, avec son clocher 
rougeâtre et ses bâtiments à toits de tuiles à demi cachés 
par le moutonnement des vagues ; plus loin la ligne noire 
et basse du Lido, séparant la lagune de la haute mer. 

Auprès de nous filaient rapidement, comme de noires 
hirondelles rasant les flots, des gondoles qui rentraient à 
la ville, fuyant devant le temps et chassées par le vent qui 
neos était contraire. 

Enfin, nous arrivâmes au traghet de San-Servolo, et la 
mer faisait tellement vaciller notre frêle barque que nous 
eûmes quelque peine à prendre terre. 

L'intérieur diikcouvent^hospice n'a rien de bien curieux : 
ce s(»it delongs corridor^ blanchis à la chaux, des salles. 
d'une: pro|»reté froide et d'une régularité monotone, 
comiae dans tous le» édifices de ce genre. 11 n'a pas fallu 
grand travail pour con/vertir les cellules des moines en 
cahaiaoii8.de fous. Dans la chapelle, un retable doré, quel- 
que» toiles enfumées et noirâtres que rien n'empêche 
d'iètrftëeaTintocet, ei c'est tout. Âusai ii*èl«\\re(& "(«a^v^in^ 



tu TOTICE EN tTAUK. 

prétexte à deEcrîptions d'arl et d'architecture que 

venions chercher dans ce Bedlam vénitien. 

La folie nous a toujours étrangement préoccupé. Qu'un 
organe matériel souffre, s'alléreel se détruise, cela se con- 
i;oi t aisément; mais que l'idée, une abstraction impalpable, 
soit atteinte dans son essence, cela ne se comprend guère. 
Les lésions du cerveau n'expliquent pas lu folie. Par quel 
point la pensée touche-t-elle à cette pulpe enHammée ou 
ramollie contenue dans la boite osseuse? Dans les cas 
ordinaires, le corps meurt et l'âme s'envole ; mais ici 
l'âme meurt et le corps subsiste. Rien n'est plus sinistre 
et plus mystérieux. Le vaisseau va sans boussole, la 
flamme a quitté la lampe, et la vie n'a plus de moi^ L'âme 
obscurcie du fou reprend-elle sa lucidité après la mort, 
ou bien y a-t-il des Smes folleî pendant toute l'éternitéï 
L'âme ne serait-elle ni immatérielle ni immortelle, puis- 
qu'elle peut être malade et mourir? Doutes terribles, 
abîmes profonds sur lesquels on se penche en tremblant. 
mais qui vous attirent comme tous les abîmes. 

Aussi est-ce avec une curiosité anxieuse mêlée d'une 
Biicrête terreur que nous regardons ces cadavres, chez qui 
ce qui leur reste d'âme sert seulement à empêcher la pu- 
tréfaction, se promener le long des murailles, l'œil morne, 
les joues atîaissées, la lèvre tombante, traînant des pieds 
auxquels la volonté n'envoie plus son fluide, faisant des 
gestes sans cause, comme des animaux ou comme des 
machines détraquées, insensibles au soleil brûlant, à la 
pluie glacée, n'ayant plus la notion d'eux-mêmes ou se 
croyant d'autres, n'apercevant plus les objets sous leurs ap- 
parences réelles, et entourés d'un monde d'hallucinations 
bizarres. Que de fois nous avons visité Chareiiton, Bicfttre 
et les différentes maisons d'aliénés, inquiet de ce grand 
problème insoluble, et causé, comme Hamlet, avec le 
crâne vide d'Vorick, cherchant la fêlure par oii l'âme avait 
fui comme l'eau d'un vase. Mais là, chose plus horrible, 
lecr&ae était vivant? Que de fois nous nous somme* «»■; 



\ 



fÔYAGB ER ITALIB. fV^ 

rèté pôteur deyant la superbe gravure psychologique de 
Kaulbach, ce saisissant et douloureux poème de la dé- 
mence ! 

Dans les corridors rampaient confusément» sous des ca- 
potes grisâtres et comme des larves informes qui se traî- 
nent sur les murs après la pluie, les fous paisibles qu'on 
pouvait laisser vaguer sans danger pour eux ni pour les 
autres. Ils nous regardaient d'un œil hébété, ricanaient 
et essayaient une sorte de salut machinal. 

La folie, qui creuse de si énormes lacunes, ne suspend 
pastoigours toutes les facultés. Des fous ont fait des vers 
et des peintures où le souvenir de certaines lois de l'art 
avait survécu au naufrage de la raison. La quantité est sou- 
vent fort bien observée dans des poésies d'une démence 
complète. Domenico Theotocopuli, le peintre grec qu'on 
admire dans les églises et les musées d'Espagne, a fait des 
chefs-d'œuvre fou. Nous avons vu en Angleterre des com- 
bats délions et d'étalons en fureur exécutés par un aliéné 
sur une planche qu'il brûlait avec une pointe de fer rou- 
gie au feu, et qui avaient l'air d'une esquisse de Géricault 
frottée au bitume. 

Un des aliénés de San-Servolo, quoiqu'il ne fût pas ar- 
tiste de profession, avait la manie de peindre, et les bons 
frères de Saint-Jean-de-Dieu, qui ont pour principe de ne 
pas contrarier leurs malades lorsque cela est possible, 
avaient livré à ses fantaisies une grande muraille qu'il 
s'était plu à barbouiller des plus étranges chimères. 

Cette fresque insensée représentait une espèce de fa* 
çade de briques, divisée en arcades, dont les vides for- 
maient des loges où se démenait une ménagerie de l'ex- 
travagance la plus effrénée. 

Les toiles les plus sauvages des baraques foraines que 
les pitres frappent de leur baguette devant la foule ébahie, 
les animaux héraldiques le plus chimériquement en dehors 
du possible, les monstres chinois ou japonais le plus 
bizarrement difformes, soBt 'des êtres d'une çlaNL%Âh\ViM^ 



U^ T0U6& ra ITALIE^ 

plate et bourgeoise en comparaison des créations de cêl 
esprit déUrant. Lft fantaisie des songes drolatiques de.Ra* 
bêlais appliquée au règne animal, l'Apocalypse transpor- 
tée dans la méaa^ena^ .peuvent seules en.donaer une idée. 
Ajoutez à cela uneexôcution d*uneignorance féroceet d'une 
barbarie truculente; il y avait là des aigles à quatre tètes 
qui auraient déchiré d'un coup de. bec l'aigle à deux cous 
de l'Autriche ; des lions couronnés, lampassés de gueules 
et endentés comme des requins,, si farouches d'aspect, 
qu'ils eussentfait reculer d'effroi le lion de Saint-Harc et 
le lion deNorthumberland; des pythons si compliqués 
dans leurs replis et dardant des langues si fourchues, que 
toutes les flèches de l'Apollon du plafond d'Eugène Oda- 
croix n'eussent pas suffi à les percer ; des bétes sans forme 
et sans nom, dont l'équivalent ne. se trouve guère que dans 
le monde microscopique ou les cavernes des dépôts dilu- 
viens. 

L'artiste de cette fresque en démence croyait fermement 
à l'existence de ces chimères diSormes et prétendait les 
avoir peintes d'après nature. 

San-Servolo renfermait un autre fou singulier. C'était 
un homme du peuple qui avait perdu la raison à la suite 
d'un excès de rage jalouse. Sa femme était courtisée par 
un gondolier, et il les avait, dit-on, surpris ensemble. 
Toutes les fois que ce souvenir lui revenait, il poussait 
des cris affreux, se roulait par terre ou se dévorait les 
bras à belles dents, croyant dévorer son rival, sans être 
averti par la douleur qu'il s'ensanglantait la bouche de 
son sang et mâchait sa propre chair. 

Une seule chose avait pu. le distraire de cette manie 
enragée : le percement d'un puits artésien que H. De- 
gousëe pratiquait dans l'île qui manque d'eau et où l'on 
en apporte de Fusine, du canal de la Brenta. 11 s'intéres- 
sait au progrès de l'opération et se joignait aux travail- 
leurs avec beaucoup d'adresse et d'énergie. Quand il était 
content.da lui» il se récompansaît da.sea services par. des 



YOTÂfiE EBT IT&WL UH:- 

croix d'honneur, des plaques en papier d'or ou d'argent, 
des^ cordons de couleurs différentes, qu'il portait de Tair 
le pkis'digQe et le plus majestueux, xomme un diplomate 
sa brochette de croix dans un salon d'ambassadeur. S'il 
aTait été paresseux, distrait ou maladroit, il se dégradait 
lui-même;, s'ôtait ses insignes et s'adressait des reproches, 
prenant tour à tour un ton humble ou irrité, selon l'in- 
terloGuteur qu'il figurait. Les moines nous dirent que ses 
jugements étaient très-justes, et qu'il était vis-à-vis de lui 
d'une sévérité rigoureuse. Une seule fois il s était fait 
grâce, ne pouvant résister à l'éloquence des supplications 
qu'il s adressait. 

D^autres fous jouaient tranquillement aux boules dans 
une espèce de* jardin aride, entouré de murs formant la 
corne de l'île,, du côté du Lido ; deux ou trois se prome- 
naient à pas précipités, poursuivis par quelque halluci- 
nation effrayante. Un autre, maigre, sec, la tète nue au 
vent, restait immobile comme un héron au bord d'un ma- 
rais, se croyant sans doute l'oiseau dont il imitait l'atti- 
tude. 

Mais ce qui nous impressionna le plus vivement, ce fut 
un jeune moine qui, adossé contre un mur, surveillait de 
loin leur promenade. Jamais cette figure ne sortira de. 
notre mémoire, où elle est restée comme l'idéal de l'as- 
cétisme. Tout à l'heure nous nous étonnions de ces corps 
qui viv^t sans âme ; nous avions devant les yeux une âme 
qui vivait sans corps. Ici l'esprit brillait seul, la mortifi- 
cation avait supprimé la matière; l'être humain était 
anéantie 

Son crâne, entouré d'une couronne de cheveux et rasé 
à sa partie supérieure, semblait verdi de teintes cadavé^. 
riques. On eût dit que la moisissure du sépulcre l'avait 
déjà recouvert de son duvet bleuâtre ; ses yeux ivres de 
foi brillaient au fond d'une large meurtrissure bistrée, et 
set joues avalées se rejoignaient à son menton par deux 
ligneB-aumidfoileft que' celles d'iiB>triang^\ c^iw^CiV^ 



ili T0TA6B EN ITALIE. 

baissait la tête, entre sa nuque et le capuchon de son firoc 
saillait un cordon de vertèbres sur lequel le maigre esprit 
des cloîtres eût pu dire son chapelet. Ses mains fluettes, 
couleur de cire jaune, n'étaient qu'un lacis de veines, de 
nerfs et d*osseIets. Le jeûne les avait disséquées toutes 
vives sur la froide table de la cellule. La manche flottait 
sur le bras décharné, comme un drapeau sur un bâton» 
Son froc tombait de ses épaules à ses talons, tout droit, 
d'un seul pli, aussi roide qu'une draperie de Gimabué ou 
d'Orcagna, ne faisant deviner les formes par aucune in- 
flexion, comme tomberait le linceul d'un mort ou d'un 
spectre. Notre regard effrayé cherchait à trouver un 
homme sous ce suaire brun ; il n'y avait qu'une ombre. 
Les cadavres agenouillés de Zurbaran, avec leurs bouches 
violettes, leur teint plombé et leurs yeux noyés sous l'om* 
bre de la cagoule, les pâles fantômes de Lesueur dans 
leurs linges blafards, eussent paru des Silènes et des Fal- 
staff à côté de ce moine de San-Servolo; jamais l'ètique 
émaciation de l'art du moyen âge, jamais le féroce ascé- 
tisme de la peinture espagnole, n'ont osé aller aussi loin. 
Le Saint Bonaventure de Murillo, revenant achever ses 
mémoires après sa mort, peut seul donner une idée de 
cette effrayante figure ; encore est-il moins hâve, moins 
creusé, moins vert et plus vivant, quoique enterré depuis 
quinze jours. 

Nous n'avons jamais aimé les moines rabelaisiens, gros, 
courts, ventrus, mangeant bien, buvant mieux ; et frère 
Jean des Entommeures ne nous plaît que dans Gargantua 
et dans Pantagruel. Aussi celui-là nous ravit-il ; et nous 
ne savons trop quelle aimable plaisanterie de goguette et 
de fillettes les voltairiens eussent pu hasarder sur son 
compte. 

Ce pauvre moine était le confessseur des fous. Quel em- 
ploi terrible et sinistre ! écouter les aveux incohérents de 
ces âmes troublées, élucider les cas de conscience du dé. 
lire, recevoir les confidences de Thallucination, voir gri* 



T0TA6B EN ^iOIB. S^ 

macer à traters la grille de bois des masques convulsés, 
au rire idiot, au larmoiement imbécile» confesser la mé- 
nagerie ! Nous ne nous étonnâmes plus alors de son air 
étrange, de sa maigreur de squelette et de sa pâleur 
morte. 

Comment s'y prenait-il pour introduire l'idée de Dieu 
dans ces rabâcheries de la démence, dans ces garulafions 
de ridiotisme ? que pouvait-il dire à ces malheureux qui 
n'ont plus d'âme, plus de liberté, qui ne peuvent pas pé* 
cher et chez qui le crime même est innocent ? 

Fait-il flamboyer devant ces pauvres imaginations dé- 
traquées les brasiers rouges de l'enfer, pour en contenir 
par la terreur les fantaisies dépravées? ou bien ouvre-t-il 
à leurs espérances quelque paradis enfantin aux lointains 
d'outremer, aux pelouses émaillées de fleurettes, où pais* 
sent des biches blanches, où les paons traînent leurs 
queues étoilées, où des ruisseaux de crème coulent de ro- 
cailles de meringues ; un ciel de pâtisserie et de confi- 
tures ? 

Pendant notre visite le temps s'était calmé, en sorte 
que nous résolûmes de profiter de ce qui restait de jour 
pour aller au Lido. Il y a, au Lido, quelques guinguettes 
où le menu peuple va dîner et danser les jours de fête. Ce 
n'est pas la terre ferme ; cependant il y pousse quelques 
arbres ; de maigres touffes d'herbe y font des essais mal 
réussis de gazon ; mais la bonne intention est réputée 
pour le fait, et le pied qui a glissé toute la semaine sur 
les dalles de Venise n'est pas fâche de s'y enfoncer jusqu'à 
la cheville dans les sables mouvants que la mer amoncelle. 
On peut s'imaginer ainsi qu'on marche sur un véritable 
sol. 

Comme nous étions dans la semaine, le Lido était dé- 
sert et d'un aspect peu gai. Mais le tumulte d'une joie 
populaire nous eût importuné en ce moment, et la soli- 
tude de cette grève aride convenait à la nature sérieuse 
de notre pensée. Nous marchions le long de cette pla^ û<l 



S50 yOTAfifta RALQ.. 

ié grand Byroa. faisait galoper ses chevaux» et où lesiYér- 
nitiens vi^ui'ent se baigaer par bandes. Les belles eoanr 
patriotes de Titien et de Paul Vèronëse s'abritent, pour se 
déshabiller, derrière de frêles toiles soutenues par des 
bâtons ; car la cabine roulante de Dieppe et de Biarriti 
n*a heureusement pas pénétré jusque4à. 

Connue le temps était affreux, nous ne fimes aucune 
rencontre anacréonlique, et, remontant en gondole, nous 
revînmes à la place Saint-Harc, où, après avoir entendu 
la retraite en musique, nous rentrâmes à notre campo 
San-Hosé, pour nous endormir d*un sommeil agité, où le 
moine de San-Servolo, les figures des fous et les mons- 
tres fantastiques de la fresque se combinaient dans un 
cauchemar extravagant et sombre comme un roman de 
Levais ou de Hathurin. 



ixn 



•AINT^LMSE, Ltff OlPUOtlIS 



Il n*est personne qui, au moins une fois en sa vie, n^^ii 
ètè obsédé par un motif musical, un fragment de poésie, 
un lambeau de ^conversation, ent^idu par hasard' et qai 
vous poursuit partout avec ime invisible opiniâtreté de 
spectre. Une voix monotone chuchote à votre oreille le 
thème maudit, un orchestre muet le joue au fond de votria 
cervelle, votre oreiller vous le répète, ws rôv«8 'vous, le 
murmurent, une puissance invincible vous force à le mar- 
motter imbécilement du matin «u soir, comme un dévot 
sa litanie somnolente. 

Depuis huit jours, une chanson d'Alfred de Musset, 
imitée sans doute de quelque vieille poésie populaire vér 
nitienne, nous voltigeait follement sur les lèvres en pé- 
piant comme un oiseau, sans que nous puissions le faire 
envoler. Malgré nous, nous fredonnions à ni-voix dans 
les situations les plus disparates : 



A Saint-Biaise, à la Zuecca 
Vous étiez, vous étiez Lien aise 
A Saiat-Blaise. 
A Saiût-BIaise, à la Zuecca» 
Nous étions bieoU. 



153 TOYAGB EN ITÂUB. 



de TOUS en soinrenir 
Prendi'ei-Yous la peine 
Mab de tous en souvenir 
Et d'y refenir. 

A Saint-Biaise, à la Zuecca 
Dans les prés fleuris cueillir la Terveiiie : 
A Saint-Blaise, à la Zuecca, 
Vivre et mourir là. 

La Zuecca (abréviation de la Giudecca) était devant 
nous, séparée seulement par la largeur du canal, et rien 
n'était plus facile que d'aller à ce Saint-Biaise dont la 
chanson fait une espèce d'ile de Cythére, d'Eldorado 
langoureux, de paradis terrestre de l'amour, où il serait 
doux de vivre et de mourir. Quelques coups de rames 
nous y auraient conduit; mais nous résistions à la tenta* 
tion, sachant quil ne faut pas aborder aux rives enchan» 
tées, si l'on ne veut voir le mirage se fondre en vapeur, 
et nous continuions à être insupportable avec notre re* 
frain : 

A Saintr-Blaise, h la Zoeeca, 

qui commençait à devenir ce qu'on appelle une scie en 
argot d'atelier ; scie à dents aiguës, quoique sans malice 
de notre part. Aussi notre compagnon de voyage, notre 
cher Louis, qui avait toléré plus de huit jours cette canti- 
lëne, importune comme susurrement de zinzare, avec cette 
placidité charmante et cet imperceptible sourire d'iro- 
nie qui donne a sa tète barbue de Kabyle une expression 
si fine et si sympathique, n'y pouvant plus tenir, dit-il un 
matin d'autorité, au jeune Antonio, en mettant le pied dans 
la gondole : « Â Saint-Biaise, à la Zuecca ! )> Pour nous 
en dégoûter, il nous faisait conduire au milieu de notre 
rêve et de notre refrain, excellent remède homœopa- 
thique. 

Nous n'avons trouvé à Saint-Biaise aucun pré fleuri, 
et nous n'avons pas pu, à notre grand regret, y cueillir la 



VOYAGE EN ITAUE. 251 

verveine. Autour de l'église s'étendent des cultures, des 
jardins maraîchers où les légumes remplacent les fleurs. 
Notre désappointement ne nous put empêcher d'y admirer 
de très-beaux raisins et de superbes citrouilles. Il est pro ^ 
bable qu'au temps où la chanson a été faite la pointe de 
l'île était occupée par des terrains vagues, dont l'herbe 
fraîche s'émaillait de fleurettes au printemps, et où les 
couples amoureux allaient se promener, la main dans la 
main, en regardant la lune. Un ancien Guide vénitien 
qualifie la Zuecca d'endroit plein de jardins, de vergers, 
et de lieux de délices. 

Au lieu d'une fleur mignonne, aux tendres couleurs, 
aux parfums pénétrants, s'épanouîssant sous le vert ga- 
son, rencontrer des cucurbitacées ventrues jaunissant 
80US de larges feuilles, cela calme l'enthousiasme poé- 
tique, et, à dater de ce moment, nous ne chantâmes plus : 

A Saint-Biaise, à la Zuecea. 

Pour utiliser notre course, nous allâmes, en longeant 
Tile, jusqu'à l'église du Rédempteur, située prés d'un cou- 
vent de capucins. 

Cette église a une de ces belles façades grecques de style 
élégant et de proportions harmonieuses, comme savait les 
trader Palladio. Ces sortes d'architecture plaisent fort aux 
gens de goût. C'est sobre, pur et classique. Dût-on nous 
taxer de barbarie, nous avouons qu'elles nous charment 
médiocrement. Nous ne connaissons guère, pour les égli^ 
ses catholiques, que le style bysantin, roman ou gothique. 
L'art grec était tellement approprié au polythéisme, qu'il 
se plie trés-difflcilement à exprimer une autre pensée. 
Aussi les églises bâties d'après ses données n'ont- elles au- 
cunement le cachet religieux, dans- le sens que nous atta- 
chons à ce mot ; la lumineuse sérénité antique, avec son 
rhythme parfait et sa logique de formes, ne peut rendre 
les sens vagues, infinis, profonds, mystérieux du christia- 
nisme. L'inaltérable gaieté du paganisme ne comprend 



S54 10TAGE Elf ITAL». 

pas rincurable mélancolie chrétienne», et Tarchiteetare 
grecque ne produit, en fait de temples, que des palais, 
des bourses, des salles de bal et des galeries plus bu 
moins ornées, où Jupiter se trouverait à l'aise, mais où lé 
Qirist a de la peine à se loger »^ 

Une fois le genre admis, Téglise du Rédempteur fait 
assez belle figure au bord du canal, où elle se mire avec 
son grand escalier monumental de dix-sept marches de 
marbre, son fronton triangulaire, ses colonnes corin- 
thiennes, sa porte et ses statues de bronze, ses deux py* 
ramidions et sa coupole blanche, qui fait un si bel effet 
dans les couchers de soleil, quand on se promène au large 
en gondole, entre les jardins publics et Saint-Georges» 

Cette église fut bâtie pour accomplir le vœu fait par le 
sénat pour conjurer la peste dé 1576, qui causa une ef- 
froyable mortalité dans la ville, et emporta, entre autres 
personnages illustres, le Titien, ce patriarche de la pein* 
ture, chargé d'ans et de gloire. 

L'intérieur est très-simple et même un peu nu. Soit que 
Targent ait manqué, soit toute autre cause, les statues 
qui paraissent garnir les niches pratiquées le long de la 
neTne sont que des trompe-l'œil habilement exécutés en 
grisaille par le P. Piazza, capucin. Les niches sont réelles ; 
mais les statues, peintes sur des planches de bois décou- 
pées, trahissent leur secret par le manque d'épaisseur lors- 
qu'on les voit de profil, car de face elles font une illusion 
complète. Ce même Piazza a peint, dans le réfectoire du 
couvent, une scène qu'il eut le caprice de signer de la let- 
tre P., répétée six fois, qu'on interprète de la sorte : Pietro 
Paolo Piazza Per Poco Prezzo (Pierre-Paul Piazza pour petit 
prix) : il avait sans doute été maigrement récompensé de 
son labeur, et s'en vengeait. 

Pour les tableaux, il faudrait recommencer la litanie 
ordinaire : Tiiilorot, Hassan, Paul Véronès'% et nous n'a- 
vons pas la prétention de vous les décrire les uns après 
les autres. Il y a dans Venise une telle abondance de bon- 



T0YA6E EN 1TÂL1S. 255 

nés peintures que Ton fînit presque par s*en rebuter et 
croire qu'en ce temps-là il rfétait pas plus difficile de 
brosser un superbe tableau d'église qu'aujourd'hui de 
griffonner un feuilleton au courant de la pkme. Mais ce- 
pendant nous recommandons au voyageur un Jean Bellin 
de première beauté, qui orne la sacristie. 

Le sujet est la sainte Vierge et l'enfant Jésus entre 
saint Jérôme et saint François : la divine Mère regarde 
avec un air d'adoration profonde le bambin -endormi dans 
son giron. De petits anges souriants voltigent sur un fond 
d'outremer en jouant de la guitare. On sait avec quelle 
délicatesse, quelle fleur de sentiment, quelle virginité 
d'âme, Jean Bellin traite ses scènes familières à son pin- 
ceau; mais ici, outre le charme naïf de la composition, 
la fidélité gothique du dessin, la finesse un peu sèche du 
modelé, il y a un éclat de coloris, une blonde chaleur de 
ton qui fait pressentir le Giorgione. Aussi quelques con- 
naisseurs attribuent ce tableau à Palma le Vieux. Nous le 
croyons de Jean Bellin ; l'éclat inusité de la couleur vient 
seulement de la plus parfaite conservation de la peinture. 
Venise est si naturellement coloriste, que le gris y est im- 
possible, même pour les dessinateurs, et que les gothi- 
ques les plus sévères y dorent leur acétisme de l'ambre 
giorgionesque. 

Deux ou trois capucins en prière auraient donné à cette 
église, si elle eût été éclaiiée d'une lumière plus avare, 
l'air d'un d(» ces tableaux de Granet admirés il y a quelques 
vingt ans ; les bons pères étaient parfaitement posés, et il 
ne leur manquait que la touche de rouge vif dans les 
oreilles. L'un d'eux balayait humblement le chœur, et 
nous lui demandâmes à visiter le monastère ; il accéda 
avec beaucoup de politesse à notre requête et nous fit en- 
trer par une petite porte latérale de l'église dans le cloître. 

Il y avait longtemps que nous nourrissions ce désir de 
voir un intérieur de couvent habité. 

En Espagne^ nous n'avions pu n«ua ç^^?»^v c.^\v^ ^wrv^ 



256 VOYAGE SN ITALIE. 

religieuse et pittoresque. Les moines venaient d*étre sécu- 
larisés, et les couvents, comme en France après la Révo- 
lution, étaient devenus des propriétés nationales. Nous 
nous étions promené mélancoliquement dans la Chartreuse 
de Hiraflorès, prés de fiurgos, où nous n'avions trouvé 
qu'un pauvre vieux, accoutré de vêtements noirâtres te- 
nant le milieu entre le costume de paysan et celui du 
prêtre, qui fumait sa cigarette auprès d'un brasero, et 
qui nous guida le long des couloirs déserts et des cloîtres 
abandonnés, sur lesquels s'ouvraient les cellules vides. A 
Tolède, le couvent de Saint-Jean des Rois, admirable édi- 
fice effondré, ne contenait que quelques lézards peureux 
et quelques couleuvres furtives, que le bruit de nos pas 
faisait disparaître sous les orties et sous les décombres. Le 
réfectoire était encore presque entier, et, au-dessus de la 
porte, une effroyable peinture montrait un cadavre en pu- 
tréfaction, dont le ventre vert laissait échapper, parmi la 
sanie, les hôtes immondes du sépulcre ; ce morceau avait 
pour but de mater la sensualité du repas, servi cependant 
avec une austérité érémitique. La Chartreuse de Grenade 
ne contenait plus que des tortues qui sautaient pesam- 
ment à l'eau du bord des viviers à l'approche du visiteur, 
et le magnifique couvent de San-Domingo, sur le versant 
de l'Ante-Querula, écoutait, dans la solitude la plus pro- 
fonde, le babil de ses fontaines et le bruissement de ses 
bois de lauriers. 

La capucinière de la Zuecca ne ressemblait guère à ces 
admirables édifices, avec leurs longs cloîtres de marbre 
blanc, leurs arcades élégamment découpées, merveilles 
du moyen âge ou de la Renaissance, leurs cours plantées 
de jasmins, de myrtes et de lauriers-roses, leurs fontaines 
jaillissantes, leurs cellules laissant apercevoir par leur 
fenêtre le velours bleu glacé d'argent de la Sierra-Nevada. 
Ce n'était pas un de ces splendides asiles où l'austérité 
n'est qu'un charme de plus pour l'âme et dont le philoso- 
phe s'accommoderait aussi bien que le chrétien. Le clôt- 



TOTAGE EN ITALIE. 257 

tre n'était relevé d'aucun ornement architectural : des ar- 
cades basses, des piliers courts, un préau de prison plu- 
tôt qu'un promenoir pour la rêverie. Un vilain toit de 
tuiles d'un rouge criard couvrait le tout. Pas même cette 
nudité sévère et triste, ces tons gris et froids, cette so« 
briété de jour favorables à la pensée ; une lumière dure, 
papillotante, éclairait crûment ces pauvres détails et en 
faisait ressortir la prosaïque et triviale misère. Dans le 
jardin qu'on entrevoyait de là, des lignes de choux et de 
légumes d'un vert âpre. Pas un arbuste, pas une fleur: tout 
était sacrifié à la stricte utilité. 

Nous pénétrâmes ensuite dans l'intérieur du couvent, 
traversé de couloirs se coupant à angles droits ; au bout 
de ces corridors, il y avait de petites chapelles prati- 
quées dans le mur et coloriées de fresques grossières 
en l'honneur de la Madone ou de quelque saint de 
l'ordre. 

Les fenêtres à vitrages maillés de plomb leur don- 
naient du jour, mais sans produire de ces effets d'ombre 
et de lumière dont les peintres savent tirer si bon parti. 
On eût dit que dans cette construction tout était calculé 
pour produire le plus de laideur possible dans le moin- 
dre espace. Ça et là étaient pendues des gravures collées 
sur toile, représentant, dans une infmité de petits médail- 
lons, tous les saints, tous les cardinaux, tous les prélats, 
tous les personnages illustres fournis par l'ordre, espèce 
d'arbre généalogique de cette famille impersonnelle et 
sans cesse renouvelée. 

Des portes basses tachaient à intervalles réguliers les 
longues lignes blanches des murailles. Sur chacune d'el- 
les on lisait une pensée religieuse, une prière, une de ces 
brèves maximes latines qui renferment un monde d'idées. 
A l'inscription se joignait une image de la Vierge, ou le 
portrait d'un saint ou d'une sainte, objet d'une dévotion 
particulière pour l'habitant de la cellule. 

Un vaste toit de tuiles» supporté par une chax\|^t&j^Ntv 



i58 VOYAGE EN nALII. 

sible, recouvrait, sans les toucher, les alvéoles de ces 
abeilles monastiques, comme un couvercle pose sur des 
rangées de boites. 

Un son de cloche se fît entendre, indiquant soit le re- 
pas, soit la prière, ou tout autre exercice ascétique; les 
portes des cellules s'ouvrirent, et les couloirs, tout à 
l'heure déserts, se remplirent d'un essaim de moines qui 
se mirent en marche deux à deux la tète baissée, leur larg« 
barbe s'étalnnt sur leur poitrine, leurs mains croisées 
dans leurs manches, vers la partie du couvent où le tinte- 
ment les appelait, (juand ils levaient le pied, la sandale, 
en quitl.'uit leur talon, faisait une espèce de clappement 
trôs-inoiiasli(iUf ol très-lugubre, qui rhylhmait tristement 
leur dèiiiardie de spectre. 

11 on passa bien devant nous une quarantaine, et nous 
ne vîiuos que de:^ tètes lourdes, hébétées, abruties, sans 
caractère, malgré la barbe et le crâne rasé. Ah ! quelle 
diiÏÏ'i'once avec le nio ne de San-Servo!o, si consumé 
d'ar.lcur, si irabiné de foi, si ravagé de m icérations, et 
dont l'ci'il fiévreux brillait déjà de la lumière de l'autre 
vie, extase confessant le délire ! Daniel au milieu des 
lions ! 

Certes, nous étions en'ré dans ce couvent avec des dis- 
positions sinon pieuses, du moins respectueuses. Si nous 
n'avons pas la foi, nous l'admirons chez les autres, et si 
nous ne pouv(ms croire, au moins nous pouvons compren- 
dre. Nous nous étions préparé à sentir toutes los aiisté:es 
poésies du cloîlre, et nous fûmes assez cruc'lemont désao- 
poinlé. 

Le couvent nous fit l'effet d'une ma'adrerie, d'un hôpi- 
tal de fous ou d'une caserne. Une fauve odeur de ménage- 
rie humaine nous prenait au nez et nous écœurait. Si Ton 
a pu (lire de quelques saints personnages qu'ils avaient la 
folie de la croix, stullUiam crucis, il nous semblait que 
ces moines en avaient l'idiotisme ; et, malgré nous, notre 
esprit se rebellait, et nowa To\3L»\s»^\avv8» ^owx ^\ft\i d'une 



WÏAGE EN ITALIE. «59 

pareille dégradation de la créature f lite à son image. Nous 
étions honteux qu'une centaine d'hommes se réunit dans 
un semblable bouge, pour être sales et puer d'après cer- 
taines règles en l'honneur de celui qui a créé quatie-vingt 
mille espèces de fleurs. Cet encens nauséabond nous ré- 
voltait, et nous éprouvions, pour ces pauvres pères capu-t 
cins, une horreur involontaire et secrète. 

Nous avions beau nous regarder nous-même, nous ap- 
peler ancien abonné du Constitutionnel, possesseur des 
busles de J. J. Rousseau et de Voltaire en biscuit, porteur 
d'une tabatière Touquet, libéral de la Restauration, tout 
ce que l'on peut imaginer de plus humiliant ; nous fal- 
sion à part nous des raisonnements imbéciles dans Je genre 
de celui-ci : « Ne vaudrait il pas mieux que ces robustes 
gaillards, faits pour la charrue, jetassent le froc aux or- 
ties, rentrassent dans 'a vie humaine et fissent leur salut 
en travaillant, au lieu de ne j-as porter de chemise et de 
traîner leurs sandiles le long du cloître, dans l'oisiveté et 
l'abrutissement? » 

Quand nous sortîmes du couvent, deux des pères qui 
avaient affaire à Venise nous prièrent de les prendre dans 
notre gondole pour leur faire traverser le canal de la 
Giudecca. Par humilité, ils ne voulurent pas accepter la 
place d'honneur sous la felce que nous leur offrions, et 
ils se tinrent debout près de la proue ; ils avaient assez 
bonne façon ainsi : leurs frocs de bure brune formaient 
deux ou trois grands plis que n'aurait pas dédaignés fra 
Bartolomé pour la robe de saint François d'Assise. Leurs 
pieds nus dans leurs sandales étaient très-beaux ; l'orteil sé- 
paré, les doigts longs comme aux pie Is de s! atues antiques. 

Nous leur donnâmes quelques zwantzigs pour dire des 
messes à notre intention. Les idées voltairionnes qui nous 
avaient travaillé tout le temps de notre visite méritaient 
bien cette soumission chrétienne de notre part, et si c'é 
tait le diable qui les avait suscitées, il dut être attrapé et 
se mordre la queue comme un singe eu cq\&\^. 



260 TOTAGS EN ITAUB. 

Les bons prêtres prirent l'argent, le glissèrent dans le 
pli de leur manche, et, nous voyant si bon catholique, 
nous donnèrent quelques petites images en taille-douce 
que nous avons précieusement conservées : saint Moïse, 
prophète; saint François, quelques autres saints barbus 
et une certaine Veronica Giuliani, abbesse capucine {aba-- 
dessa cappuccino) dont la tète se renverse et dont les yeux 
nagent dans Textase comme ceux de sainte Théièse l'Es- 
pagnole, qui plaignait le diable de ne pouvoir aimer, et 
n'a pas été mise à l'index comme nous pour une idée de 
même nature. 

Nous déposâmes les bons pères au traghet de San- 
Hosé, et ils eurent bientôt disparu dans les ruelles 
étroites. 

La journée n'a pas été favorable aux illusions : à Saint- 
Biaise, à la Zuecca, la citrouille remplaçait la verveine, 
et où nous comptions trouver un cloître féroce avec des 
moines livides à la manière de Zurbaran, nous avions ren- 
contré une capucinière ignoble, avec des frocards pareils 
à ceux des lithographies coloriées de Schlesinger. Cette 
déception nous fut particulièrement cruelle ; car depui3 
longtemps nous caressions le rêve d'aller finir nous îours 
sous le froc de moine dans quelque beau couvent d'Italie 
ou de Portugal, au Mont-Gassin ou à Maffra» et maintenant 
nous n'en avons dIus envie du tout. 



XXIII 



LES EGLISES 



A Texception de Saint-Marc, merveille qui n'a d'ana- 
logue que la mosquée de Constantinople et la mosquée 
de Cordoue, les églises de Venise ne sont pas très-remar- 
quables d'architecture, ou du moins n*ont rien qui puisse 
étonner le voyageur qui a visité les cathédrales de France, 
d'Espagne et de Belgique. Sauf quelques-unes de peu d'in- 
térêt qui remontent plus haut, elles appartiennent toufes 
à la Renaissance et au genre rococo, qui a suivi très-vite 
en Italie le retour aux traditions classiques. Les premiè- 
res sont dans le style palladien ; les dernières, dans un 
goût particulier que nous appellerons le goût jésuite.. 
Presque toutes les vieilles églises de la ville ont été mal- 
heureusement refaites sous l'une ou l'autre de ces influen- 
ces. Certes, Palladio, comme le prouvent tant de nobles 
édifices, est un architecte d'un mérite supérieur; mais il 
n'a aucunement le sens catholique, et il est plus propre à 
rebâtir le temple de la Diane d'Éphèse et du Jupiter Panhel- 
lénien qu'à élever la basilique du Nazaréen ou d'un mar- 
tyr quelconque de la Légende Dorée. Il a picoré comme 
une abeille le miel de l'Hymette et laissé de côté dans 
son vol les fleurs de la Passion. Quant au goût jésuite, avec 
ses dômes gibbeux, ses colonnes œdématiques^ &e&\^^^%- 



262 YOTAGE EN ITALIE. 

très pansus, ses volutes contournées comme le parafe de 
Joseph Prudhomme, ses chérubins bouffis, ses anges cas- 
trats, ses cartouches à serviettes qui semblent attendre 
qu'on leur fasse la barbe, ses chicorées grosses comme 
des choux, ses afféteries malsaines et son ornementation 
fougueuse, qu*on prendrait pour des excroissances de la 
pierre malade, nous professons pour lui une horreur in- 
surmontable. Il fait plus que nous déplaire, il nous dé- 
goûte. Rien selon nous n*est plus opposé à l'idée chrétienne 
que cet immonde fatras de bimbeloteries dévotes, que 
ce luxe sans beauté, sans grâce, surchargé et lourd comme 
un luxe de traitant, qui fait ressembler la chapelle de la 
très-sainte Vierge à un boudoir de fille d'Opéra. L'église 
des Scalzi est de ce genre, un modèle de richesse extra- 
vaganlt^ ; les murailles, incrustées de marbre de couleur, 
représentent une immense tenture de lampas ramage de 
blanc et de vert ; les plafonds à fresque, de Tiepoletto et 
de Lazzarini, d'un ton gai, léger, clair, où dominent le 
rose et l'azur, conviendraient merveilleusement à une 
salle de bal ou de théâtre. Cela devait être charmant, plein 
de petits abbés poudrés et de belles dames, au temps de 
Casanova et du cardinal de Bernis, pendant une messe en 
musique de Porpora, avec les violons et les chœurs de la 
Fenice. Eu effet, rien de plus naturel dans un pareil lieu 
que de célébrer l'Éternel sur un air de gavotte. Mais com- 
bien nous préférons les basses arcades romanes, les courts 
piliers de porphyre aux chapiteaux antiques, les images 
barbares qui se détachent sur le miroitement d'or des mo- 
saïques byzantines, ou bien encore les lougues nervures, 
les colonnes fuselées et les trèfles découpés à l'emporte- 
pièce des cathédrales gothiques ! 

Ces défauts d'architecture, auxquels il faut se résigner 
en Italie, car presque toutes les églises sont bâties plus ou 
moins dans ce goût, sont compensés par le nombre et la 
beauté des objets d'art que ces édifices renferment. Si Ton 
n'admire pas l'écrin, il faut admirer les joyaux. Ce ne 



YOYÂOE EN ITÂUE. 263 

sont que Titien, que Paul Véronèse, que Tintoret, que 
Palma jeune et vieux, que Jean Bellin, que Padouan, que 
Bonifazio et autres maîtres merveilleux. Chaque chapelle 
a son musée, dont un roi se ferait honneur. Cette église 
même des Scalzi, une fois le goût admis, offre de remar- 
quables détails : son large escalier enbrocatelle de Vérone, 
ses belles colonnes torses en marbre rouge de France, 
ses prophètes gigantesques, ses balustrades en pierre de 
touche, ses portes de mosaïque ont un certain style et ne 
manquent pas de grandeur. Elle renferme un très-beau 
tableau de Jean Bellin : la Vierge et VEnfant ; un magni-> 
fique bas-relief en bronze de Sansovino, représentant des 
traits de la vie de saint Sébastien, et un groupe d'un art 
moins sévère, mais charmant, de Toretti, le maître de 
Canova ; une sainte Famille, saint Joseph, la Vierge et 
l'Enfant Jésus. La Vierge a une figure fine, grassouillette, 
un port de tête coquet et des extrémités d'une délicatesse 
tout aristocratique. Elle a l'air d'une duchesse de la cour 
de Louis XV, et l'on ne se figure pas autrement madame 
de Pompadour. Des anges de ballet, élèves de Marcel, 
accompagnent ce joli groupe mondain. Ce n'est pas reli-» 
gieux, à coup sûr ; mais cette grâce maniérée et spirituelle 
a bien du charme, et ce sculpteur de la décadence est 
encore un grand artiste. 

L'église de Saint-Sébastien, bâtie par S. Serlio, est en 
quelque sorte la pinacothèque et le panthéon de Paul Vé- 
ronèse. 11 y a travaillé pendant des années, il y repose 
éternellement dans l'auréole de ses chefs-d'œuvre. Sa 
pierre tumulaire est là surmontée de son buste, écus- 
sonnée de ses armes, trois trèfles sur un champ que nous 
n'avons pu distinguer; admirons ce saint Sébastien de 
Titien : quelle belle tête de vieillard, quel port superbe et 
magistral, et comme l'enfant qui tient la mitre du saint 
évêquo est d'un mouvement joli et naïf! mais passons vite 
pour arriver au maître du lieu, au grand Paolo Galiari. 
Les trois iMarie au pied de la croix se font remarquer par 



su TOÏACE EH ITiUK. ^^H 

cette magnifique ordonnance, cette ampleur élofTée. fa- 
miiiÉre au peintre que nul n'a égalée dans l'art de meubler 
les vides de ces grandes machines. Les brocarts, les damas 
se cassent en plis opulents, ondoient en ramages splcn- 
dides, et le Christ, du liaut de l'arbre de douleurs, ne 
peut retenir un vague demi-sourire, la joie d'être si bien 
peint le console de sa souffrance. I.a Madeleine est ado- 
rablement belle, ses grands yeux sont no^és de lumière 
et de pleurs ; une larme encore suspendue tremble à cdié de 
sa boucbe purpurine, comme une goutte de pluie sur une 
rose, Le fond du paysage est malheureusement un peu trop 
brossé en décoration de tliêatre, et ses plans mal assisjouent 
et chancellent à l'œil ; la Présentation de Jésus-Christ ax 
Temple est aussi une toile très-remarquable, malgré l'eia- 
jëralion membrue des personnages placés sur le devant 
de la composition ; mais la tête du saint Simèon est d'une 
onction divine et d'une exécution merveilleuse, et l'Enfant 
lèsus se présente avec une audace de raccourci étonnante. 

Dans le coin du tableau, un chien, le museau mélan- 
coliquement levé en l'air, semble aboyer à la lune. Rien 
ne justifie la présence de cet animal isolé; mais l'on sait 
la prédilection de Paul Vèronése pour les chiens, surtout 
pour les lévriers ; il en a placé dans tous ses tableaux, et 
l'église Saint-Sébastien contient précisément la seule loile 
où il n'en ait pas mis, ce que l'on fait remarquer comme 
une curinsitè unique dans l'œuvre du maître. Nous n'avont 
pas pu vérifier par nous-méme l'exactitude de celte asser- 
tion ; mais en y pensant il nous semble en effet qu'un ta- 
bleau de Paul Vèronése sg présente toujours h la mémoire 
accompagné d'un lévrier blanc, de même qu'une toile de 
Garofalo paraît fleurie et signée de son invariable œillet. 
Quelque amateur, libre de son temps, devraitbien s'assii- 
rer de ce détail caractéristique. 

Le plus pur de ces diamants pittoresques, c'est le Mar- 
tyre de saint Marc et de saint Marceliin encouragés par 
saint Sebit:Hien. I.'arl ne peut guère aller plus loin, et ce 



YOYAGE EN ITALIE. 905 

tableau doit prendre place parmi les sept merveilles du 
génie humain. 

Quelle couleur et quel dessin dans ce groupe d'une 
femme et d'un enfant, que l'œil rencontre d'abord en pé- 
nétrant dans la toile ! Quelle ineffable onction, quelle rè 
signation céleste répandues sur les visages des deux saints 
déjà lumineux de Tauréole future, et comme elle est char- 
mante cette tête de femme qui apparaît de trois quarts 
au-dessus de l'épaule de saint Sébastien, jeune, blonde^ 
animée par l'émotion, l'œil plein de tristesse et de solli- 
citude ! Cette tête, qui est tout ce qu'on voit du personnage, 
est d'un mouvement si juste, d'un dessin si parfait, que 
le reste du corps se devine sans peine derrière le groupe 
interposé qui le cache ; on en suit jusqu'au bout les lignes 
invisibles, tant l'anatomie est exacte. 

Saint Sébastien est, dit-on, le portrait de Paul Véronése, 
comme cette jeune fille est celui de sa femme. Ils étaient 
alors tous deux à la fleur de l'âge, et elle n'avait pas en- 
core acquis cette beauté de matrone ample et lourde qui 
I4 caractérise dans les portraits qui restent d'elle, entre 
autres dans celui de la galerie du palais Pitti, à Florence. 
ËtofTes, détails, accessoires, tout est achevé avec ce soin 
extrême, ce fini consciencieux des premières œuvres, lors- 
que l'artiste ne travaille que pour contenter son génie 
et son cœur. C'est presque au bas de cette toile qu'est 
enterré le peintre. Jamais lampe plus éclatante n'illumina 
l'ombre d'un tombeau, et le chef-d'œuvre rayonne au- 
deàsus du cercueil comme le flamboiement d'une apo- 
théose. 

Le Couronnement de Marie au ciel se passe au milieu 
des irradiations, des effluves et des scintillations d'une 
lumière qui n'a jamais existé que sur la palette de Paul 
Véronèse. Dans cette atmosphère d'or et d'argent en fusion 
qui traverse les cheveux du Christ, nage aériennement 
une Marie d'une beauté si célestement humaine, qu'elle 
vous fait battre le cœur tout en vous faisant courber la 



266 YOYAGE EN TthUA. 

tète. Le Couronnement d'Esiher par .isêuéru» est d*iinf 
grandeur et d'une opulence de ton sans pareilles. Ici Paul 
Véronèse a pu déployer à Taise sa manière fastueuse ; lef 
perles, les satitis, les velours, les brocarts d'or scintillent, 
frissonnent, miroitent et se coupent en cassures lumineu- 
ses. Quelle mâle et fière allure a le guerrier du premier plan, 
sous l'insouciant anachronisme de son armure ! Et 
comme le grand chien sacramentel est campé crânement, 
comme il sent sa race, el comme il comprend l'hon- 
neur d'être peint par Paul Véronèse ! Pends-toi, Godefroj 
Jadiu ! 

Dans le haut de l'église, à un endroit presque invisible 
d'en bas, il y a, de la main du maître, de grandes gri- 
sailles très-légèrement faites et d'une belle tournure; 
l'humidité et le temps, le manque de soins commenceni 
à les altérer ; une bombe autrichiennet en perçant la voûte, 
les a sillonnées d'une cicatrice. 

La sacristie renferme encore des peintures de lui, mais 
gui remontent à sa première jeunesse et où son génie 
encore timide cherche sa voie. Pour expliquer cette pro- 
digieuse abondance de Paul Véronèse dans cette église, la 
légende a plusieurs versions : d'abord une dévotion parti- 
culière de l'artiste à saint Sébastien ; ensuite, ce qui est 
plus romanesque, le meurtre d un rival qui laurait obligé 
à chercher un refuge dans ce lieu d'asile embelli par ses 
loisirs reconnaissants. Selon d'autres, ce serait pour évi- 
ter la vengeance d'un sénateur dont il aurait exposé la 
caricature sur la place de Saint-Marc, que le peintre se 
serait tenu caché deux ans à Saint-Sébastien. Nous donnons 
ces histoires de sacristain pour ce qu'elles valent, sans 
prendre la peine de les critiquer. 

Ava; t de sortir de cette radieuse église, dont nous 
sommes loin d'avoir ind que toutes los iidiessos, si vous 
«baissez sur le pavé grisâtre volred'il ébloui des phos- 
phorescences des plafonds, vous déoouvr.rez à vos i)ieds 
une humble piejre qui ferme le caveau d'une dynastie de 



VOYAGE EN ITALIE. 207 

gondoliers. Le premier nom inscrit est Zorzi de Cataro, 
du traghet de Barnaba, sous la date de 1505. le dernier 
porte le chiffre de 1785. La république n'a pas survécu de 
beaucoup aux Zorzi. 

Santa-Maria dei Frari n'est pas dans Taffreux goût clas» 
sique ou jésuite dont nous parlions tout à Theure ; ses 
ogives, ses lancettes, sa tour romane, ses grandes 
murailles de briques rouges lui donnent un aspect plus 
religieux. Il y a au-dessus de la porte une statue de Vitto- 
ria, représentant le Sauveur. L'église dei Frari, construite 
par Nicolas Pisano, remonte à 1250. 

C'est là que se trouve le tombeau de Canova : ce monu- 
ment que Tartisle avait dessiné pour Titien, modifié en 
quelques parties, a servi à lui-même. Nous l'admirons 
très-médiocrement ; c'est prétentieux, théâtral et froid. 
A la base d'une pyramide de marbre vert appliquée à la 
muraille d'une chapelle, baille la porte noire d'un caveau, 
vers laquelle se dirige une procession de statues étagées 
sur les marches du monument : en tête marche une figure 
funèbre portant une urne sépulcrale ; derrière viennent 
des génies et des allégories tenant des flambeaux et des 
guirlandes de fleurs. Pour contre-balancer cette partie de 
la composition, une grande figure nue, qui, sans doute, 
symbolise la fragilité de la vie, s'appuie sur une torche 
qu'elle éteint, et le lion ailé de Saint-Marc abaisse triste- 
ment son mufle sur ses pattes, dans une pose analogue au 
fameux lion de Thorwaldsen. Au-dessus de la porte, deux 
génies soutiennent le médaillon de Canova. 

Ce tombeau paraît d'autant plus pauvre et plus mesquin 
d'idée et d'exécution, que l'église dei Frari est pleine de 
monuments anciens du plus beau style, du plus bel effet. 
Là reposent Alvise Pascaligo, MarzoZeno, Jacopo Barbaro, 
Jacopo Marcello, Benedetto Pesaro, dans des sarcophages 
ornés de statues d'une tournure et d'une fierté mer- 
veilleuses. 

On y admire un triptyque de Vivarini qui remûi\.tA 



M8 TOYAGS EN ITALU. 

k 1482 , et une Vierge de Titien drapée d*un voile blanc 

d*un charmant effet. 

La statue équestre du général CoUeonî, qui a une grande 
prestance sur sa monture de bronze, arrête d'abord les 
yeux lorsqu'on arrive par le canal à la petite place au fond 
de laquelle s'élève l'église de Saint-Jeanret-Paul. Quoique 
sa construction remonte au treizième ou au quatorzi^ne 
siècle, elle n'a élé consacrée qu'en 1450. Le tympan de 
la façade est joli, l'arcade circulaire qui le surplombe est 
merveilleusement sculptée de fleurs et de fruits. On va à 
Saifit-Jean-et-Paul principalement pour voir la Mort de 
saint Pieire, de Titien; tableau si précieux qu'il est dé- 
fendu de le vendre, sous peine de mort. Nous aimons cette 
férocité artistique, et c'est le seul cas où la peine capitale 
nous paraisse devoir être conservée. Cependant d'autres 
tableaux du Titien nous semblent aussi dignes que celui- 
là, malgré toute sa beauté, d'une pareille jalousie de la 
part de Venise, et nous nous en faisions, au delà des copies 
et des gravures, une idée différente et supérieure à la réa- 
lité. La scène se passe dans un bois ; saint Pierre est ren- 
versé, le bourreau le tient par le bras et lève déjà 1 epée; un 
prêtre s'enfuit épouvanié, et dans le ciel deux anges appa- 
raissent, prêts à recueillir l'âme du martyr. Le bourreau 
est parfaitement campé ; il menace et injurie bien. Une 
expression bestialement furieuse contracte ses traits. Ses 
yeux luisent sous son front bas comme ceux d'un tigre. 
Sa narine se dilate et flaire le sang. Mais il y a peut-être 
trop d'effroi et pas assez de résignation dans la tête du 
saint. Il ne voit que le glaive dont là froide lame va lui 
passer entre les vertèbres, et il oublie que là-haut, dans 
l'azur, planent des messagers célestes avec des palmes et 
des couronnes. C'est trop un vulgaire condamné h qui 
l'on va couper le cou et que cela chagrine. Le moine, 
îui, est bien effrayé, bien crispé de terreur, mais il 
se sauve mal. Son corps, slrapassé par les raccourcis, 
se dégingandé. Ses jambes sont rejetées en arrière 



YOtAGE BM ITALIE. ^0 

par la course. Ses bras vont d'un côté et sa tète de 
l'autre. 

Si la composition donne prise à la critique» on ne peut 
admirer qu'à genoux ce magnifique paysage, si grand, si 
sévère, si plein de style ; ce coloris simple, mâle et ro- 
buste, ce faire large et grandiose, cette impassible souve- 
raineté de touche, cette hautaine maestria qui révèle le 
dieu de la peinture. Titien, nous l'avons déjà dit, est la 
seule organisation d'artiste que le monde moderne puisse 
opposer au monde antique pour la force calme, la splen- 
deur tranquille et Tét^^'^nelle sérénité. 

Nous pourrions encore vous parler des monuments fu- 
nèbres qui tapissent les murs, de l'autel Saint-Dominique, 
où l'histoire de ce saint est modelée dans une suite de bas- 
reliefs en bronze, par Joseph Mazza, de Bologne, du Christ 
en croix^ de Tintoret, des magnifiques sculptures de la 
chapelle de Sainte-Marie des Roses, et du Couronnement 
de la Vierge^ par Palma le Vieux : mais , dans une église 
où il y a un Titien, on ne voit que Titien. Ce soleil éteint 
toutes les étoiles. 



Vu 



XXIY 



ÉGLISES, SCUOLE ET PALAIS 



Saint-François des Vignes, avec son clocher blanc et 
rouge, mérite aussi d'être visité. 11 y a près de l'église un 
cloître bizarre, fermé de grilles de bois noir, qui entoure 
une espèce de pré.iu encombré de mauves sauvages, d'or- 
ties, de ciguës, d'asphodèles, de bardaiies et autres plantes 
de ruines et de cimetières, au milieu desquelles s'élève 
une grotte en rocailleset en madrépores, assez semblable 
à ces petits rochers de coquillages que Ton vend au Havre 
et à Dieppe. Cette grotte abrite une effigie de saint Fran- 
çois en bois ou en plâtre colorié, un joujou de dévotion, 
une chinoiserie jésuitique. Sous les arcades humides et 
verdies du cloître, au milieu de tombes usées par le frot- 
tement et d'inscriptions déjà illisibles, nous avons remar- 
qué sur une dalle de pierre une gondole sculptée d'un 
relief un peu Truste, mais très-visible encore. Elle recou- 
vrait un caveau de gondoliers, comme la tombe des Zoi^zi 
de Cataro à Téglise de Saint-Sébastien; chaque traghet 
avait ainsi son lieu de sépulture. 

A Saint-François des Vignes, nous avons vu un tableau 
de Negroponte, d'une beauté et d'une conservation remar- 
quables. C'est le seul que nous ayons rencontré de ce 



Potage en Italie. 271 

peintre, dont nous n'avons jamais entendu prononcer le 
nom, qui pourtant mériterait d'être connu. 

Nous allons en donner une description un peu détail- 
lée : La Vierge, assise sur un trône, revêtue d'une robe 
de brocart d'or et d'un manteau ramage du fini le plus 
précieux, dont une petite fille soutient le pan d'un air de 
dévotion ingénue, regarde amoureusement T Enfant Jésus 
posé en travers sur ses genoux. La tête de cette Vierge, 
d'une délicatesse exquise, ferait honneur à Jean Bellin, à 
Carpaccio, à Perugin, à Durer, aux maîtres gothiques les 
plus suaves et les plus purs. Elle est blonde, et l'or de ses 
cheveux traités un à un se confond dans la splendeur d'un 
nimbe trilobé, incrusté de pierres précieuses à la façon 
byzantine ; en haut, du fond de l'outremer d'un naif pa- 
radis, le Père éternel regarde le groupe sacré dans une 
pose majestueuse et satisfaite ; deux beaux anges tiennent 
des guirlandes de fleurs, et derrière le trône, couvert d'or- 
fèvreries et d'émaux comme celui d'une impératrice du 
Das-Empire, s'épanouit une floraison de roses et de lis 
arrangés en cabinet et qui rappellent les fraîches appella- 
tions de la litanie. 

Tout cela est traité avec cette religieuse minutie, celte 
patience infinie qui ne semblent pas tenir compte du 
temps et qui accusent les longs loisirs du cloître. En elTct, 
Negroponte était moine, comme le dit l'inscription tracée 
sur le tableau : Pater Antonius Negroponte pinxit. Mais ce 
soin extrême n'ôte rien à la grandeur de l'aspect, à l'im- 
posant de l'effet, et la richesse du coloris lutte victorieu- 
sement contre l'éclat des ors et des ornements gaufrés. 
C'est à la fois une image et un joyau, comme doivent 
l'être à notre sens les tableaux exposés à l'adoration des 
fidèles. L'art, dans ces circonstances, gagne à revêtir le 
luxe hiératique et mystérieux de l'idole. La Madone du 
îP. Antoine de Negroponte à Saint-François des Vignes 
templit admirablement ces conditions et soutient avec 
lionneur le voisinage du Christ ressuscité de Paul Yéro- 



S7t TOTÂGI E!i ITAUfi. 

nèse, du Martyre de saint Laurent de Santa-Groce, et de 
la Madone de Jean Bellin, un de ses meilleurs ouvrages, 
malheureusement placé dans une chapelle obscui*e. 

11 ne faut pas négliger d'aller à Saint-Pantaléon, ne fât-ce 
que pour le gigantesque plafond de Fumiani, représentant 
diff^Tents épisodes de la vie du saint, son martyre et son 
apothéose. Depuis la roideur monastique et la naïveté 
d'enluminure de missel du P. Antoine de Négroponte, il 
s'est écoulé bien des années, et l'art a fait bien du che- 
min. D'où vient cependant que ce plafond, qui égale en 
facilité hardie le salon d'Hercule, de Lemoine, et les fres- 
ques de l'Ëscurial, de Luca Giordano, vous laisse froid 
malgré son art de raccourci, ses trompe-l'œil, toutes ses 
ressources et ses roueries d*exécution? C'est que là le 
moyen est tout, que la main y devance la tête, et qu'il n'y 
a pas d'Ame dans cette immense composition suspendue 
au-dessus de votre tète comme une Gloire d opéra, par des 
ficelles visibles. Le gothique le plus sec, le plus contraint, 
le plus maladroit, a un charme qui manque à tous ces 
grands maniérlstes si savants, si prestes, si habiles, et 
d'une pratique si expéditive. 

Dans l'église de Santa-Maria délia Sainte, illustrée par 
la magnifique vue extérieure qu'en a tirée Canaletto et que 
tout le monde a pu voir à la galerie du Louvre, on admire 
un superbe plafond du Titien, le meurire d'Abel par Caïn, 
exécuté avec une robustesse et une furie magistrales : c'est 
calme et violent comme toutes les œuvres bien réussies de ce 
peintre sans rival. L'architecture est de Balthasar Lon- 
gliena ; les coupoles blanches sont d'une courbe très-gra- 
cieuse et s'arrondissent dans l'azur comme des seins pleins 
de lait ; cent trente statues aux draperies volantes, aux poses 
élégamment maniérées, en peuplent la corniche; une Eve 
fort jolie, en costume du temps, nous souriait tous les 
matins de cette corniche, lorsque nous demeurions à l'hd- 
tel de l'Europe, sous un rayon de soleil rose qui teignait 
son marbre d'une rougeur pudique. La religion n'est pas 



VOYAGE EN ITALIE. 273 

farouche en Italie, et elle accepte volontiers la nudité 
sanctifiée par l'art. Nous avons déjà raconté, si notre mé- 
moire ne nous trompe, la surprise que nous fit éprouver 
ia rencontre d'une Eve semblable, encore moins vêtue si 
c'est possible, sur la plate-forme du dôme de Milan. 

Nous pourrions continuer indéfiniment ce pèlerinage 
d'église en église, car toutes renferment des trésors qui 
nous entraîneraient à d'interminables descriptions ; mais 
ce n'est pas un Guide que nous avons la prétention d'é- 
crire; nous voulons seulement peindre, en quelques cha- 
pitres famiUers, la vie à Venise d'un voyageur sans parti 
pris, curieux de tout, très-flâneur, capable d'abandonner 
un vieux monument pour une jeune femme qui passe, 
prenant le hasard pour cicérone, et ne parlant, sauf à 
être incomplet, que de ce qu'il a vu. Ce sont des croquis 
faits d'après nature, des plaques de daguerréotype, de pe- 
tits morceaux de mosaïque recueillis sur place, que nous 
juxtaposons sans trop nous soucier d'une correction et 
d'une régularité qu'il n'est peut-être pas possible d'obte- 
nir dans une chose aussi diffuse que le vagabondage à pied 
ou en gondole d'un feuilletoniste en vacance dans une ville 
inconnue pour lui, et où tant d'objets tirent la curiosité 
de tous côtés. 

Aussi, sans chercher une transition laborieuse, nous 
allons vous conduire tout droit à la Scuola de San-Rocco, 
élégant édifice composé de deux ordres de colonnes corin- 
thiennes superposées, et qui sont nouées, au tiers de leur 
hauteur, dun entre-lacs du plus joli effet. 

Saint Roch, comme on le sait, jouit du privilège de 
guérir la peste ; aussi est-il en grande vénération à Venise, 
particulièrement exposée aux contagions par ses rapports 
avec Gonstantinople et les Échelles du Levant. Sa statue 
montre sur sa cuisse découverte un aiïireux bubon cliar" 
bonné, car les saints sont homœopathes, et ne guérissent 
que les maladies dont ils sont affectés. La peste est traitée 
par un saint pestiféré, l'ophthalmie par une martyre à qui 



274 T0TA6E EN ITAL1K. 

Ton a arraché les yeux, et ainsi de saite. C'est le cas de 
dire : Similia similibtis. Médecine à part, on pense sans 
doute que ces bienheureux personnages compatissent 
plus tendrement aux maux qu'ils ont soufferts. 

A la Scuola de Saint-Roch, on trouve une salle basse 
entièrement peinte par le Tintoret, ce terrible abatteur 
de besogne, et, en montant un mag nifique escalift r mo- 
numental du Scarpagnino, l'on a à sa droite et à sa gaur 
che, comme pour justifier le nom et le patronage du saint 
pestiféré, différents épisodes de la grande épidémie véni- 
tienne, qui pourraient servir aux illustrations du choléra 
parisien. Ces peintures cadavéreuses sont : celle de droite 
d'Antonio Zanchi ; celle de gauche, de Pietro Negri. 

Dans le premier de ces tableaux, on voit l'arrivée delà 
peste à Venise. Le fléau, personnifié sous la figure d'un 
squelette, traverse l'air épais et malsain, porté par une 
femme aux mamelles flétries, hâve, décharnée et verte 
comme la putréfaction, qui vole à tire-d'aile, dans la pose 
de la Mort d'Orcagna. Sur le devant, une femme de trois 
quarts perdue court en fuyant; elle est blonde et potelée 
comme toute Vénitienne de race, et ce serait vraiment 
dommage que le spectre hideux l'atteignît, car elle est 
charmante dans sa frayeur et parfaitement dessinée. 

De l'autre côté, un gondolier très-solidement campé, 
d'une proportion gigantesques et d'une musculature exa- 
gérée, démarre, avec un mouvement superbe, une barque 
destinée au transport des cadavres. Une femme morte, 
aux ombres noires, aux chairs livides, mais dont les bras 
charnus et la gorge puissante montrent qu'elle a été fou- 
droyée pleine de vie par le fléau, se présente, la tête la 
première, en raccourci, d'une façon violente et dramati- 
que; près d'elle un homme (dé!ail naïvement horrible) 
se bouche le nez, ne pouvant snpporter la puanteur de ce 
beau corps à peine refroidi et déjà décomposé. 

Ce lugubre poème se termine par la Fin de la peste. 
L'air se rassérène. Une femme développe au premier plan 



TOYAGE EN ITALIE. 275 

de fort belles épaules, d*une blancheur vivace; plus de 
ces teintes bleuâtres, de ces chairs livides qui appellent le 
chlore et la chaux vive. La santé publique est revenue. 
On peut respirer sans crainte d'avaler du poison, presser 
une main amie sans emporter un germe de mort. La répu- 
blique, par la puissante intercession de saint Roch, a ob- 
tenu du ciel la cessation du fléau. Tout ce groupe sup^ 
rieur est d'une grâce adorable. Le saint, penché aux pieds 
de Jésus-Christ et de la Vierge, supplie avec une ineffable 
ardeur, et Ton comprend que la bonté céleste n*a rien à 
refuser à une prière û fervente. La république, symbolisée 
par une belle femme, dans le goût de Paul Véronése, a 
une pose très-noble et d'une grande tournure ; il est fâ- 
cheux que ses mains ne répondent pas à la beauté de sa 
tète. 

C'est à la Scuola de Saint-Roch que se trouve le chef- 
d'œuvre de Tintoret, cet artiste si fécond et si inégal, 
qui va du sublime au détestable avec une facilité prodi- 
gieuse. Ce tableau, immense représente dsois un grand dé- 
veloppement tout le drame sanglant du Calvaire. 11 occupe 
à lui seul le fond d'une grande salle. 

Le ciel, peint sans doute avec cette cendre bleue d'E- 
gypte qui a joué de si mauvais tours aux artistes de ce 
temps-là, a des tons faux et louches désagréables à l'œil, 
qu'il ne devait pas offrir avant la carbonisation de cette 
couleur trompeuse, qui a si bizarrement noirci les fonds 
des Pèlerins d'EmmaûSy de Paul Véronése ; mais cette im- 
perfection est bien vite oubliée, tant les groupes des pre- 
miers plans s'emparent victorieusement du spectateur au 
bout de quelques minutes de contemplation. Lçs saintes 
femmes forment auprès de la croix le trio le plus profon- 
dément désespéré que puisse rêver la douleur humaine ; 
l'une d'elles, entièrement couverte de son manteau, gît à 
terre et sanglote dans une prostration désolée de l'effet 
le plus pathétique. 

Un nègre, pour dresser la croix d'un des larrons^ &e 



Te VOy.lfiE EH ITALIE, 

tieat debout sur la poinlc du pied, avec un inouvemeat 
contourné et strapassé qui man<jue de naturel ; mais il est 
peint, comme tout te reste du tableau, d'une brosse si 
Téhëmente et si furieuse, qu'on ne peut s'empêcher de 
l'admirer. Jamais Itubens, jamais Rembrandt, jamais Gé- 
licaull, jamais Delacroix, dans leurs plus liëvreuses et 
leurs plus turbulentes esquisses, ne sont arrivés à cet 
emportement, à cette rage, à cette férocité. Cette fois, 
Tintorel a justifié pleinement son nom de Robusli ; I& ii- 
gueurne saurait aller plus loin; cela est violent, exagéra, 
mélodramatique, mais revêtu d'une qualité suprême : la 
force. 

Cette toile, rayonnante d'un art souverain, doit faire 
pardonner à l'arlisle bien des arpents de ces croûtes en- 
fumées et noirâtres qu'on rencontre à cbaque pas dans lei 
palais, les églises et les galeries, et qui sont plutôt d'un 
teinturier que d'un peintre. Le Catvaire porte la date de 
1565. 

Avant de quitter la Scuola de San-Rocco, il faut regarder 
un irés-beau Chrht du Titien, d'une expression doulou- 
reuse el profonde, et de charmantes portes d'autel, foui/- 
lëes en 1765 par Philiberli, avec une délicatesse enduise 
etune étonnante perfection de détail, (les sculptures, pré- 
cieuses malgré leur date moderne, représentent différeuls 
traits de la vie de saint Roch, le patron du lieu. Les me- 
nuiseries de la salle supérieure sont aussi très-remarqua- 
bles. Mais, si Von voulait tout admirer, on n'en Unirait 
pas. 

En suivant celte méthode vagabonde, regagnons le grand 
canal et donnons quelques détails sur le palais Vandraniia 
Calergi, occupé maintenant par la duchesse de Berry. Il 
eat d'une riche et noble architecture, de Pierre Lombard 
probablement; de petits génies soutiennent, dans l'enta- 
blement et au-dessus des fenêtres, des écussons biïtoriés 
d'ornomenis d'un goût esquis, et donnent beaucoup d'élé- 
gance à cette façade ; un jardin de médiocre éteii(kie tât 



TOYAGfi E» ITALIE. 277 

verdoyer quelques arbres à cAté de ce palais, que rien ne 
distinguerait des autres si les grands poteaux d*amarre 
blancs et bleus n'indiquaient, par les fleurs de lis dont ils 
sont semés, une demeure princière et quasi royale. 

Quand on a obtenu la permission de visiter le palais, 
des valets en livrée verte vous accueillent très-poliment 
au bas de Tescalier, dont Feau baigne les marches, atta- 
chent votre gondole aux poteaux et vous introduisent 
dans un vestibule où Ton attend que les formalités d'ad- 
mission soient remplies. 

Ce vestibule est aussi long que le palais; il aboutit à 
une sorte de cour semblable aux cours de nos hôtels; on 
a besoin de songer qu'on est à Venise, pour ne pas s'at- 
tendre à y voir une voiture dételée et des chevaux de selle 
fevenant du bois. 

Deux gondoles remisées et quelques pots de terre garnis 
de sapinettes et autres pauvres plantes mourant de soif 
meublent seuls la nudité de cette vaste salle d'attente qu'on 
retrouve dans tous les palais vénitiens, antichambre qui. 
est à la fois un débarcadère. 

Au ' milieu de ce vestibule, à gauche, se présente un 
grand escalier entre deux murs, où pendent deux câbles 
de soie rouge, et où régne la même décoration de mal- 
heureuses plantes vivaces. Un étroit tapis garnit les mar- 
ches et conduit à une salle immense, pareille au vestibule, 
sans mobilier et sans ornement. De là on entre dans la 
salle à manger, dont les murs sont couverts de portraits 
de famille. 

Cette pièce forme un carré long. Elle est très-bien éclai- 
rée par deux grandes fenêtres-balcon. 

Une fable ovale occupe le milieu, et un paravent cache 
la porte d'entrée. Sur la muraille de droite on remarque 
le portrait de la duchesse de Bourgogne, en robe de ve- 
lours bleu; ceux du comte d'Arlois et de madame la prin- 
cesse de Lamballe cl quelques petits cadres. Sur la 
muraille de gauche, en face, le portrait de Louis XV, 



S78 YOTÂGE EN ITÂUE. 

également en jpied ; et, de chaque côté, ceux de ses filles, 
Mesdames de France. 

Dans cette salle à manger, une porte masquée ouvre 
sur une chapelle obscure, et si petite que six personnes 
auraient peine à y tenir. On y compte quatre prie-Dieu. 
À droite, une grande porte donne accès dans un salon 
tout moderne, encombré de tableaux et d'une infinité de 
petits meubles : tables anglaises, coffrets parisiens, rien 
n*y manque de ce charmant luxe inutile qui rappelle la 
patrie par ses chères futilités; deux portraits de Son Al- 
tesse Royale sont placés en regard : celui de Lawrence, 
en robe de satin blanc, avec une rose au côté, montre le 
plus ravissant petit pied qu'il soit possible d'admirer dans 
un soulier de satin. Tout le fond de cette pièce est cou- 
vert de ces tableaux que tout le monde a vus aux exposir 
tiens de Tépoque, et qui représentaient, pour la plupart, 
des héros de la Vendée. 

En retraversant la salle à manger, on entre, par une 
porte à gauche, dans un salon qui parait petit relative- 
ment aux pièces précédentes, et peut-être écrasé par le 
somptueux mobilier qu'il renferme. Là sont placés trente 
tableaux d'élite ; c'est une espèce de Tribune, de Salon 
carré, où ne manque peut-être pas un seul des grands 
noms de la peinture. Au milieu de ces chefs-d'œuvre 
rayonne une Vierge d'André del Sarto, d'une beauté à don- 
ner des frissons au bourgeois le moin& connaisseur, au 
philistin le plus cuirassé de prosaïsme. 

Ce salon, éclairé par un jour doux et ménagé, nous a 
paru la pièce préférée, le cœur même de l'édifice, et nous 
l'avons quitté à regret pour aller visiter le fameux salon 
où se trouvent ces deux colonnes de porphyre, dont la 
valeur est si grande qu'elle surpasse celle du palais tout 
entier. Klles sont placées devant une porte, et font aussi 
peu d elfel que les lapis-lazuli du salon Serra à Génos, 
qu'on croirait volontiers peints et vernis, et qui res- 
semblent, à faire peur, à du moiré métallique bleu. El- 



VOYAGE EN ITAUE. 879 

tes paraissent fausses, quoique de la vérité la plus incon- 
testable. 

Ce qui ajoute encore à cette malencontreuse pensée, 
c'est qu'on a placé vis-à-vis de ces colonnes, dans une de 
ces hautes cheminées dont Tarchitecture va rejoindre la 
voûte, un poêle qui peut être confortable, mais n'a rien 
d'élégant, et dont la faïence voisiiiemal avec le porphyre. 
Il y a encore un dernier salon qui n'a rien de remarqua- 
ble. Aux quatre angles, quatre piédouches supportent 
quatre bustes : ceux du duc de Berry, de Charles X et au- 
tres personnages de la famille royale. De là, on commu- 
nique dans les appartements du comte Lucchesi-Palli, et 
rinspeclion est faite. 

Ce serait tomber dans les lieux communs philosophi- 
ques que de transcrire ici les pensées que fait naître né- 
cessairement sur la fragilité des grandeurs humaines 
<jette visite au palais Vendramin-Calergi, modeste asile 
d'une si haute infortune. Mais ce n'est pas la première 
fois que Venise a le privilège d'abriter les royautés dé- 
chues ; Candide y soupa à l'auberge avec quatre monar- 
<jues sans ouvrage, qui n'avaient pas le moyen de payer 
leur écot. 

Du palais delà duchesse de Berry, nous allâmes au pa- 
lais Barbarigo, pour y voir des Titien qui s'y trouvent et 
qui sont célèbres. Malheureusement, le consul de Russie 
venait de les acheter pour le Czar son maître, et la pré- 
cieuse collection était sous les scellés, en attendant qu'elle 
partit. 11 fallut nous contenter de quelques peintures de 
peu de valeur, et des plafonds à caissons sculptés et do- 
rés qui sont fort beaux, mais dans un fâcheux état de dé- 
gradation. 

On nous fit voir aussi un berceau merveilleux surchargé 
d'une ornementation extravagante et d'une richesse folle 
comme le berceau d'un fils de roi longtemps attendu ; c'é- 
tait dans cette crèche d'or que couchait l'aîné de la fa- 
mille Barbarigo. — Maintenant le berceau est \\AfcN \k3. 



280 YOTAGE EN ITAUB. 

Titien partent pour la Russie; la pluie filtre par les doru- 
res des plafonds crevassés, et la façade, moisie par Thu- 
midité et Tabandon, va tomber dans Teau verte du canal. 

Nous sortîmes de là le cœur navré. Rien n'était triste 
comme ce berceau d*une famille éteinte dans un palais 
croulant. 

Nous saluâmes aussi, en allant à Thôtel des postes cher- 
cher nos lettres de France, Thumble demeure d'une autre 
grandeur déchue, de Manin, ce héros sans emphase, égal 
aux plus grands de Tantiquité. Sur le modeste balcon de 
son appartement, à Tangle de la rue Paternian, se fanaient 
dans l'abandon quelques pots de jacinthe défleurie, et les 
fenêtres ternes avaient cet aspect mélancolique que pren- 
nent les maisons dont l'âme est partie pour l'exil ou la 
mort, cet exil éterneL 



XX? 



LE GHETTO^ MURANO. VlCENZA 



Un jour, nous errions à l'aventure dans les recoins per- 
dus de Venise, car nous aimons connaître des villes autre 
chose que la physionomie officielle, dessinée, décrite, ra- 
contée partout, et nous sommes curieux, le légitime tri- 
but d'admirution payé, de soulever ce masque monumen- 
tal que chaque cité se pose sur le visage pour dissimuler 
ses laideurs et ses misères. De ruelle en ruelle, à force de 
passer des ponts et de nous tromper de chemin, nous 
étions arrivé au delà du Ganarregio, dans une Venise qui 
ne ressemble guère à la Venise coquette des aquarelles. 
Des maisons à demi écroulées, aux fenêtres fermées par 
des planches, des places désertes, des espaces vides où sé- 
chaient des linges sur des cordes et jouaient quelques en- 
fants déguenillés, des plages arides sur lesquelles des 
calfats radoubaient des barques dans d'épais nuages de 
fumée, des églises abandonnées et fracassées parles bom- 
bes autrichiennes, dont quelques-unes étaient venues 
éclater sur cette limite extrême, des canaux à l'eau verte 
et lourde, où surnageaient des paillasses vidées et des dé- 
tritus de légumes, formaient un ensemble de misère, de 
solitude et d'abandon d'une impression pénible. Les villes 
factices et conquises sur la mer, comme Venise, ont besoia 

)1^ 



282 VOYAGE EN ITALIE. 

de richesse et de splendeur ; il faut tout le luxe des arts, 
toutes les magnificences de l'architecture, pour consoler 
de la nature absente. Si un palais de Scamozzi ou de Sam* 
michcli a belle mine au bord du grand canal avec ses bal- 
cons, ses colonnes et escaliers de marbre, rien n'est plus 
triste qu'une masure qui s'effondre entre le ciel et l'eau, 
et qui voit sur ses pieds moisis courir les cloportes et 
grimper les crabes. 

Nous marchions depuis quelque temps à travers un dé- 
dale de ruelles qui souvent nous ramenaient à notre point 
de départ. Nous remarquions avec surprise l'absence de 
tout emblème religieux au coin des rues; plus de chapel* 
les, plus de madones ornées d'ex-voto, plus de croix 
sculptées sur les places, plus d'effigies de saints, aucun 
de ces signes de dévotion extérieure si multipliés dans les 
autres qiiartieis de la ville. Tout avait l'air étrange, fa- 
rouche et mystérieux. Des figures bizarres et furtives glis- 
saient silencieusement le long des murailles avec un air 
crainlif. Ces figures n'avaient pas le type vénitien. Des nez 
recourbés, des yeux de charbon dans une pâleur verdâtre, 
des joues effilées, des mentons pointus, tout accusais um 
race différente. Les haillons qui les couvraient, étriqués, 
piteux, lustrés de crasse, avaient une sordidité particulière 
et dénotaient encore plus la cupidité que la pauvreté, une 
misère avare et plutôt voulue que subie, faite pour inspi- 
rer le mépris et non la pitié. 

Les ruelles se rétrécissaient de plus en plus ; les mai- 
sons se haussaient comme des Babels de taudis superpo- 
sés, pour chercher un peu d'air respirable et de lumière 
au-dessus de l'ombre et de la fange où rampaient des 
êtres difformes. Plusieurs de ces maisons comptaient 
neuf étages, neuf zones de loques, d'ordures et d'indus- 
tries immondes. Toutes les maladies oubliées des lépro- 
series d'Orient semblaient ronger ces murailles galeuses', 
J 'humidité les lacYvelail de ^Va^we^ uolres comme celles 
(le ia gangrène ; les etAote^e^etice^ dxi «»îi^^^Vt^^^\\£MN3»sfiû, 



VOYAGE EN HÂLIB. 283 

dans le plâtre des rugosités, des verrues et des bubons de 
peste ; le crépi, s*effritant comme une peau dartreuse, se 
détachait en pellicules furfuracées. Aucune ligne ne gar- 
dait la perpendiculaire ; tout chevauchait hors de l'a- 
plomb ; un étage rentrait et l'autre faisait ventre ; les fe- - 
nôtres chassieuses, borgnes ou louches, n'avaient pas un 
carreau entier. Des emplâtres de papier y pansaient, tant 
bien que mal, les blessures des vitres ; des bâtons, pareils 
à des bras décharnés, secouaient au-dessus des passants 
d'indescriptibles guenilles ; des matelas hideusement 
souillés tâchaient de sécher au soleil sur le rebord des 
croisées béantes et noires. 

Par places, un reste d'enduit de briques et de plâtre 
piles donnait à quelques-unes de ces façades , moins dé- 
crépites que les autres, une rougeur malsaine comme 
celle qui plaque les pommettes d'une poitrinaire ou d'une 
courtisane de bas étage enluminée de fard. Ce n'étaient 
pas les moins laides et les moins repoussantes ; on eût 
dît la santé sur la mort, le vice sur la misère. Lequel est 
le moins horrible, d'un cadavre dans toute sa lividité, ou 
d'un cadavre dont on a frotté la face de cire jaune avec 
du vermillon? 

Des ponts en ruine, pliant leur dos voûté comme des 
vieillards écrasés d'ans, et prés de laisser choir leur ar- 
che dans l'eau, reliaient entre elles ces masses de masu- 
res informes, séparées par des canaux stagnants, fangeux, 
noirs comme de l'encre, verts comme de la sanie, ob- 
strués d'immondices et de détritus de toutes sortes, que 
la marée n'a pas la force d'emmener, impuissante qu'elle 
esta remuer cette eau endormie, opaque et lourde, sem- 
blable à celle d'un marais stygien ou d'un fleuve d'enfer. 

Enfin, nous débouchâmes sur un campo assez vaste, 
passablement dallé, et au milieu duquel baillait la gueule 
de pierre d'une citerne. A l'un des angles s'élevait un édi- 
fice d'un aspect architectural plus Iwxumxv^ ^q\\\s^^^^\s^ 
était surmontée d'une iascripliou se,wV^\fe^ «û.X^NXx^^^'^^^'^ 



9S4 VOYAGE EN ITALIE. 

taies, que nous reconnûmes pour des caractères juifs. Le 
mystère s'expliquait. Ce quartier fétide et purulent, cette 
Cour des Miracles aquatique était tout bonnement le 
Ghetto, la juiverie de Venise, qui a conservé la sordidité 
caractéristique du moyen âge. 

Probablement, si Ton pénétrait dans ces maisons pour- 
ries, lézardées, rayées de suintements immondes, on y 
trouverait, ainsi que dans les anciennes juiveries, desRe- 
becca et des Rachel d'une beauté orientalement radieuse, 
roides d*or et de pierreries comme des idoles hindoues, 
assises sur les plus précieux tapis de Smyrne, au milieu 
de vaisselles d'or et de richesses inappréciables entassées 
par l'avarice paternelle ; car la pauvreté du juif n'est 
qu'extérieure. Si le chrétien a le faux luxe, l'israélite a 
la fausse misère. Comme certains insectes, pour échapper 
à ses persécuteurs, il se roule dans l'ordure et se fait 
couleur de fange. Cette habitude prise au moyen âge, où 
elle était nécessaire, il ne l'a pas encore perdue, quoique 
rien ne la justifie à présent, et il la continue avec l'opi- 
niâtreté indélébile de sa race. 

Cet édifice historié d'une inscription hébraïque était 
la synagogue. Nous y entrâmes. Un assez bel escalier nous 
conduisit dans une grande salle oblongue boisée de me- 
nuiseries bien travaillées, tapissée d'un splendide damas 
rouge des Indes. Le Thalmud, de même que le Coran, dé- 
fend à ses sectaires la reproduction de la figure humaine, 
et traite l'art de pratique idolâtre. La synagogue est for- 
cément nue comme une mosquée ou comme un temple 
protestant, et ne peut atteindre aux magnificences des ca- 
thédrales catholiques, quelle que soit la richesse de ses 
fidèles. Ce culte, tout abstrait, est pauvre à l'œil : une 
chaire pour le rabbin qui commente la Bible, une tri- 
bune pour les musiciens qui chantent les psaumes, un 
tabernacle où sont renfermées les tables de la loi, et 
c'est tout. 
Nous remarquâmes, dans cette synagogue, un grand 



Y0TAG8 EN HALIE. t85 

nombre de lustres en cuivre jaune avec des boules et des 
bras tortillés d'un goût hollandais, comme on en voit 
souvent dans les tableaux de Gérard Dow ou de Mieris, 
notamment dans le tableau de la Paralytique^ que la gra- 
vure a rendu populaire. Ces lustres viennent probable- 
ment d'Amsterdam, cette Venise septentrionale, qui ren- 
ferme aussi beaucoup de juifs. Cette abondance de luminai* 
res ne doit pas surprendre, car les chandeliers à sept 
branches, les lampes et les flambeaux reviennent à tout 
propos dans la Bible. 

Le cimetière des juifs est au Lido ; le sable le recouvre, 
la végétation l'envahit, et les enfants ne se font nul scru- 
pule de piétiner et de danser sur les tombes renversées 
ou fendues. Quand on leur reproche leur irrévérence, ils 
répondent tout naïvement : w Ce sont des juifs. » Un juif, 
un chien, c'est la même chose à leurs yeux. Ces tombes, 
peureux, recouvrent, non pas des cadavres, mais des cha- 
rognes. Ce champ funèbre n'est pas un cimetière, c'est 
une voirie. En Espagne, à Puerto de Santa Maria, nous en- 
tendîmes un propos analogue ; un nègre, servant de place, 
venait d'être tué par un taureau dans une course ; on 
l'emportait et nous étions tout ému : «Calmez-vous, nous 
dit un voisin, ce n'est rien ; c'est un nègre. » Juif ou 
nègre, ce sont des hommes, pourtant ! Combien de temps 
faudra-t-il encore pour l'apprendre aux enfants et aux 
barbares? 

Rien n'est plus triste, plus morne et plus navrant que 
ce terrain sablonneux tout bosselé de pierres tumulaires. 
Ces inscriptions à demi effacées, en caractères qu'on ne 
peut lire, ajoutent encore au mystère, à l'oubli, à l'aban- 
don : on ne peut donner au mort couché là-dessous la 
satisfaction d'entendre épeler son nom et son épitaphe. 
Ce cimetière nous a rappelé un cimetière arabe près d^O- 
ran, sur une colline pulvérulente et pierreuse, d'une ari- 
dité effroyable, balayée du vent de mer, brûlée du soleil 
et à travers lequel on passait sans faire plus d'atteoe- 



286 f OTAGE EU HALIB. 

tion aux tombes effondrées qu'aux cailloux du chemin. 
Au moins les morts arabes ne sont-ils pas troublés par 
le bruit des chansons et des saltarelles ; car le Lido est à 
la lois guinguette et cimetière : on y enterre et on y danse. 

Les chrétiens, eux, vont dormir plus en paix dans la 
petite île de San-Michiele, sur le chemin de Murano; 
on les couche sous le sable amer qui doit être doux aux 
os d'un Vénitien, et les gondoles saluent leur croix ei 
passant. 

Murano est bien déchu de son antique splendeur ; ce 
n'est plus, comme autrefois, la magicienne des fausses 
perles, des glaces et des verroteries. La chimie a éventé 
ses secrets ; elle n'a plus le privilège de ces beaux mi- 
roirs à biseaux, de ces grands verres au pied de fili- 
grane, de ces buires rubannèes de spirales laiteuses, de 
ces boules de cristal qui semblent une larme de la mer 
figée sur les délicates végétations océaniques ; de ces 
rassades qui bruissaient sur le pagne des noires Afri- 
caines. La Bohème fait aussi beau , Choisy-le-Roi fait 
mieux. L'ait, à Murano, est resté stationnaire dans le pro- 
grès universel. 

iSousvi^itâmes une de ses verreries, où l'on fabriquait 
de petites perles de couleur. De longs fils creux, de 
nuances différentes, les uns transparents, les autres opa- 
ques, sont hachés par petits fragments, puis roulés dans 
des boîtes, jusqu'à ce que le frottement les ait arrondis; 
on les polit, puis on enfile ces perles avec du crin et on les 
réunit en écheveaux. 

On souffla pour nous une bouteille tramée d'un ruban 
de filigrane blanc et rose. Hien n'est plus simple et plus 
expéditif que le procédé. L'ouvrier était un grand et beau 
garçon, à cheveux noirs et frisés, dont la mine vermeille 
ne s'accordait guère avec les préjugés que Ton avait autre- 
fois sur cette [)rofes^ion réputée mortelle, et que les gen- 
W/siiorames pouvaiewl k cawç»^ ^^ ç,^\^ «\^eïç,^t sans déro- 
ger. Il prit un peu dû Nette exv l\và\oxv ^>\\kQ>\x\. ^^^^ ^^^ 



f OTAGE EN ITALIE. ^ffl 

tube, y amalgama le filet de couleur qu'il voulait tourner 
en même temps, et d*une seule haleine souffla sa pièce, 
qui s'enflait frêle et légère comme une bulle do savon. H 
nous fit de même un verre qu'il nous abandonna poui 
quelques zwantzigs. 

Hurano renferme une autre curiosité qu'on nous fit 
voir avec un certain orgueil : un cheval, animal plus chi • 
inérique à Venise que la licorne, le griffon, les coqueci- 
grues, les boucs volants et les cauchemars. Richard 111 y 
crierait en vain : a Mon royaume pour un cheval ! » Cela 
nous fit un certain plaisir de voir cet honnête quadrupède, 
dont nous commencions à oublier lexistence. 

La rencontre de ce cheval nous donna une espèce dé 
nostalgie de terre fermé, et nous revînmes à Venise toirt 
rêveur. 11 nous sembla qu'il y avait bien longtemps déjà 
que nous n'avions vu de plaines, de montagnes, de champs 
cultivés, de routes bordées d*arbrés, de rues sillonnées de 
voitures, et nous songeâmes que tien n'était plus agréa- 
ble que le tapage de fouets et de grelots d'une voiture de 
poste. Mais une visite cyclique au Musée Gorref*, où l'on 
garde, parmi cent autres raretés, la planche du merveil- 
leux plan de Venise gravé sur bois par Albeit Durer; au 
palais Manfrini, qui renferme une riche collection de maî- 
tres vénitiens, et chez différents marchands de bric-à- 
brac, ossuaires où se sont déposées par couches les ancien- 
nes magnificences de la république, eut bientôt chassé ces 
idées continentales et champêtres. 

Un petit incident retarda encore de quelques jours ces 
velléités de départ. Un matin que nous marchandions, 
dans une boutique d'orfèvre de la Frezzaria, une de ces 
petites chaînes d'or fines comme des cheveux, et que nous 
voulions rapporter comme souvenir de voyage à l'une de 
nos amies parisiennes, nous vîmes entrer une belle liile, 
négligemment drapée d'un grand châle rayé de couleurs 
éclatantes, qui était, à vrai dire, \aç>ev\\^\\^v:.^ ^^'^^^nV 
tement; car elle n'avait dessous ejyie ^^ àx^xsàsa ^^ ^"^ 



S88 VOYAGE EU ITAUE. 

jupon blanc, tenue qui, du reste, n*a rien d'extraordinaire 
à Venise. Si sa toilette était succincte, ses beaux cheveux 
noirs lustrés, peignés avec soin, et dont les nattes opulen- 
tes se repliaient plusieurs fois sur sa nuque dorée, lui 
faisaient une charmante coiffure de bal à laquelle ne man- 
quait même pas la fleur placée à propos sur le coin de 
l'oreille ; elle s'approcha de la montre et choisit une ba- 
gue d'argent qu'elle convoitait sans doute depuis plusieurs 
jours. Le marchand lui en fit un prix qui lui parut exor» 
bitant et Tétait en effet, vu le peu de valeur du bijou, ce 
qui la fit entrer dans la plus divertissante colère du monde. 
Toute rose de dépit, elle se mit à invectiver le marchand 
dans ce doux et zézayant patois vénitien que nous com- 
mencions à comprendre, et qui ne peut perdre sa grâce, 
même dans les querelles. Elle appelait Thonnête orfèvre 
juif, scélérat, faussaire et grand chien de la Madone, une 
grosse injure italienne. 

Le marchand riait et maintenait son prix, sans s'èmou^ 
voir de ce joli débordement d'invectives qu'il provoquait 
pour nous amuser, et que nous arrêtâmes en faisant met- 
tre la bague sur notre compte, à la condition que Vicenza, 
c'était le nom de la jeune fille, nous laisserait faire un des- 
sin d'après elle. 

Les belles filles à Venise, quoique cela soit bizarre dans 
une ville si peuplée de peintres, consentent plutôt à être 
votre maîtresse que votre modèle : elles comprennent 
mieux l'amour que l'art, et se croient assez jolies pour 
qu'on laisse tomber crayons et palettes en les regardant. 
Selon elles, les laides seules devraient poser. Singulière 
théorie et qui s'explique pourtant avec leurs imaginations 
naïves et fougueuses. Elles ne supposent pas qu'un homme 
jeune puisse copier froidement leur beauté, et jeter sur 
elle ce regard analytique et scrutateur qui métamorphose 
en marbre la chair vivante. Ces idées donneraient peut- 
être la raison du type unique de femme employé par cha- 
que maître italien. 



WYACE EN ITALIE. 2^0 

La Vicenza, qui, en toute autre occurrence, se serai 
montrée à coup sûr, moins farouche, fit beaucoup de 
difficultés, et se décida enfin à venir poer, accompa- 
gnée d'une de ses amies, ancienne figurante de danse à la 
Fenice. 

A vrai dire, elle croyait peu à notre dessin et se flat- 
tait d'un rendez-vous plus galant ; son incrédulité ne cessa 
que lorsqu'elle nous vit ouvrir notre boîte à pastel, placer 
notre papier et disposer nos crayons. 

Vicenza offrait une variété brune de la beauté véni- 
tienne qu'on ne rencontre pas dans les tableaux des an- 
ciens maîtres^ préoccupés outre mesure du type blond, le 
seul qu'ils aient représenté. Elle avait une peau d'une 
finesse incroyable, d'une pâleur ambrée, les yeux noirs, 
nocturnes et veloutés, la lèvre rouge et vivace, quelque 
chose de doux et de sauvage à la fois. 

Tout en posant, elle mordait et mâchait des roses 
qu'elle arrachait de son bouquet, ô(ail et remettait sa ba- 
gue, faisait danser sa pantoufle au bout de son pied et se 
levait à chaque minute, pour venir regarder par-dessus 
noti% épaule où en était l'ouvrage. Nous avions beaucoup, 
de peine à la faire retourner à sa place et se remettre en 
pose. 

Enfm le portrait se termina tant bien que mal ; elle 
en fut satisfaite et le prit pour le donner à son amoureux. 
Mais nous en avons g «rdé une copie qtû suffit à prouver, en 
dépit de Paul iVéronése, de Giorgione, de Titien et de 
leurs femmes à cheveux d'or, qu'il y a eu au moins une 
belle brune à Venise. 



XXYI 



DÉTAILS DE MŒURS 



La saison s'avançait. Notre séjour à Venise s'était pro* 
longé au delà des limites que nous lui avions fixées dans 
le plan général de notre voyage. Nous retardions notre dé- 
part de semaine en semaine, de jour en jour^ et nous IroQ- 
viens toujours quelque bonne raison pour rester. En vain 
de légères brumes commençaient à voltiger le matin sur 
la lagune ; en vain une averse subite nous forçait à nous 
réfugier sous les arcades des Procuraties ou le porche 
d'une église ; en vain, lorsque nous nous promenions au 
clair de lune sur le grand canal, Tair froid de la nuit nous 
obligeait-il quelquefois à remonter la glace de la gondole 
et à rabattre le drap noir de la felce, nous faisions la 
sourde oreille aux avertissements de Tautomne. 

Nous nous souvenions toujours d'un palais, d'une église 
ou d'un tableau que nous n'avions pas vu. 11 fallait, eo 
effet, avant de quitter Venise, visiter cette blanche égfise 
de Santa-Maria-Formosa, illustrée par la fameuse Saintf 
Bm^be, si superbement campée, si héroïquement belle 
de Palma le Vieux; ce palais de Bianca-Capello, auquel] 
se rattachent les souvenirs d'une légende amoureuse toul^l 
vénitienne elp\e\\\e à'uweWtvcv^ romanesque qu'a peineil 
détruire l'enseigue tf \xueiïvc^^\'àV^lv^vv^j^v5>^^\sv^^^îss^^ 



yOYAGE EN HÀUE. f9t 

Torchère, qui vend des capotes et des bibis dans la cham- 
bre où rêvait, accoudée au balcon, la belle et noncha- 
lante créature ; et cette bizarre et superbe église de San- 
Zaccaria, où se trouvent un merveilleux tableau d*autel, 
tout reluisant d'or, d'Antoine Vivarini, donné par Hélène 
Foscari et Marina Donalo, et le tombeau de ce grand scul- 
pteur Alexandre Vittoria, 

Qui vivens vivos duxit de niarmore vultus. 

Magnifique concetto d*épitaphe justifié, celte fois, par un 
peuple de statues. 

Tantôt c'est autre chose, une île oubliée, Mazorbo ou 
Torcello, où il y a une curieuse basilique byzantine et des 
antiquités romaines ; tantôt une façade pittoresque sur 
un canal peu fréquenté, dont il fallait prendre un cro- 
quis; mille motifs de ce genre, tous raisonnables, tous 
excellents, mais qui n'étaient point les véritables, quoique 
nous fissions semblant de les croire vrais. Nous cédions, 
malgré nous, à cette mélancolie qui prend au cœur le 
voyageur le plus déterminé, au moment de s'éloigner 
peut-être pour jamais, d'un pays longtemps désiré, d'un 
endroit où il a passé de beaux jours et de plus belles 
nuits. 

Il est certaines villes dont on se sépare comme d'une 
maîtresse aimée, la poitrine gonflée et des larmes dans les 
yeux, espèces de patries électives où l'on est plus facilement 
heureux qu'ailleurs, où l'on rêve de retourner et d'aller 
mourir, et qui vous apparaissent au milieu des tristesses 
et des complications de la vie comme une oasis, un Eldo- 
rado, une cité divine où les ennuis n'ont pas d'accès, et 
où reviennent les souvenirs d'une aile obstinée. Grenade a 
été pour nous Tune de ces Jérusalems célestes qui brillent 
sous un soleil d'or dans les lointains azurés du mirage. 
Nous y pensions depuis notre enfance ; nous l'avons quitté 
avec pleurs, et nous la regrettons bien souvent. Veiom 



m YOYAGE EN ITÀLIB. 

sera pour nous une autre Grenade, plus regretlée peoi« 
être. 

Vous est-il arrivé de n'avoir plus que quelques jours à 
rester avec un être chéri ? On le regarde longtemps, fixe- 
ment, douloureusement, pour bien se graver ses traits 
dans la mémoire ; on se sature de ses aspects, on l'étudié 
sous tous ses jours, on remarque ses petits signes parti* 
culiers, le grain de beauté près de la bouche, la fossette 
de la joue ou de la main ; on note les inflexions et les mé- 
lodies de sa voix, on tâche de garder le plus possible de 
cette image adorée que l'absence va vous ravir, et que 
vous ne pourrez phis revoir que dans votre cœur ; on ne 
se quitte pas, on veut profiter jusqu'au bout de la dernière 
minute ; le sommeil même vous parait un vol fait à ces 
heures précieuses, et les causeries interminables se pro- 
longent la main dans la main, sans qu'on s'aperçoive 
que les lampes pâlissent et que la lueur bleue du matin 
filtre à travers les rideaux. 

Nous éprouvions celte impression à l'endroit de Venise. 
A mesure que Tinstant du départ s'approchait, elle nous 
devenait plus chère. Son prix se révélait au moment de la 
perdre. Nous nous reprochions d'avoir mal profité de 
notre séjour, et nous regrettions amèrement quelques 
heures de paresse, quelques lâches concessions aux éner- 
vantes influences du sirocco. Il nous semblait que nous 
aurions pu voir davantage, prendre plus de notes, faire 
plus de croquis, nous fier moins à notre mémoire : et ce- 
pendant Dieu sait si nous avions fait en conscience notre 
métier de voyageur ; on ne rencontrait que nous dans les 
églises, dans les galeries, à l'Académie des beaux-arts, 
sur la place Saint-Marc, au palais du doge, à la Biblio- 
thèque. Nos gondoliers éreintés demandaient grâce ; à 
peine prenions-nous le temps d'avaler une glace au café 
Florian, une soupe de poux de mer et un pasliccio de po- 
Jenta au Gaslhoff San-iîallo ou à la taverne du Ghapeau- 
Noir. En six semaines, nous ^nvous usé trois lorgnonSi 



f OYàGE en ITALIE. 209 

abîmé une jumelle, perdu une longue-vue. Jamais per- 
soime ne se livra à une pareille débauche d'œil. Nous re- 
gardions quatorze heures par jour sans nous arrêter. Si 
nous avions osé, nous aurions continué notre inspection 
aux torches. 

Les derniers jours, cela devint une véritable fièvre. Nous 
fîmes une tournée générale de récapitulation au pas de 
course, avec ce coup d'œil net et prompt de Thomme qui 
connaît la chose qu'il regarde et va droit aux objets qu'il 
recherche. Comme ces peintres qui repassent à Tencreles 
dessins à la mine de plomb qu'ils craignent de voir s'effa- 
cer, nous assurâmes d'un trait plus appuyé les mille li- 
néaments crayonnés dans notre mémoire. Nous revîmes ce 
beau palais ducal fait exprès pour une décoration de 
drame ou d'opéra, avec ses grandes murailles roses, ses 
dentelures blanches, ses deux étages de colonnettes, ses 
trèfles arabes ; ce prodigieux Saint-Marc, Sainte-Sophie de 
l'Occident, colossal reliquaire des civilisations disparues, 
caverne d'or diaprée de mosaïque, immense entassement 
de jaspe, de porphyre, d'albâtre, de fragments antiques, 
cathédrale de pirates enrichie des dépouilles de l'univers ; 
ce Campanile qui porte si haut dans l'azur l'ange d'or 
protecteur de Venise et garde à ses pieds la logette de San- 
sovino, sculptée comme un joyau; cette tour de l'Horloge, 
toute d'or et d'outre-mer, où, sur un large cadran, se pro- 
mènent les heures noires et blanches; cette Bibliothèque 
d'une élégance tout athénienne, couronnée (îe sveltes sta- 
tues mythologiques, riant souvenir de la Grèce voisine ; 
et ce grand canal bordé d'une double rangée de palais 
gothiques, moresques. Renaissance, rococo, dont les fa- 
çades toutes diverses émerveillent par l'inépuisable fan- 
taisie et la perpétuelle invention de leurs détails qu'une 
existence d'homme ne suffirait pas à étudier, splendide 
galerie où se déploie le génie de Sansovino, de Scamozzi, 
de Pierre Lombard, de Palladio, deLonghena, de Berga- 
mascOf de Rossi, de Tremignan et d'autres aFcl!ivV.^Vft^ 



iM TOTAGE EN ITAUB. 

merveilleux, sans compter les inconnus, les humbles ou- 
vriers du moyen âge, qui ne sont pas les moins admirables. 

Nous nous faisions promener en gondole, de la pointe 
de la Dogana à la pointe de Quintavalle, pour fixer à ja- 
mais dans notre esprit ce spectacle féerique, que la peiih 
ture comme la parole est impuissante à rendre, et nous 
dévorions, avec une attention désespérée, ce mirage de 
Fata-Morgana, près de s'évanouir à tout jamais pour nous. 

Maintenant, au moment de terminer ces récits peut-être 
déjà trop longs, et dont le lecteur impatienté aura fait 
tourner rapidement les feuillets, il nous semble que nous 
n'avons rien dit, que nous avons bien faiblement exprimé 
notre enthousiasme et mal copié nos superbes modèles. 
Chaque monument, chaque église, chaque galerie aurait 
demandé un volume, là où nous pouvions disposer à peine 
d'un chapitre, et pourtant nous n'avons parlé que de ce 
qui est visible; nous nous sommes gardé de secouer la 
poussière des vieilles chroniques, de raviver les souvenirs 
éteints, de repeupler de leurs anciens habitants les palais 
déserts : car c'était alors l'ouvrage de toute une vie, et il 
a fallu nous contenter de tirer sur notre papier de simples 
épreuves photographiques qui n'ont d'autre mérite que 
leur sincérité. 

Souvent cette tentation nous a pris, de détacher de leurs 
toiles les patriciens et les magnifiques de Titien, de Boni- 
fazzio, de Paris Bordone, et de faire descendre de leurs 
cadres sculptés les belles femmes de Giorgione, de Paul 
Véronèse, avec leurs robes de brocart, leurs cheveux 
d'or roussi, pour en animer cette décoration restée intacte 
et à laquelle il ne manque que les acteurs. Les noms ma- 
giques de Dandolo, de Foscari, de Loredan, de Marine 
Faliero, de la reine Cornaro, ont plus d'une fois excité 
notre imagination. Mais nous y avons sagement résisté. A 
quoi bon refaire en prose d'admirables poèmes ? 

JVotre tâche ètail ç\u^ \i\mv\A^.^w V\s!Mvt les récits des 
voyageurs, il noua esl sxtin^ ài^ ^ovs^v^Vet ^<i% ^^v»?^^^^' 



TOYÂGE EN ITALIE. S95 

précis, plus familiers, plus tracés sur le vif, des remar- 
ques plus circonstanciées sur ces mille petites différences 
qui avertissent qu'on a changé de pays. Des considérations 
générales en style pompeux, des aperçus historiques plus 
ou moins justes nous apprennent ce que nous savons déjà 
et nous renseignent fort md sur la forme des chapeaux, 
la coupe des robes, la qualité et le nom des mets dans telle 
ou telle ville. Nous avons fait notre butin de tout cela et 
décrit des maisons, des cabarets, des rues, des traghets, 
des afOches de théâtre^ des marionnettes, des ombres 
chinoises, des cafés, des musiciens ambulants, des en- 
fants, des vieillards et des jeunes jQUes, tout ce que Ton 
dédaigne ordinairement. 

Cela n'est-il pas aussi intéressant, de savoir comment se 
coiffe une grisette vénitienne et quels plis fait son châle sur 
les épaules, que d'entendre raconter pour la centième 
fois la décapitation du doge iMarino Faliero sur l'escalier 
des Géants, qui ne fut bâti, par parenthèse, qu'un siècle 
ou deux après sa mort ? Croyez-vous donc qu'il soit indif- 
férent d'apprendre si le café se filtre ou se fait bouillir 
avec le marc, à la mode orientale, à Florian et à la Cos- 
tanza? Ce petit fait du café trouble à la turque ne dit-il 
pas tout le passé de Venise ? Et si nous vous recopions ici 
tout stupidement une liste de noms recueillis sur les en- 
seignes et sur les murailles, et dont la physionomie par- 
ticulière annonce qu'on n'est ni à Paris ni à Londres, des 
noms telsqu'Ermagora, ZamoraFagozzo, Zanobrio, Dario, 
Paternian, Farsetti, Erizzo, Hangile Valmarana, Zorzi, 
Condulmer, Yalcamonica, Corner Zaguri, etc., ne serez- 
vous pas amusé et réjoui de l'euphonie et de la configu- 
ration de ces appellations si locales, si romanesques, «i 
fluides et si douces à l'oreille? Cette litanie ne vous ap- 
portera-t-elle pas un écho de l'harmonie vénitienne? 
I Nous sommes loin encore d'avoir rempli ce pro* 
gramme, quelque restreint qu'il soit. L'^TOciSVft.Ooxt^w'îss»^ 
M souvent eatraiaéf et nous avou^^ouN^tA ^xsafe^^^ ^^^ 



S96 YOTAGE EN ITALIE. 

du précepte de Boîleau, du feston et de l'astragale. La 
rue et son spectacle toujours renouvelé nous a bien des 
fois empêché d'entrer dans les maisons, ce qui n'est pas 
toujours facile au voyageur, cette hirondelle légère qui 
arrive avec la belle saison et s'envole avec elle. Les 
mœurs de la société vénitienne ne tiennent peut-être pas 
assez de place dans ces esquisses, et le tableau y a sou- 
vent le pas surThomme. Mais, en ce siècle d'hypocrisie et 
de cantf on n'a pas la joyeuse et mâle liberté du prési- 
dent des Brosses, et il est difficile de parler des mœurs 
sans être immoral. 

Raconter ses aventures, c'est de la fatuité ; raconter 
celles des autres, c'est de l'indiscrétion. Peut-on, d'ail- 
leurs, trahir le secret des intimités où l'on vous a cordia- 
lement admis, et répéter dans un livre ce qu*on vous 
dit à l'oreille? Les formes extérieures de la vie sont au- 
jourd'hui presque partout les mêmes, surtout dans la 
bonne société. Est-il bien nécessaire de dire que les si- 
gisbés n'existent plus, et que les Vénitiennes ont des 
amants comme les femmes de Paris, de Londres ou de 
tout autre endroit ? Si l'on veut une observation plus lo- 
cale, ajoutons qu'elles en ont souvent un, mais rarement 
deux, trait de mœurs qui peut s'étendre à toute l'Italie ; 
en outre, il n'est pas de bon goût que cet amant soit Au- 
trichien ; c'est une manière de résister à l'oppression et 
d'isoler l'ennemi. 

Les anciennes familles ruinées vivent dans la retraite et 
pauvrement, et le propriétaire d'un palais dîne dans une 
salle à manger tapissée de tableaux de grands maîtres, d'un 
plat de polente, de friture, ou de coquillages qu'un valet 
unique est allé chercher à la taverne. 

L'été, on va passer la villégiature dans des maisons de 
campagne festonnées de vignes, au bord de la Brenta, ou 
dans de petites fermes agrestes du Frioul. On ne revient à 
Venise que l'hiver, c'est une élégance qu'on pratique éga- 
lement à Paris. Les patriciens qui n'ont plus de maisons 



yOYAGE EN ITALIE. 207 

de campafpie et ne peuvent, faute de ressources, voyager 
en terre ferme, se cloîtrent pendant toute la saison et ne 
reparaissent qu'à Tépoque où il est permis de fréquen- 
ter la place Saint-Marc. Tout ceci, naturellement, souf- 
fre des exceptions : il y a des Vénitiennes sans amant et 
des Vénitiens riches. Le contraire de ce que nous avons 
dit est tout aussi vrai. Les fêtes, les bals, les dîners sont 
rares. La crainte des espions et des délateurs rend toute 
cette société fort réservée. On ne s'amuse qu'à huis-clos 
et entre gens sûrs. Le luxe se cache et la gaieté met des 
sourdines : cela rend difficiles les observations de mœurs 
à vol d'oiseau. 

Peut-être ceux qui ont eu la bonté de nous lire nous 
auront-ils reproché des myriades de noms d'artistes en^ 
tassés comme à plaisir. Certes, ce n'était point pour faire 
parade d'une vaine érudition : l'école vénitienne est d'une 
richesse si fabuleuse, que notre prolixité nous semble 
encore du laconisme et de l'ingratitude. L'arbre généa- 
logique de l'art a des rameaux si touffus, si luxuriants, 
si chargés de fruits dans cette ville féconde, qu'on a 
autant de peine à en suivre les ramifications que celles de 
l'arbre généalogique de la Vierge à la cathédrale de 
Saint-Harc : ce ne sont que rois, saints, patriarches et pro- 
phètes. 

En deçà et au delà des quatre grands noms qui person- 
nifient l'art vénitien, Giorgione, Titien, Paul Véronèse, 
Tintoret, il y a des familles entières de peintres admira- 
bles. Depuis Antoine de Murano jusqu'à Tiepolo, en qui 
s'éteignit la race, il faudrait un livre d'or à mille feuillets 
pour écrire ces noms inconnus qui mériteraient d'être glo- 
rieux. Le moindre de ces artistes serait réputé aujourd'hui 
un grand génie, et tel qui s'en targue ferait fort piètre 
figure parmi cette populace de talents. 

Bn rendant compte de l'Académie des beaux-arts, nous 
avons exprimé toute notre admiration pour cette merveil- 
leuse école gothique des Vivarisi, des Basait!^ des Ca3:^^<^ 



5S98 VOYAGE EN ITAUB. 

cio, des Jean et Gentil Bellin, qui, à tout le sentiment 
d'ibidré Hanlegna, de Perugin et d'Albert Durer, joint 
un coloris où déjà se pressent Giorgione. Mais parmi les 
peintres de la décadence, qui se déclare dès la mort du 
Titien, quelle fécondité, quelle facilité, quelle dépense 
d'invention, d'esprit et de couleur ! 

Écrire leurs noms ici ne réveillerait aucune idée; il fau- 
drait y joindre l'analyse de leur œuvre immense, innom- 
brable, caractériser leurs manières diverses, reconstruire 
leur biographie, les recomposer de toutes pièces. C'est 
un travail que nous ferons peut-être et qui nous a sou- 
vent tenté; mais pour cela il faudrait dix ans de séjour à 
Venise : c'est ce qui nous déterminerait à l'entrepren- 
dre. Églises, palais, ils ont tout couvert de fresques et de 

peintures ; ils ont profité de la moindre place laissée vide 
par Tintoret. 

Ce qu'on ne sait pas assez, c'est que Venise regorge 
de sculptures, de bas-reliefs, de figures de marbre et de 
bronze du plus rare mérite, œuvres de statuaires égaux i 
ses peintres, et dont on ne parle jamais, nous ignorons 
pourquoi. Nous avons nommé quelques-uns de ces artis- 
tes ; mais qui voudrait la liste complète aurait à lire une 
litanie furieusemente longue. Que la gloire humaine est 
capricieuse ! 

Qui parle maintenant de Vittoria, d'Aspetti, de Leo- 
pardo, de Sansovino et de tant d'autres sculpteurs? 



XXVIl 



PADOUE 



A présent, quoique cela nous coûte, il faut partir. Pa- 
doue, la ville d'Ezzelin et d'Ângelo, nous appelle. Adieu 
cher campo San-Hosé, où nous avons passé de si douces 
heures ; adieu les couchers du soleil derrière la Sainte, 
les effets de lune sur le grand canal, les belles filles blon- 
des des jardins publics, les gais dîners sous les pampres 
de Quintavalle ; adieu le bel art et la splendide peinture, 
les palais romantiques du moyen âge et les façades grec- 
ques de Palladio ; adieu les tourterelles de Saint-Marc ; 
adieu les goélands de la lagune, les bains de mer sur la 
plage du Lido, les promenades à deux dans les gondoles ; 
adieu Venise, et si c'est pour toujours, adieu ! comme di- 
sait lord Byron du haut de sa lèvre dédaigneuse. 

Le chemin de fer nous emporte, et déjà la Vénus de 
FAdriaque a replongé son corps rose et blanc sous l'azur 
de la mer. 

Sortir de gondole pour monter en chemin de fer est 
une action discordante. Ces deux mots ne semblent pas 
faits pour se trouver ensemble. L'un exprime le roman- 
tisme des souvenirs, l'autre le prosaïsme de la réalité. 
Zorzi de Cataro vous livre brusquement à Stepheiison. 
Vous étiez h Venise et vous voilà en Angleterre ou en Amé- 



900 VOYAGE £M ITALIE 

rîque. Titiea! ô Paul Yéronèse! qui vous eût dit que 
volro ciel de turquoise serait un jour souillé par la fu- 
mée de la houille britannique, et que l'azur de vos lagu- 
nes refléterait les arcades d'un viaduc? Ainsi va le inonde; 
mais ici le contraste est plus sensible, car les formes des 
âges disparus sont restées intactes, et le présent vit dans 
la peau du passé. 

Nous avions déjà parcouru cette route, mais en sens 
inverse, en venant de Vérone à Venise. Un orage, écla- 
tant sur nous avec éclairs, tonnerre et pluie, nous montra 
sous un caractère particulièrement farouche et fantasti- 
que ce pays qui, vu par un temps ordinaire, offre une 
suite de campagnes bien cultivées, coupées de canaux, 
guirlandées de pampres courant joyeusement d'un arbre 
à l'autre, de jolis lointains dentelés de collines bleues, 
parsemés de villas dont la blancheur se détache sur le 
vert des jardins; un aspectgras, plantureux et fertile. 

Nous avions avec nous dans le wagon deux ou trois 
moines d'une assez bonne touche, et quelques jeunes 
abbés longs, minces, d'une gracilité toute juvénile, avec 
des tôtes ovales et béates, de cette pâleur unie, de ce 
ton mort, chéri des maîtres italiens, et qui ressemblaient 
à des anges gothiques du Fiesole, plumés et ayant rem- 
placé leur nimbe d'or par un tricorne ou un chapeau de 
Basile. 

L'un deux rappelait exactement le portrait de Raphaël ; 
mais l'œil hébété n'avait pas l'étincelle, et la bouche 
s'ouvrait vaguement en un sourire niais; sans cela, il eût 
été d'une beauté pai faite. La vue de ces séminaristes nous 
fit penser qu'en France l'adolescent n'existait pas. Cette 
transition charmante de l'enfance à la jeunesse manque 
totalement chez nous. Entre le hideux gamin de colléo^e 
à grosses mains rouges, à tournure dégingandée, et le 
gaillard qui se rase ou porte une barbe, il n'y a rien. L'é- 
plièbcgrec, le yaloulcd algérien, le ragazzo italien, le 
muchacho espagnol, comblent de leur grâce jeune et de 



VDYAGi EN ITALIE. SOI 

leur beauté encore indécise entre les dAix sexes, la lacune 
qui sépare l'enfant de l'homme. Il serait curieux de re- 
chercher pourquoi nous sommes privés de cette nuance ; 
car il y a quelques beaux adolescents anglais, un peu da- 
dais peut-être, à cause de la veste et du pantalon à la ma- 
telote qu'on les condamne à porter. 

Tout en rêvant à ce problème de physiologie, nous ar- 
rivâmes au débarcadère : dix lieues sont bientôt dévorées, 
même sur un railway italien. Là une foule de faquins et de 
cochers nous attendaient à la descente, avec des cris et des 
gesticulations féroces ; ils se disputaient les voyageurs 
et les bagages, comme jadis les cochers de coucou sur la 
place de la Concorde, ou les robeïroou d'Avignon sur le 
quai du Rhône. L'un vous prend un bras, l'autre une 
jambe ; on vous soulève de terre, et, si vous n'êtes pas as- 
sez robuste pour calmer cette ardeur par quelques bonnes 
gourmades, vous courrez risque d'être écartelé comme un 
régicide et tiré à quatre portefaix. 

Une vingtaine de calèches, cabriolets, berlingots et au- 
tres véhicules, stationnaient à la porte du débarcadère. 
Cela nous surprit et nous réjouit de voir des chevaux et 
des voitures. 11 y avait près de deux mois, si l'on excepte 
le cheval de Hurano, que cela ne nous était arrivé. 

Nous louâmes une calèche pour nous porter, nous et no- 
tre malle, jusqu'à Padoue,qui est à une petite distance du 
chemin de fer. Déshabitué que nous étions de tout vacarme 
de ce genre par la locomolion silencieuse de Venise, le 
fracas des roues et le piétinement des chevaux nous as- 
sourdissaient et nous étaient insupportables ; il nous fal- 
lut plusieurs jours pour nous y refaire. 

Padoue est une ville ancienne et qui fait assez fîère mine 
à l'horizon avec ses clochers, ses dômes et ses vieilles 
murailles sur lesquelles courent et frétillent au soleil des 
myriades de lézards. Placé trop près d'un centre qui tire 
la vie à soi, Padoue est une ville morte et qui a l'air pres- 
que désert. Ses rues, bordées de .deux rangées d'arcades 



302 VOYAGE EN ITUIE. 

basses, sont tristes, et rien n'y rappelle l'architectare élé* 
gante et gracieuse de Venise. Les constructions lourdes, 
massives, ont un sérieux un peu rechigné, et ces porches 
sombres au bas des maisons ressemblent à des boudies 
noires qui bâillent d'ennui. 

On nous conduisit à une vaste auberge, établie proba- 
blement dans quelque ancien palais, et dont ^les grandes 
salles, déshonorées par de vulgaires usages, avaient dâ 
voir jadis meilleure compagnie. C'était un vrai voyage que 
d^aller du vestibule à notre chambre par une foule d'es- 
caliers et de corridors ; il aurait fallu une carte ou un fil 
d'Ariane pour s'y retrouver. 

Nos fenêtres s'ouvraient sur une vue assez agréable: 
une rivière coulait au pied de la muraille, la Brenta ou le 
Bacchiglione, nous ne savons lequel, car tous les deux 
arrosent Padoue. Les bords de ce cours d'eau étaient 
garnis de vieilles maisons et de longs murs par-dessus 
lesquels se projetaient des arbres ; des estacades assex 
pittoresques, d'où des pêcheursjetaient la ligne avec cette 
patience qui les caractérise en tous pays, des baraques 
avec des filets et des linges pendus aux fenêtres pour sé- 
cher, formaient, sous un rayon de lumière égratignée, un 
joli motif d'aquarelle. 

Après le dîner, nous allâmes au café Pedrocchi, célèbre 
dans toute l'Italie par sa magnificence. Rien n'est plus 
monumentalement classique. Ce ne sont que piliers, que 
colonnes, qu'oves et que palmettes, dans le genre Percier 
et Fontaine, le tout très-grand et très en marbre. Ce 
qu'il y a de plus curieux, ce sont d'immenses cartes géo- 
graphiques formant tapisserie et représentant les diverses 
parties du monde sur une énorme échelle. Cette décora- 
tion un peu pédantesque donne à la salle un air académi- 
que, et l'on s'étonne de ne pas voir une chaire à la place 
du comptoir, avec un professeur en robe au lieu d'un 
maître limonadier. Après cela, comme Padoue est une 
ville universitaire, il n'est pas mauvais que les étu- 



VOYAGE EN ITALIE. 3V3 

diants puissent continuer leurs cours en prenant leur café 
ou leur glace. 

L'Université de Padoue a été célèbre autrefois. Au trei- 
zième siècle, dix-huit mille jeunes gens, tout un peuple 
d'écoliers, suivaient les leçons de ses savants professeurs 
au nombre desquels figura plus tard Galilée, dont on y 
eonserve une vertèbre comme une relique, relique d'un 
martyr qui a souffert pour la vérité. La façade de l'Uni- 
yersitè est fort belle ; quatre colonnes doriques lui don- 
nent l'air sévère et monumental ; mais la solitude s'est 
faite dans les classes, où Ton compte aujourd'hui mille 
étudiants à peine. 

L'affiche du théâtre annonçait le Barbier de Séville^ de 
Bossini, et un ballet du cru : l'emploi de notre soirée était 
trouvé. La salle était fort simple ; les décorations sem- 
blaient peintes par un vitrier en goguette, et rappelaient 
ces comédies de carton dont s'amusent les enfants. Mais les 
acteurs avaient des voix fraîches et ce goût naturel qui ca- 
ractérise les moindres chanteurs italiens. La Rosine était 
jeune et charmante, et le Basile rappelait Tamburini par 
la profondeur de sa basse-taille. 

L'air de la Calomnie fut aussi bien chanté qu'il eût pu 
l'être sur un théâtre de premier ordre. 

Mais, ce qui était vraiment étrange, c'était le ballet, 
composé dans un genre fossile et antédiluvien le plus di- 
vertissant du monde; nous nous vîmes reporté, comme 
par magie, aux beaux temps du mélodrame classique, à 
la pure école de Guilbert de Pixérécourt et de Caigniez ; 
le scénario rappelait les Aqueducs de Cosenza, Roberit, 
chef de brigands j le Pont du Torrent, et autres chefs- 
d'œuvre oubliés de la génération actuelle. C'était une his- 
toire de voyageur égaré dans les bois, d'auberge coupe- 
gorge, de jeune fille sensible et de bandits habillés en 
cosaques, avec d'immenses pantalons rouges, des barbes 
formidables, et un arsenal de coutelas et de pistolets dans 
la ceinture, le tout entremêlé de danses eî d<^ ^^tcS^^Ss^ 



504 YOTiGE EN ITALIE. 

réglés, au briquet et à la hache, comme aux temps les 
plus glorieux des Funambules, avant que ChampBenry 
eût importé la littérature sur ce tréteau naïf. 

Un bel officier traversait ces aventures terribles' avec 
Théroïsme obligé de tout jeune premier, suivi du Jocrisse 
sacramentel. Mais, singulière imagination, ce Jocrisse 
était un soldat de la vieille garde, revêtu d*un unifonne 
en haillons, grimé comme un macaque, orné d*un nez 
rouge sortant d'une broussaille de moustaches et de favo- 
ris gris, et percé d'un œil enfoui dans une patte d*oie de 
rides tracées au charbon. Le comique de la chose portait 
sur les transes perpétuelles au moindre bruit de feuilles, 
les coliques et les claquements de dents du soldat de la 
vieille garde, fou de terreur et de lâcheté. Faire de ce type 
de bravoure un idéal de poltronnerie, représenter un gro- 
gnard de la grande armée avec les anxiétés du Pierrot des 
pantomimes, nous parut une fantaisie hasardée et d'im 
goût détestable. Notre chauvinisme en fut exaspéré, et il 
nous fallut penser au rôle que le cirque Olympique fait 
jouer aux Prussiens pour nous calmer. 

Le lendemain nous allâmes visiter la cathédrale dédiée 
à saint Antoine, qui jouit à Padoue du même crédit que 
saint Janvier à Naples. C'est le Genim lociy le saint vénéré 
par-dessus tous. U ne faisait pas moins de trente miracles 
par jour, s'il faut en croire Casanova. C'était bien mériter 
son surnom de thaumaturge ; mais ce zèle prodigieux 
s'est beaucoup ralenti. Pourtant le crédit du saint n'en est 
pas moins diminué, et l'on commande tant de messes à 
son autel, que les prêtres de la cathédrale et les jours de 
l'année n'y peuvent suffire. Pour liquider les comptes, le 
pape a permis, au bout de Fan, de dire des messes dont 
chacune en vaut mille ; de cette façon saint Antoine ne 
fait pas banqueroute à ses fidèles. 

Sur la place qui avoisine la cathédrale, s^élève une belle 
statue équestre de Donatello, en bronze, la première qu'on 
ait fondue depuis l'antiquité et qui représente un chef de 



fOYAGE EN ITALIE. 305 

condottieri, Gattamelala, un brigand qui à coup sûr ne 
méritait pas cet honneur. Mais Tartiste lui a donné une 
superbe prestance et une fière tournure avec son bâton 
d'empereur romain, et cela suffit pleinement. 

L'église de Saint-Antoine se compose d'une agrégation 
de coupoles et de clochetons et d'une grande façade en 
briques, à fronton triangulaire au-dessous duquel règne 
une galerie à ogives et à colonnes ; trois petites portes, 
percées dans de hautes arcades, répondent aux trois nefs. 
L'intérieur est excessivement riche, encombré de chapelles 
et de tombeaux de différents styles. On y voit des échan- 
tillons de l'art de toutes les époques, depuis l'art naïf, 
religieux et délicat du moyen âge, jusqu'aux fantaisies les 
plus chiffonnées de l'art rococo. Nous avons remarqué 
une chapelle pompadour des plus galantes ; des anges en 
perruque y jouent de la pochette comme des maîtres à 
danser, et font un avant-deux sur des nuages. Il ne leur 
manque que du rouge et des mouches. Ce qu'il y a de plus 
curieux, c'est un tombeau en marbre noir et blanc, dans 
le même goût évaporé et folâtre. La mort y fait la coquette, 
et, de ses dents déchaussées, sourit comme la Guimard 
après une pirouette. Elle se démanche amoureusement et 
avance avec grâce ses tibias décharnés. Nous n'aurions 
lamais imaginé qu'un squelette fût si badin. 

Heureusement, la généalogie de Jésus-Christ de Giotto, 
et la Madone du même peintre, donnée par Pétrarque, 
corrigent un peu cette gaieté intempestive, et le sérieux 
catholique reprend ses droits dans des tombes du quator- 
zième et du quinzième siècle, sur lesquelles s'allongent 
gravement de roides statues aux mains jointes. 

Le cloître qui attient à l'église est pavé de dalles funè- 
bres, et ses murs disparaissent sous les monuments sépul- 
craux dont ils sont plaqués ; nous lûmes un certain nom- 
bre de ces épitaphes, qui étaient fort belles. Les Italiens 
ont gardé, de leurs ancêtres, le secret du latin lapidaire. 

Sainte-Justine est une énorme église avec \u\<i Iîw^^^^ 



ChA 



306 fOYAGE EN ITALIE. 

nue et une architecture intérieure d'une sobriété en- 
nuyeuse et pauvre. Il faut du bon goût, mais pas trop, et 
nous préférons encore à ce néant Texubérance folle et les 
contoumements excessifs du rococo. Dn beau tableau 
d*autel, de Paul Yéronèse, relève cette misère. 

Si l'église est plate et sans caractère, on n*en peut dire 
autant des deux monstres gigantesques qui la gardent, 
couchés sur son escalier comme des dogues fidèles. Ja- 
mais Chimère japonaise n'eut un aspect plus effrayant et 
plus terrible que ces animaux fantastiques, espèces de 
griffons hideux, à la croupe de lion, aux ailes d'aigle, à 
la tête stupide et féroce, terminée par un bec mousse percé 
d'obliques narines comme celui de la tortue. Ces bê- 
tes monstrueuses tiennent serré contre leur poitrine, 
entre leurs pattes griffues, un guerrier à cheval, capara- 
çonné d'une armure du moyen âge, qu'elles écrasent avec 
une pression lente, tout en regardant vaguement quelque 
part, comme la vache dont parle Victor Hugo, et sans 
s'inquiéter autrement des efforts convulsifs du myrmidon 
ainsi broyé. 

Que signifie ce chevalier pris avec sa monture dans les 
serres inéluctables de ces monstres accroupis ? Quel mythe 
est caché sous cette sombre fantaisie sculpturale? Ces 
groupes illustrent-ils quelque légende ou sont-ils tout 
simplement de sinistres hiéroglyphes de la fatalité ? C'est 
ce que nous n'avons pas pu deviner, et c'est ce que pe> 
sonne n'a su ou n'a voulu nous dire. L'autre jour, en 
feuilletant l'album que le prince Soltykoff a rapporté de 
rinde, nous avons trouvé dans les propylées d'une pagode 
hindoue des monstres identiques, étouffant aussi un 
homme armé contre leur poitrail. 

Quel que soit le sens de ces groupes effrayants, on y 
devine confusément de vagues souvenirs d'anta^'onismes 
cosmogoniques et de luttes entre les deux principes (b 
bien et du ma\ •. c'e^lkTvm^w^N^mo^eur d'Oromaze, oi 
Shiva terrassî\ul\J\^\\wow-^\\x"s.\iM^, ^'^^^s.X^^^^s^^^^d 



T0TÂ6E EN ITALIE. 307 

cathédrale de Ferrare, nous avons vu deux de ces Chimères, 
qui cette fois écrasaient des lions. 

Une chose qu'il ne faut pas négliger quand on passe & 
Pàdoue, c'est d'aller visiter l'ancienne église de FArena, 
située au fond d*un jardin d'une végétation touffue et 
luxuriante, où certes on ne la devinerait pas si l'on n'était 
averti. 

Cette église est entièrement peinte à l'intérieur par 
fiiotto. Aucune colonne, aucune nervure, aucune division 
architecturale n'interrompt cette vaste tapisserie de fres- 
ques : l'aspect général est doux, azuré, étoile commp un 
beau ciel calme ; l'outremer domine et fait 1^ ton local ; 
trente compartiments de grande dimension, indiqués par 
de simples traits, contiennent la vie de la Vierge et celle 
de son divin Fils dans tous leurs détails : on dirait les 
illustrations en miniature d'un missel gigantesque. Lés 
personnages, par de naïfs anachronismes bien précieux 
pour l'histoire, sont habillés à la mode du temps où pei- 
gnait Giotto. 

Au-dessous de ces compositions d'une suavité charmante 
et du sentiment religieux le plus pur, une plinthe peinte 
montre les sept péchés capitaux symbolisés d'une manière 
ingénieuse, et d'autres figures allégoriques d'un fort bon 
style ; un paradis et un enfer, sujets qui préoccupaient 
beaucoup les artistes de cette époque, complètent cet en- 
semble merveilleux. Il y a dans ces peintures des détails 
bizarres et touchants; des enfants sortent de leurs petits 
cercueils pour monter au paradis avec un empressement 
joyeux, et s'élancent pour aller jouer sur les gazons fleuris 
du jardin céleste ; d'autres tendent les mains à leurs mè- 
res à demi ressuscitées. On peut faire aussi la remarque 
que tous les diables et les vices sont obèses, tandis que 
les anges et les vertus sont fluets, élancés. Le peintre 
marque ainsi la prépondérance de la matière chez les uns 
et de Tcsprit chez les autres. 

Nous devons consigner ici une tem^e^^ ^^^îi^^^^j^^^ 



308 ÎOYâGE en ITALIE. 

physiologique. Le type des Padouanes diffère beaucoup de 
celui des Vénitiennes, malgré le voisinage des deux villes; 
leur beauté est plus sévère et plus classique : d'épais che- 
veux bruns, des sourcils marqués, un regard sérieux et 
noir, un teint d'une pâleur olivâtre, un ovale un peu em- 
pâté rappellent les grands traits de la race lombarde ; la 
haute noire dont ces belles filles s'encadrent le visage, 
leur donne, lorsqu'elles filent en silence le long des arca- 
des désertes, un air superbe et farouche qui contraste 
avec le vague sourire et la facile grâce vénitienne. 

Voyez encore, sur la piazza Salone, le Palais de Justice, 
vaste édifice dans un style moresque, avec des galeries, 
des colonneltes, des créneaux denticulés, qui contient la 
plus grande salle qui soit peut-êlre au monde, et rappelle 
Tarchitecture du palais ducal de Venise ; et à la Scuola 
del Santo, de glorieuses fresques de Titien, les seules que 
Ton <;onnaisse de ce grand peintre, et vous n'aurez pas 
grand regret de quitter Padoue. 

On y montre encore les instruments de torture, cheva- 
lets, estrapades, pinces, tenailles, brodequins, roues den- 
telées, scies, couperets, dont faisait usage sur ses victimes 
Ezzelin, le plus fameux tyran qui ait existé, et auprès de 
qui Angelo n'est qu'un ange de douceur. Nous avions une 
lettre pour l'amateur qui conserve cette bizarre collection, 
faite pour un musée de bourreau. Nous ne le trouvâmes 
pas, à notre grand regret, et nous partîmes le même soir 
pour Rovigo, nous arrachant avec peine à ce doux 
royaume Lombardo- Vénitien, à qui rien ne manque, 
hélas! sinon la liberté...» 



XXVIII 



FERRARE 



Un omnibus conduit en quelques Heures de Padoue à 
Rovigo, où Ton arrive le soir. En attendant notre souper, 
nous errâmes à travers les rues de la ville, éclairées par 
un clair de lune argenté qui perntettait de discerner la 
silhouette des monuments ; des arcades basses comme 
celles de l'ancienne place Royale à Paris régnent le long 
des rues, et avec leurs alternatives de clair et d'ombre 
forment de longs cloîtres qui rappelaient ce soir-là l'effet 
de la décoration de l'acte des nonnes de Robert le Diable. 
De rares passants filaient silencieux comme des ombres ; 
quelques chiens plaintifs aboyaient à la lune, et la ville 
paraissait déjà endormie : toutes les fenêtres étaient 
éteintes, à l'exception de quelques cafés éclairés, où des 
habitués, l'air ennuyé et somnolent, consommaient une 
glace, une demi-tasse ou un verre d'eau à petites cuille- 
rées, à lentes gorgées, sagement, méthodiquement, se re- 
prenant souvent pour lire un insignifiant article de Diario 
censuré, comme des gens qui ont beaucoup d'heures à dé- 
penser et tâchent d'atteindre l'instant d'aller se coucher. 

Le matin on nous fit grimper dès l'aurore da!c«»^«^fc ^^^ 
pèce de guimbarde qui tient le mïVvevx «aVt^ \^ ^^^^3çv^ 
française et la tartane yalencietme. \ie^ no^^%«»^ ^^^^ 



510 VOYAGE EN ITAUB. 

cats placeraient ici une élégie pathétique sur ^inconfo^ 
tabilité de ces sortes de véhicules ; mais la galère espa- 
gnole et la poste courue en charrette par les plus 
abominables chemins du monde nous ont rendu très-phi- 
losophe à Tendroit de ces petits inconvénients. D'ailleurs, 
ceux qui veulent avoir toutes leurs aises n*ont qu*à rester 
chez eux. Un coupé d'Erler roulant sur le macadam des 
Champs-Elysées est infiniment plus moelleux, et il est 
incontestable qu*on dîne mieux chez les frères Provençaux 
que dans les hôtelleries de grande route. 

Le trajet de Rovigo à Ferrare n'a rien de bien pittores- 
que : des terres plates, des champs cultivés, des arbres 
du Nord; on pourrait se croire dans un. département de 
France. 

L'on traverse le Pô, qui roule des eaux jaunâtres et 
dont les rives basses et dépouillées rappellent vaguement 
celles du Guadalquivir au-dessous de Séville. Le fougueux 
Éridan, privé du tribut des fontes de neige, avait l'air 
assez calme et débonnaire pour le moment. 

Le Pô sépare la Romagne des États lombardo-vénifiens, 
et la douane vous attend à la sortie du bac. 

On se plaint en général beaucoup des douanes italiennes 
et de leurs interminables vexations. Nous avouerons 
qu'elles ont toujours feuilleté notre mince bagage avec 
moins de méticulosité, certes, que ne l'eussent fait des 
douanes françaises en pareille occasion ; il est vrai que 
nous avons toujours livré nos clefs d'un air insouciam- 
ment gracieux et déployé notre passe-port, toutes les fois 
que nous en avons été requis, avec la célérité et la poli- 
tesse du singe Pacolet. 

La douane romagnole, après avoir négligemment tra- 
cassé nos chemises et nos chaussettes, voyant que nous ne 
transportions pas d'autre littérature qu'un guide-Ri- 
chard, livre superlativement bénin et peu subversif, re- 
ferma notre malle avec magnanimité et nous permit de la 
façon la plus clémente de continuer notre voyage. 



VOYAGE EN ITALIE. 311 

' Nous avions dans la voiture deux prêtres assez âgés, 
gros, gras, courts, avec des teints huileux et jaunes, des 
barbes rasées dont les tons bleuâtres montaient jusqu'aux 
ponunettes, et qui portaient sans le savoir le costume du 
Basile de Beaumarchais, aussi exagéré que les grimes 
croient le caricaturer sur le théâtre. Chez nous le costume 
ecclésiastique a presque disparu. Les prêtres en France se 
sécularisent tant qu'ils peuvent; bien peu, depuis les ré^ 
volutions de Juillet et de Février, portent franchement la 
soutane dans la rue. Un chapeau à larges bords, des ha- 
bits noirs de coupe antique, des redingotes longues, un 
manteau de couleur sombre, leur composant un costume 
mixte entre la religion et le siècle, qui ressemble assez à 
celui d'un quaker ou d'un homme sérieux revenu des élé- 
gances de la toilette. Us ne sont prêtres que furtivement, 
et ce n'est qu'à l'église qu'ils revêtent les insignes sacer- 
dotaux. En Italie, au contraire, ils se carrent et se prélas- 
sent dansleur caractère, prennent le haut du pavé, sont 
partout comme chez eux, développent leur mouchoir avec 
ampleur, se mouchent et toussent bruyamment, eu per- 
sonnes à qui tous égards sont dus et qui ne se doivent 
point gêner. 

Ceux-ci avaient pris les meilleures places de la voiture, 
que nous ,leur eussions cédées avec la déférence que mé- 
ritaient leur âge et leur état, et ils s'y étalaient large- 
ment, bien qu'ils les eussent usurpées sans le moindre 
mot d*excuse et le plus léger souci de nos aises et de notre 
confort. Il est vrai que nous étions sur les États du Pape, 
où le prêtre règne en maître absolu, ayant à la fois le ciel 
et la terre, les clefs de l'autre monde et de celui-ci, pou- 
vant vous damner et vous faire pendre, tuer votre âme et 
votre corps. La conscience de cet énorme pouvoir, le plus 
grand qui fut jamais, donne aux prêtres de ce pays une 
sécuriié, un aplomb, une aisance magistrale et souveraine 
dont on n'a aucune idée dans les pays du Nord. 

Nos deux curés, car tel était probablement leur grade 



312 TOYAGE EN ITALIE. 

dans la hiérarchie ecclésiastique, échangeaient entre eux 
de rares et mystérieuses paroles avec cette réserve et cette 
prudence qui n'abandonnent jamais le prêtre devant les 
laïques, ou bien ils dormaient ou marmottaient le latin de 
leur bréviaire dans des volumes à couvertures brunes, à 
tranches rouges divisées par des signets; nous ne croyons 
pas que, dans toute la route, il leur soit arrivé de regarder 
une fois le paysage par la portière ; était-ce qu'ils le con- 
naissaient ou craignaient- ils les distractions du monde ex- 
térieur, le charme de cette nature étemelle derrière la- 
quelle se cache le grand Pan de Tantiquité, que le moyen 
âge catholique s'est obstiné à prendre pour le diable ? 

Cette compagnie, respectable assurément, mais dont la 
froideur morne nous glaçait, nous quitta à Ferrare. Ces 
figures blafardes dans ces vêtements noirs faisaient res- 
sembler un peu notre carrosse à une voiture d'enterre- 
ment, et nous les vîmes partir avec plaisir. 

Ferrare s'élève solitairement au milieu d'un pays plat 
plus riche que pittoresque. Quand on y pénètre par la 
grande rue qui conduit à la place, l'aspect de la ville 
est imposant et monumental. Uii palais avec un grand es- 
calier occupe l'angle de ce vaste terrain ; il doit servir de 
palais de justice ou de maison de ville, car des gens 
de toutes classes entraient et sortaient par ses larges 
portes. 

Pendant que nous errions dans la rue, satisfaisant notre 
curiosité aux dépens de notre appétit et dérobant à l'heure 
accordée pour notre déjeuner quarante minutes pour ré- 
galer nos yeux et remplir nos devoirs de voyageur, une 
apparition étrange se dressa subitement devant nous» 
aussi inattendue que peut l'être un fantôme en plein midi : 
c'était une espèce de spectre masqué de noir, la tête en- 
gloutie dans une cagoule noire, le corps drapé d'un froc 
ou plutôt d'un domino violet liséré de rouge, ayant une 
croix rouge sur l'épaule, un crucifix de cuivre jaune 
pendu au cou, une ceinture rouge, et secouant silencieu- 



VOYAGE EN ITALIE. 315 

sèment un petit coffre de bois, un tronc portatif qui ren- 
dait un bruissement de billon. 

Cet épouvantaii, qui n'avait de \ivant que les yeux 
qu'on voyait briller par les trous du masque, hocha deux 
ou trois fois devant nous sa tirelire où, tout épouvanté, 
nous laissâmes couler une poignée de bajoques, sans sa- 
voir pour quelle œuvre de charité mendiait ce lugubre 
quêteur. 11 reprit son chemin sans mot dire, avec un 
froissémenlde ferraille et de monnaie très-sinistre et très- 
funèbre, tendant sa boîte où chacun s'empressait d'en- 
fouir une menue pièce. 

Nous demandâmes à quel ordre appartenait ce fantôme 
plus effrayant que les moines et les ascètes de Zurbaran, 
qui promenait ainsi l'effroi des visions nocturnes à la 
pure lumière du soleil et réalisait dans la rue le cauche- 
mar des sommeils pénibles. On nous dit que c'était un pé- 
nitent de la confrérie de la Mort, quêtant pour acheter des 
bières et dire des messes à de pauvres diables qu'on allait 
fusiller le jour même, des brigands ou des républicains, 
nous ne savons plus lequel. Ces pénitents se donnent la 
triste et charitable mi^'sion d'accompagner les condamnés 
à mort au lieu du supplice, de les soutenir dans leurs 
suprêmes angoisses, d'enlever de l'échafaud le corps mu- 
tilé, de le coucher au cercueil et de lui procurer une sé- 
pulture chrétienne; Ce sont des gens de la ville qui se dé- 
vouent par pitié à ces pénibles fonctions et mêlent ainsi 
un élément tendre, quoique voilé et masqué, aux impla- 
cables et froides immolations de la justice. Ces spectres 
empêchent un peu le patient de voir le bourreau. C'est la 
timide protestation de l'Humanité. Souvent ces sœurs de 
charité de l'échafaud se trouvent mal et sont plus trou- 
blées que le supplicié lui-même. ?" 

Ce n'est pas ici le lieu de discuter le plus ou moins de 
légitimité de la peine de mort ; des voix plus écoutées que ^ 
la nôtre ont développé avec beaucoup d'éloquence et de 
logique les raisons pour et contre. Mais, puisque cette 



504 VOYAGE EN ITALIE. 

réglés, au briquet et à la hache, comme aux temps les 
plus glorieux des Funambules, avant que Ghamp&eury 
eût importé la littérature sur ce tréteau naïf. 

Un bel officier traversait ces aventures terribles' avec 
Théroïsme obligé de tout jeune premier, suivi du Jocrisse 
sacramentel. Mais, singulière imagination, ce Jocrisse 
était un soldat de la vieille garde, revêtu d*un uniforme 
en haillons, grimé conune un macaque, orné d'un nex 
rouge sortant d'une broussaille de moustaches et de favo- 
ris gris, et percé d'un œil enfoui dans une patte d'oie de 
rides tracées au charbon. Le comique de la chose portait 
sur les transes perpétuelles au moindre bruit de feuilles, 
les coliques et les claquements de dents du soldat de la 
vieille garde, fou de terreur et de lâcheté. Faire de ce type 
de bravoure un idéal de poltronnerie, représenter un gro- 
gnard de la grande armée avec les anxiétés du Pierrot des 
pantomimes, nous parut une fantaisie hasardée et d'un 
goût détestable. Notre chauvinisme en fut exaspéré, et il 
nous fallut penser au rôle que le cirque Olympique fait 
jouer aux Prussiens pour nous calmer. 

Le lendemain nous allâmes visiter la cathédrale dédiée 
à saint Antoine, qui jouit à Padoue du même crédit que 
saint Janvier à Naples. C'est le Genius lociy le saint vénéré 
par-dessus tous. Il ne faisait pas moins de trente miracles 
par jour, s'il faut en croire Casanova. C'était bien mériter 
son surnom de thaumaturge; mais ce zèle prodigieux 
s'est beaucoup ralenti. Pourtant le crédit du saint n'en est 
pas moins diminué, et l'on commande tant de messes à 
son autel, que les prêtres de la cathédrale et les jours de 
l'année n'y peuvent suffire. Pour liquider les comptes, le 
pape a permis, au bout de l'an, de dire des messes dont 
chacune en vaut mille ; de cette façon saint Antoine ne 
fait pas banqueroute à ses fidèles. 

Sur la place qui avoisine la cathédrale, s'élève une belle 
statue équestre àô Y^owaXeWo , e.w>ù^Qmfe A^^^^xs^^^^ qp'oB 
ail fondue depuis YanWcpiV^ ^V ^\^«^^^'^^o\ft.>M^^s5^>&^ 



fOYAGE EN ITUie. 505 

condottieri, Gattamelala, un brigand qui à coup sûr ne 
méritait pas cet honneur. Mais l'artiste lui a donné une 
superbe prestance et une fîère tournure avec son bâton 
d'empereur romain, et cela suffit pleinement. 

L'église de Saint-Antoine se compose d'une agrégation 
de coupoles et de clochetons et d'une grande façade en 
briques, à fronton triangulaire au-dessous duquel règne 
une galerie à ogives et à colonnes ; trois petites portes, 
percées dans de hautes arcades, répondent aux trois nefs. 
L'intérieur est excessivement riche, encombré de chapelles 
et de tombeaux de différents styles. On y voit des échan- 
tillons de l'art de toutes les époques, depuis l'art naïf, 
religieux et délicat du moyen âge, jusqu'aux fantaisies les 
plus chiffonnées de l'art rococo. Nous avons remarqué 
une chapelle pompadour des plus galantes ; des anges en 
perruque y jouent de la pochette comme des maîtres à 
danser, et font un avant-deux sur des nuages. Il ne leur 
manque que du rouge et des mouches. Ce qu'il y a de plus 
curieux, c'est un tombeau en marbre noir et blanc, dans 
le même goût évaporé et folâtre. La mort y fait la coquette, 
et, de ses dents déchaussées, sourit comme la Guimard 
après une pirouette. Elle se démanche amoureusement et 
avance avec grâce ses tibias décharnés. Nous n'aurions 
Jamais imaginé qu'un squelette fût si badin. 

Heureusement, la généalogie de Jésus-Christ de Giotto, 
et la Madone du même peintre, donnée par Pétrarque, 
corrigent un peu cette gaieté intempestive, et le sérieux 
catholique reprend ses droits dans des tombes du quator- 
zième et du quinzième siècle, sur lesquelles s'allongent 
gravement de roides statues aux mains jointes. 

Le cloître qui altient à l'église est pavé de dalles funè- 
l>res, et ses murs disparaissent sous les monuments sépul- 
^sraux dont ils sont plaqués ; nous lûmes un certain nom- 
Are de ces épitaphes, qui étaient fort belles. \^e^ \v^vk«>& 
.^>nt gardé, de leurs ancêtres, le secrel à\x\aS\w \iK^\<^^vcçi^ 
Sainte-Jusline esl une énorme èç;\Vse asee. ww^ ^^^^^^ 



306 fOYÂGE EN ITALIE. 

nue et une architecture intérieure d'une sobriété en- 
nuyeuse et pauvre. Il faut du bon goût, mais pas trop, et 
nous préférons encore à ce néant l'exubérance folle et les 
contournements excessifs du rococo. Dn beau tableau 
d*autel, de Paul Yéronèse, relève cette misère. 

Si l'église est plate et sans caractère, on n'en peut dire 
autant des deux monstres gigantesques qui la gardent, 
couchés sur son escalier comme des dogues fidèles. Ja- 
mais Chimère japonaise n'eut un aspect plus effrayant et 
plus terrible que ces animaux fantastiques, espèces de 
griffons hideux, à la croupe de lion, aux ailes d'aigle, à 
la tête stupideet féroce, terminée par un bec mousse percé 
d'obliques narines comme celui de la tortue. Ces bê- 
tes monstrueuses tiennent serré contre leur poitrine, 
entre leurs pattes griffues, un guerrier à cheval, capara- 
çonné d'une armure du moyen âge, qu'elles écrasent a^ec 
une pression lente, tout en regardant vaguement quelque 
part, comme la vache dont parle Victor Hugo, et sans 
s'inquiéter autrement des efforts convulsifs du myrmidon 
ainsi broyé. 

Que signifie ce chevalier pris avec sa monture dans les 
serres inéluctables de ces monstres accroupis? Quel mythe 
est caché sous cette sombre fantaisie sculpturale? Ces 
groupes illustrent-ils quelque légende ou sont-ils tout 
simplement de sinistres hiéroglyphes de la fatalité? C'est 
ce que nous n'avons pas pu deviner, et c'est ce que pe^ 
sonne n'a su ou n'a voulu nous dire. L'autre jour, en 
feuilletant Falbum que le prince Soltykoff a rapporté 4 
rinde, nous avons trouvé dans les propylées d'une pagoi 
hindoue des monstres identiques, étouffant aussi m 
homme armé contre leur poitrail. 

Quel que soit le sens de ces groupes effrayants, on jj 
devine confusément de vagues souvenirs d'anta^'onismesl 
cosmogoniques et de luttes entre les deux principes W 
bien et du mal : c'est Arimane vainqueur d'Oromaze, <« 
Shiva terrassant Wislinou. Plus tard, sous le porche dei 



\OXkQi& EN rrALIB. 307 

cathédrale de Ferrare, nous avons vu deux de ces Chimères, 
qui cette fois écrasaient des lions. 

Une chose qu*il ne faut pas négliger quand on passe à 
Pàdoue, c'est d^aller visiter Tancienne église de l'Ârena, 
située au fond d*un jardin d'une végétation touffue et 
luxuriante, où certes on ne la devinerait pas si l'on n'était 
averti. 

Cette église est entièrement peinte à l'intérieur par 
fiiotto. Aucune colonne, aucune nervure, aucune division 
architecturale n'interrompt cette vaste tapisserie de fres- 
ques : l'aspect général est doux, azuré, étoile commp un 
beau ciel calme ; l'outremer domine et fait le| ton local ; 
trente compartiments de grande dimension, indiqués par 
de simples traits, contiennent la vie de la Vierge et celle 
de son divin Fils dans tous leurs détails : on dirait les 
illustrations en miniature d'un missel gigantesque. Lés 
personnages, par de naïfs anachronismes bien précieux 
pour l'histoire, sont habillés à la mode du temps où pei- 
gnait Giotto. 

Au-dessous de ces compositions d'une suavité charmante 
et du sentiment religieux le plus pur, une plinthe peinte 
montre les sept péchés capitaux symbolisés d'une manière 
ingénieuse, et d'autres figures allégoriques d'un fort bon 
style ; un paradis et un enfer, sujets qui préoccupaient 
beaucoup les artistes de cette époque, complètent cet en- 
semble merveilleux. Il y a dans ces peintures des détails 
bizarres et touchants; des enfants sortent de leurs petits 
cercueils pour monter au paradis avec un empressement 
joyeux, et s'élancent pour aller jouer sur les gazons fleuris 
du jardin céleste ; d'autres tendent les mains à leurs mè- 
res à demi ressuscitées. On peut faire aussi la remarque 
que tous les diables et les vices sont obèses, tandis que 
les anges et les vertus sont fluets, élancés. Le peintre 
marque ainsi la prépondérance de la matière chez les uns 
et de Tcsprit chez les autres. 

Nous devons consigner ici une remarque pittoresque et 



308 VOYAGE EN ITALIE. 

physiologique. Le type des Padouanes diffère beaucoup de 
celui des Vénitiennes, malgré le voisinage des deux villes; 
leur beauté est plus sévère et plus classique : d'épais che- 
veux bruns, des sourcils marqués, un regard sérieux et 
noir, un teint dune pâleur olivâtre, un ovale un peu em- 
pâté rappellent les grands traits de la race lombarde ; la 
baûte noire dont ces belles filles s'encadrent le visage, 
leur donne, lorsqu'elles filent en silence le long des arca- 
des désertes, un air superbe et farouche qui contraste 
avec le vague sourire et la facile grâce vénitienne. 

Voyez encore, sur la piazza Salone, le Palais de Justice, 
vaste édifice dans un style moresque, avec des galeries, 
des colonnettes, des créneaux denticuiés, qui contient la 
plus grande salle qui soit peut-être au monde, et rappelle 
l'architecture du palais ducal de Venise ; et à la Scuola 
del Santo, de glorieuses fresques de Titien, les seules que 
l'on connaisse de ce grand peintre, et vous n*aurez pas 
grand regret de quitter Padoue. 

On y montre encore les instruments de torture, cheva- 
lets, estrapades, pinces, tenailles, brodequins, roues den- 
telées, scies, couperets, dont faisait usage sur ses victimes 
Ezzelin, le plus fameux tyran qui ait existé, et auprès de 
qui Angelo n'est qu'un ange de douceur. Nous avions une 
lettre pour l'amateur qui conserve cette bizarre collection, 
faite pour un musée de bourreau. Nous ne le trouvâmes 
pas, à notre grand regret, et nous partîmes le même soir 
pour Rovigo, nous arrachant avec peine à ce doux 
royaume Lombardo-Vénitien, à qui rien ne manque, 
hélas! sinon la liberté.... 



XXVIII 



FERRARC 



Un omnibus conduit en quelques Heures de Padoue à 
Rovigo, où Ton arrive le soir. En attendant notre souper, 
nous errâmes à travers les rues de la ville, éclairées par 
un clair de lune argenté qui pernteUait de discerner la 
silhouette des monuments ; des arcades basses comme 
celles de l'ancienne place Royale à Paris régnent le long 
des rues, et avec leurs alternatives de clair et d'ombre 
forment de longs cloîtres qui rappelaient ce soir-là l'effet 
de la décoration de l'acte des nonnes de Robert le Diable. 
De rares passants filaient silencieux comme des ombres ; 
quelques chiens plaintifs aboyaient à la lune, et la ville 
paraissait déjà endormie : toutes les fenêtres étaient 
éteintes, à l'exception de quelques cafés éclairés, où des 
habitués, l'air ennuyé et somnolent, consommaient une 
glace, une demi-tasse ou un verre d'eau à petites cuille- 
rées, à lentes gorgées, sagement, méthodiquement, se re- 
prenant souvent pour lire un insignifiant article de Diario 
censuré, comme des gens qui ont beaucoup d'heures à dé- 
penser et tâchent d'atteindre l'instant d'aller se coucher. 

Le matin on nous fit grimper dès l'aurore dans une es- 
pèce de guimbarde qui tient le milieu entre la patache 
française et la tartane valencienne. Des xo^^^^^^xyc^ ^^\- 



510 YOYâGE en ITALIE. 

cats placeraient ici une élégie pathétique sur rinconfor- 
tabilité de ces sortes de véhicules ; mais la galère espa- 
gnole et la poste courue en charrette par les plus 
abominables chemins du monde nous ont rendu très-phi- 
losophe à l'endroit de ces petits inconvénients. D'ailleurs, 
ceux qui veulent avoir toutes leurs aises n'ont qu'à rester 
chez eux. Un coupé d'Erler roulant sur le macadam des 
Champs-Elysées est infiniment plus moelleux, et il est 
incontestable qu'on dîne mieux chez les frères Provençaux 
que dans les hôtelleries de grande route. 

Le trajet de Rovigo à Ferrare n'a rien de bien pittores- 
que : des terres plates, des champs cultivés, des arbres 
du Nord; on pourrait se croire dans un_ département de 
France. 

L'on traverse le Pô, qui roule des eaux jaunâtres et 
dont les rives basses et dépouillées rappellent vaguement 
celles du Guadalquivir au-dessous de Séville. Le fougueux 
Éridan, privé du tribut des fontes de neige, avait l'air 
assez calme et débonnaire pour le moment. 

Le Pô sépare la Romagne des États lombardo-vénitiens, 
et la douane vous attend à la sortie du bac. 

On se plaint en général beaucoup des douanes italiennes 
et de leurs interminables vexations. Nous avouerons 
qu'elles ont toujours feuilleté notre mince bagage avec 
moins de méticulosité, certes, que ne l'eussent fait des 
douanes françaises en pareille occasion ; il est vrai que 
nous avons toujours livré nos clefs d'un air insouciam- 
ment gracieux et déployé notre passe-port, toutes les fois 
que nous en avons été requis, avec la célérité et la poli- 
tesse du singe Pacolet. 

La douane romagnole, après avoir négligemment tra- 
cassé nos chemises et nos chaussettes, voyant que nous ne 
transportions pas d'autre littérature qu'un guide-Ri- 
chard, livre superlativement bénin et peu subversif, re- 
ferma notre malle avec magnanimité et nous permit de la 
fapon la plus clémente de continuer notre voyage. 



TOTAGE EN ITAUE. Sli 

Nous avions dans la voiture deux prêtres assez âgés» 
gros, gras, courts, avec des teints huileux et jaunes, des 
barbes rasées dont les tons bleuâtres montaient jusqu'aux 
pommettes, et qui portaient sans le savoir le costume du 
Basile de Beaumarchais, aussi exagéré que les grimes 
croient le caricaturer sur le théâtre. Chez nous le costume 
ecclésiastique a presque disparu. Les prêtres en France se 
sécularisent tant qu'ils peuvent; bien peu, depuis les ré^ 
volutions de Juillet et de Février, portent franchement la 
soutane dans la me. Un chapeau à la]q;e& bords, des ha« 
bits noirs de coupe antique, des redingotes longues, un 
manteau de couleur sombre, leur compos^nt un costume 
mixte entre la religion et le siècle, qui ressemble assez à 
celui d'un quaker ou d'un homme sérieux revenu des élé- 
gances de la toilette. Us ne sont prêtres que furtivement, 
et ce n'est qu'à l'église qu'ils revêtent les insignes sacer- 
dotaux. Ëri Italie, au contraire, ils se carrent et se prélas- 
sent dansleur caractère, prennent le haut du pavé, sont 
partout comme chez eux, développent leur mouchoir avec 
ampleur, se mouchent et toussent bruyamment, en per- 
sonnes à qui tous égards sont dus et qui ne se doivent 
point gêner. 

Ceux-ci avaient pris les meilleures places de la voiture, 
que nous Jeur eussions cédées avec la déférence que mé- 
ritaient leur âge et leur état, et ils s'y étalaient large- 
ment, bien qu'ils les eussent usurpées sans le moindre 
mot d'excuse et le plus léger souci de nos aises et de notre 
confort. 11 est vrai que nous étions sur les États du Pape, 
où le prêtre règne en maître absolu, ayant à la fois le ciel 
et la terre, les clefs de l'autre monde et de celui-ci, pou- 
vant vous damner et vous faire pendre, tuer votre âme et 
votre corps. La conscience de cet énorme pouvoir, le plus 
grand qui fut jamais, donne aux prêtres de ce pays une 
sécuriié, un aplomb, une aisance magistrale et souveraine 
dont on n'a aucune idée dans les pays du Nord. 

Nos deux curés, car tel était probablement leur grade 



XXIÏ 



FLORENCC 



L*Arn)ide de TÂdriaque nous avait retenu dans ses ea- 
naux enchantés au delà du terme de nos prévisions, et, 
quoique aucun chevalier Ubalde ne fût venu ' nous faire 
rougir de notre paresse en découvrant à nos yeux le ma- 
gique bouclier de diamant, il nous avait fallu partir entfn, 
et, après un court séjour à Padoue, dont la tristesse nous 
parut plus morne au sortir de la ville féerique de Cana- 
letto, nous diriger aussi directement que possible vers 
Florence, TAthènes de TKalie. 

Nous regrettâmes beaucoup de ne pouvoir, en passant 
àDologne, visiter l'église de la Madona de San-Luca, 
édifice singulier, situé sur une montagne appelée la 
Guardia, et auquel conduit un corridor formé, d'un côté, 
par un mur long do trois milles, et, de l'autre, par six 
cent quatre-vingt-dix arcades encadrant un merveilleux 
paysage. Cet immense portique, élevé par la piété des 
Bolonais, escalade les flancs de la montagne en cinq cents 
quatorze marches, et conduit, des portes de la ville au 
sanctuaire, les curieux et les dévots ; mais, en voya^'e 
comme en tout, il tauV sîxnow ^îC\yq ^^^ %\iç.^\^v<L^^\ ^W^^^ 



VOYAGE £17 ITAUB 525 

veut arriver, il faut choisir une ligne et la suivre, tout en 
jetant un regard de regret sur ce qui vous échappe. Vou- 
loir tout voir, c'est le moyen de ne rien voir. — C'est 
assez de voir quelque chose. 

La route de Bologne à Florence passe par l'Apennin, 
cette épine dorsale de l'Italie ; — épine dorsale, en effet, 
dont chaque monticule décharné est une vertèbre. — 
Même sur le voyageur le plus habitué aux désappointe- 
ments, il est certains noms qui exercent une influence 
magique, l'Apennin est de ceux-là : on l'a vu dans 
Horace et les auteurs anciens, que les études classiques 
mêlent à nos premières impressions, et il est difficile 
de n'avoir pas dans l'idée un Apennin tout fait, que 
la vue du véritable contrarie et déforme singulière- 
ment. 

La chaîne apennine se compose d'une suite de mame- 
lons arides, effrités, excoriés à vif, de tertres rugueux, 
de collines galeuses qui ressemblent à des tas de pier- 
railles et de gravats ; point de ces rochers gigantesques, 
de ces cimes ardues veloutées de pins, de ces pics bai- 
gnés de nuages, argentés de neiges, de ces glaciers aux 
mille cristaux scintillants, de ces cascades où joue 
l'écharpe de Tarc-en-ciel, de ces lacs bleus comme la tur- 
quoise où le chamois vient boire, de ces grands cercles 
d'aigles planant dans la lumière ; — rien qu'une nature 
pauvre, morne et stérile, et qui paraît plus mesquine en- 
core après les majestés olympiennes des Alpes suisses et 
les romantiques horreurs de la vallée de Gondo, d'un pit- 
toresque si grandiose et si terrible. 

Certes, la manie des comparaisons est un travers d'es- 
prit, et il est injuste de demander à un endroit d'en être 
un autre ; mais nous ne pouvions nous empêcher, du haut 
de notre banquette d'impériale, contre laquelle nous 
avions eu l'imprudence d'échanger notre coin du coupé 
pour pouvoir examiner le pays plus à l'«Â&^, ^^ ^^^^^x >?>. 
ce8 belles sierras espagnoles, donV.^et^^^v^^'cvfc'^^^^^^ 



326 TOYAGE EN ITALIE. 

dont la beauté ignorée est bien au-dessus des sites ita* 
liens, trop vantés peut-être ; nous nous souvenions d'un 
trajet de Grenade à Velez-Malaga, à travers la montagne, 
par un sentier perdu où il ne passe peut-être pas deux 
voyageurs par an et qui dépasse tout ce qui se peut 
imaginer comme accident de forme, de lumière et de 
couleur. 

Nous songions aussi à notre excursion en Kabylie, à 
ces montagnes dorées par le soleil d'Afrique, à ces vallées 
pleines de lauriers-roses, de mimosas, d'arbousiers, de 
lentisques où filtraient des ruisseaux habités par de petites 
tortues, à ces villages kabyles entourés de palissades de 
cactus et à ces horizons d'une dentelure si variée que do- 
minait toujours l'imposante silhouette du Djurdjura, et 
véritablement l'Apennin nous paraissait médiocre, malgré 
sa réputation classique. 

Nous ne voudrions pas nous adonner à ce fameux para- 
doxe marseillais qui consiste à dire : « On gèle en Afrique, 
on brûle en Russie. » Pourtant, nous devons avouer que 
nous grelottions de froid à notre poste aérien, malgré une 
superposition de paletots et de cabans à faire envie à 
Méry, le frileux poète. Jamais à Paris, pendant l'hiver le 
plus rigoureux, nous ne nous sommes revêtu simultané- 
ment d'une pareille quantité de bardes, et cependant nous 
n'étions qu'à la mi-septembre, une saison qu'on a l'habi- 
tude de croire tiède et charmante sous le doux ciel de la 
Toscane : il est vrai que l'élévation du terrain rafraîchit 
l'air, et que le froid des pays chauds est particulièrement 
désagréable par la soudaineté du contraste. 

Ce n'est pas dans le but d'élever un monument à notre 
onglée et à notre claquement de dents que nous consi- 
gnons ici cette remarque. Il importe peu à l'univers que 
nous ayons eu chaud ou froid sur l'impériale d'une dili- 
gence ; mais cette observation pourra empêcher quelque 
parisien naïf et confiant de partir de Tortoni pour Flo- 
rence au mois d'août, en pantalon de nankin et en veste 



VOYAGE EN ITALIE. 327 

de chasse de coutil, et lui faire joindre à son bagage un 
plaid-tartan, un paletot de drap-pilote et un cache- nez; 
nous préviendrons ainsi quelques rhumes de cerveau et 
de poitrine. La description de nos souffrances n*est donc 
pas personnelle ; elle est toute philanthropique. 

La violence du vent est d'une telle force sur ces moM- 
tagnes découronnées et pelées, qui reçoivent alternative- 
ment les souffles des brises refroidies sur la Méditerranée 
et TAdriatique, que le grand-duc a fait, au point culminant 
de la route, élever un mur de pierre pour protéger les 
voyageurs contre ces rafales glacées qui les transiraient 
et les renverseraient. — Ceux qui ont vu le mistral à 
l'ouvrage sur la plate-forme du château des papes d'Avi- 
gnon comprendront l'utilité d'une semblable muraille. Une 
inscription en style hospitalier constate cette attention 
bienveillante de Léopold, attention dont nous le remer- 
cions du fond du cœur. 

A cet endroit. Ton sort de la Romagne pour entrer 
dans la Toscane ; autre visite de douane : un inconvénient 
de ces États morcelés en petites principautés. On passe sa 
vie à ouvrir et à fermer sa malle, occupation monotone, 
qui finit par rendre furieux les plus flegmatiques. Heu- 
reusement, nous nous sommes fait là-dessus un système 
de philosophie que nous avons déjà développé à propos 
de la douane romagnole. Nous jetons notre clef à qui veut 
la prendre, ou nous la laissons dans la serrure, et nous 
allons paisiblement contempler le paysage, facilité que 
ne laisse pas toujours l'implacable diligence. A ce point 
de vue, il est peut-être à regretter qu'ilny aitpas plus de 
douanes. 

Quoique la route n'atteigne jamais aux escarpements 
abrup/.es et aux impossibles montagnes russes de Salinas 
et de la Descarga en Espagne, les côtes souvent sont 
assez roides pour nécessiter l'aide des bœufs. — Nous 
voyons toujours arriver avec plaisir le pesant attelage 
à la tête baissée sous le joug, au mufle hu«vvi&^ «^ 



528 YOTAGE ET) HÂLIK. 

grand œil paisible, aux jambes puissamment dêjetées ; 
d'abord, il est pittoresque en lui-même, il amène tou- 
jours avec lui un bouvier rustique et sauvage, et sou- 
vent d'une grande tournure, aux cheveux incultes, au 
chapeau pointu, à la veste brune, à l'aiguillon porté 
comme un sceptre antique ; ensuite, il y a une autre 

raison. 

Nous demandions un jour à Cabat, le grand-maître de 
notre jeune et merveilleuse école de paysage, comment, 
dans ses excursions, il se déterminait sur le choix du site 
qu'il voulait peindre. 

— Je vais au hasard, nous répondit il, jusqu'à ce que 
j'entende chanter les grenouilles. Où il y a des grenouilles, 
le site est toujours joli; les grenouilles, cela veut dire un 
étang, de l'herbe fraîche, des roseaux verts, des oseraies 
et des saules. 

Nos grenouilles, à nous, sont les bœufs. Leur appari- 
tion signifie une âpre cime, un plateau élevé, d'où Ton 
découvre inopinément une vue immense ; un panorama 
azuré de plaines, de montagnes, de vallées ; un horizon 
semé de villes et de villas, moiré d'ombre et de lumière. 
— Nos bœufs ne nous trompent pas plus que les grenouilles 
ne trompent Cabat. 

Lorsque les pentes de l'Apennin commencent à s'in- 
cliner vers Florence, les sites gagnent quelque beauté. 
Les coteaux herpétiques et verruqueux disparaissent ou 
se revêtent de végétation. 

Les villas commencent à se montrer sur le bord de la 
route, les cyprès dressent leur flèche noire, les pins 
d'Italie arrondissent leur vert parasol ; un soufle plus 
caressant et plus tiède vous permet d'entr'ouvrir votre 
manteau; l'obvier risque à l'air, sans frissonner, son 
triste et glauque feuillage; on sent un mouvement de pié- 
tons, de chevaux et de voitures, l'approche d'une grande 
ville vivante, chose rare en Italie, cet ossuaire des villes 
mortes. 



YOTâGE en ITÀUB. 329 

La nuit était tombée lorsque nous arrivâmes à la porte 
San-Gallo. Un déjeuner assez mesquin, quoique arrosé de 
vin passable contenu dans de grandes fiasques de verre 
blanc nattées de sparlerie, avalé à la frontière de Tos- 
cane, nous faisait désirer vivement, malgré notre so- 
briété ordinaire, un Aigle noir^ un Lion rouge ^ un 
Soleil d'ovy ou une Croix de Malte quelconque pour 
vaquer, comme dit Rabelais, a à cette réparation de des- 
sous le nez » qui inquiétait tant ce bon Panurge. Nos 
yeux avaient fait leurs quatre repas bons ou mauvais ; 
mais notre estomac n'en avait fait qu*un, et bien maigre 
encore ! 

Florence a son corset noué d'une ceinture de fortifica- 
tions, et fait la difficile quand on vient frapper à sa porte 
le soir. — 11 nous fallut attendre une grande heure de- 
vant la porte, pour nous ne savons quelles munitieused 
formalités de police, puis enfin on leva la barrière de bois, 
espèce de herse pacifique qui barre l'arcade, et la voiture 
put rouler sur le pavé cyclopéen de Florence. — Nous di- 
sons cyclopéen parce que, comme les murs qui portent ce 
nom, il est composé de pierres de figures inégales, s'agen- 
çant par les angles, ainsi que des morceaux de casse-tête 
chinois. 

Pour une ville de fête et de plaisir, dont le nom jette un 
parfum comme un bouquet, Florence nous fit une étrange 
réception, et qui eût pu faire reculer un plus supersti- 
tieux par son apparence de mauvais présage. 

Dans la première rue par laquelle déboucha la dili* 
gence, nous rencontrâmes une apparition aussi e^ 
frayante que celle de la charrette des Certes de la mort 
faite par l'ingénieux chevalier de la Manche aux envi- 
rons du Toboso ; seulement, ici, il ne s'agissait pas des 
décorations d'un auto-sacramental, mais d'une affreuse 
réalité. 

Deux files de spectres noirs masqués, portant des tor- 
ches de résine d'où s'échappaient des flots de lumière 



530 TOTAGE EN ITALIE. 

rougeÂtre mêlëe de fumée épaisse, marchaient ou plutôt 
couraient devant et derrière un oatafolque porté à bras, 
et qu*on distinguait vaguement dans le brouillard fauve 
du funèbre luminaire ; l'un d'eux faisait tinter une clo- 
chette, et tous grommelaient, à bocca chiusa^ sous la barbe 
de leur masque, les prières des morts, sur un rhythme 
étouffé et haletant. Quelquefois, un autre spectre noir 
sortait â*une maison, et se joignait en hâte au sombre 
troupeau, qui disparut bientôt au tournant du carrefour. 
C'était une confrérie de pénitents noirs qui, suivant 
l'usage, escortaient un enterrement. 

Cette lugubre vision nous remet en mémoire les vers 
de Brizeux, le poète de Marie et des Bretons^ le Celte 
naturalisé à Florence, qui nous prouve qu*il avait été 
frappé comme nous de ce spectacle inattendu et avait 
éprouvé une impression pareille à la nôtre. Nous les 
transcrivons ici comme complément de notre croquis 
nocturne. 

A coups redoublés, le bargelle sonne. 
Mon pâle Yoisin quitte le café. 
Toujours plus bruyant le tocsin résonne. 
Un autre s'en va... Qu'est-il arrivé? 

— Seigneur, nous logeons dans la même auberge. 
Quels sont ces gens noirs couverts jusqu'aux yeux? 
Pour porter des morts et tenir un cierge. 

Leurs doigts sont bien blancs! Je suis curieux. 

— Seigneur étranger, nul ne peut connaître 
Ces hommes voilés pour faire le bien : 
C'est un ouvrier, le grand-duc peut-être. 
Sous cet babit noir, chacun est chrétien! 

Les peuples du Midi, quoique pensant beaucoup moins 

à la mort que les peuples septentrionaux, parce qu'ils en 

sont incessamment distraits par la volupté du climat, le 

spectacle d'une belle nature, la fougue d'un sang plus 

chaud et des passions plus nVn^^, ^àhl^xvX. ç.^^ y^q^^^'sv.wns. 



VOYAGE EN HâLIE. 531 

de fantômes en domino; car on les retrouve dans toute 
ritalie. Ils sentent le besoin de donner à tout une forme 
plastique et d*agir sur Timagination par le spectacle. Il 
n*y a pas longtemps que les morts étaient portés à visage 
découvert; l'aspect de ces cadavres immobiles et livides 
sous le fard dont on les peignait pour dissimuler la gri- 
mace figée de l'agonie et le travail commençant de la 
décomposition, devait encore ajouter à l'effet sinistre et 
fantastique de ces enterrements. Maintenant, il n'y a plus 
que les moines que l'on expose de la sorte avec leur froc 
pour linceul. 

Chose bizarre ! en Angleterre, le pays des nuits d'Young, 
le pays où les fossoyeurs de Shakspeare jouent à la boule 
sur le théâtre avec le crâne d'Yorick, dans la terre natale 
du spleen et du suicide, on enlève les morts subreptice- 
ment, presque en cachette, dans des espèces de tapis- 
sières noires, à des heures où les rues sont désertes et par 
des chemins détournés ; en quatre ou cinq voyages à 
Londres, nous n'avons pas rencontré un seul enterrement. 
On y tombe de la vie dans le néant sans transition, et vos 
restes inutiles sont escamotés et dissimulés avec la plus 
grande prestesse. Le catholicisme entend la mise en scène 
de la mort d'une façon supérieure, et la forte croyance à 
l'immortalité de l'âme diminue l'effroi de ces cérémonies 
funèbres. 

On nous avait indiqué l'hôtel de New-York, lungo à 
l'Arno, près du pont alla Caraïa, comme suffisamment 
confortable. — En effet, nous trouvâmes une vaste maison 
tenue à peu près à l'anglaise, où l'on mangeait d'une 
façon civilisée, chose qui ne nous était pas arrivée de- 
puis longtemps. Les voyageurs des autres nations ne sont 
pas assez reconnaissants envers les Anglais, ces grands 
éducateurs d'aubergistes, ces braves insulaires qui trans- 
portent partout leur pati'ie avec eux, dans des V^^vVfôSiV 
compartiments, et qui, vivant aux coivlTfee^\e^^\\x% ^'^^^- 
wagantes comme dans la Cité ou le Vïe^V.-¥i\xâL, ^wV^ ^"^^^^^ 



352 VOYAGE EN ITALIE. 

de guinées, de cris bizarres et de gloussements opinift- 
tres, établi par toute la terre le rumsteaky les côtelettes 
de saumon, les légumes à l'eau, le karis à Tindienne, et 
les petites pharmacies de condiments au vitriol, le poivre 
rose de Guyenne, le piment rouge des Indes, Tharvey 
et ranchoe-sauce, et les bourgeons de palmier confits 
au vinaigre. — Grâce à eux, il n'est pas d'île déserte dans 
rarchipel, le plus inconnu del'Océanie, où l'on ne trouye, 
à toute heure du jour et de la nuit, du thé, des sand- 
wichs et du brandwine, comme aux tavernes qui longent 
Greenwich. 

Le repas terminé, nous nous répandîmes un peu par la 
ville sans guide, selon notre habitude, et nous fiant â 
cet instinct de la configuration des lieux qui nous em- 
pêche de nous perdre , même dans les endroits que nous 
ne connaissions que par la carte ou un coup d'oeil rapide; 
nous remontâmes le Lung-Arno jusqu'au pont de la Tri- 
nité ; nous enfilâmes une rue, et nous nous trouvâmes 
devant le café Doni, ce Tortoni de Florence ; les calèches 
s'y arrêtent en revenant de la promenade des Caséines, 
les Champs-Elysées de l'endroit , et Ton s'y fait apporter 
des glaces dans sa voiture. 

Deux grandes filles un peu basanées , mais assez 
belles, costumées avec une sorte d'élégance et coiffées 
de ces chapeaux de paille d'Italie à tresse fine dont on fait 
tant de cas à Paris, et qui s'y vendent si cher, se pré- 
cipitèrent vers nous avec une hardiesse joyeuse, les 
mains pleines de fleurs, et eurent bientôt fait un parterre 
de notre gilet; chaque boutonnière de notre habit se 
trouva , en un clin d'œil et sans que nous eussions pu 
nous en défendre, étoilée d'un œillet ou d'une rose. 
Jamais garçon de noce ne fut plus fleuri. I^s bouque- 
tières, ayant vu un nouveau, comme on dit en termes de 
collégien, avaient exploité cette proie et saluaient notre 

bienvenue à leur maaVèt^.^XoT^Yk&Çi ^"e\.\a.N\lle des fleurs; 

on y en fait une coïb£omrc\^Vvo^feï^^^«^«'\«>^^Ytwsi^\SL^^ 



YOYACE E:ï ITALIE. 533 

le siège des voitures est encombré de bouquets , on en 
fait pleuvoir à chaque pas dans les calèches, les maisons 
en regorgent, et Ton monte les escaliers entre deux haies 
fleuries. — On dit qu'au printemps la campagne est 
émaillèe de mille couleurs comme un tapis de Perse. 
C'est un spectacle dont nous ne pouvons parler que par 
ouï-dire, car nous étions en automne. 

Pendant que nous étions aux mains de ces filles , nous 
nous entendîmes appeler par trois ou quatre voix 
amies, comme si nous eussions été sur le boulevard des 
Italiens. 

I/ami avec lequel nous avons fait, en i 840 , ce beau et 
long voyage d'Espagne, resté un de nos plus chers sou- 
venirs, se trouvait à Florence , où il préparait les maté- 
riaux de sa superbe publication photographi(|ue, lltalie 
monumentale j dont on a pu admirer les premières 
livraisons au vitrage de Vibert et Goupil, et nous ser- 
rait cordialement la main à travers le groupe acharné 
des bouquetières ; — Loubon, le peintre marseillais, 
Strùrler, un artiste allemand de l'école d'Overbeck, dont 
on n'a pas sans doute oublié un tableau représentant 
la mort de Suenon, exposé il y a quelques années au 
Salon et rappelant par son faire les peintres à Teau 
d'œuf, les tryptiques du xiii® siècle; — G., le philo- 
logue, l'èrudit, le mystérieux puits de science, qui amasse 
pour lui tout seul une érudition de bénédictin, nous sa- 
luaient gaiement et nous offraient des cigares et dos 
glaces. 

Nous étions en plein pays de connaissance, et, le 
coude sur une table , le nez dans un épais nungo do 
fumée, nous commençâmes une de ces conversations (|ui 
ne peuvent se tenir que depuis la rue Grangc-Bateli(^rcl 
jusqu'à la rue du Mont-Blanc, entre gens qui, connue 
artistes , critiques, philosophes, poètes , ont i^arcavkcvx 
tous les mondes de l'art. Quelque Y^eoiw ççol^ %^\V >nxv ^'• 
mat, quelque riche que soit un ^^a^j^^ c>tv \k^vX'^N ^'^ 



334 VOYAGE EN ITAUE. 

tableaux, en statues, rien ne remplace ces entretiens 
vagabonds, pleins d*ellipses et de sous-entendus , où un 
mot fait lever des essaims d'idées, où la vérité s'aiguise 
en paradoxe, où l'on touche à tout suns en avoir l'air , 
où la plaisanterie a des profondeurs inconnues et qui font 
le désespoir des étrangers qui les écoutent , s'imaginant 
savoir le français. 

Chacun nous développa sa manière de voir Florence, 
les uns disant que quelques jours suffisaient , les autres 
prétendant, au contraire, qu'il fallait plus d'un an pour 
se douter seulement des richesses que renfermait cette 
ville, berceau de l'art toscan. A cela nous répondîmes 
que notre temps était limité , qu'il nous fallait visiter 
Rome et Naples avant que la saison fût tout à fait mau- 
vaise, et que nous n'avions pas le dessein de faire un ou- 
vrage d'érudition , mais de prendre avec notre style 
quelques vues au daguerréotype des objets qui frappe- 
raient le plus notre attention, sites, monuments, œuvres 
d'art, costumes et singularités, et que notre talent n'allait 
pas au delà ; car, dans cette causerie d'une heure, on nous 
avait indiqué des plans dont l'accomplissement eût exigé 
notre vie entière. 

Nous rentrâmes à l'hôtel de iVew;-For&, et, dès qu'il 
fît jour , nous mîmes le nez à la fenêtre pour étudier un 
peu la perspective qui se déroulait devant nos yeux. 

Le fleuve Arno coulait entre deux quais de pierre, 
trouble et jaune , ne couvrant guère que la moitié de 
son lit, dont le fond vaseux, constellé de gravats, de 
tessons et de détritus de toute espèce, apparaissait par 
places. La magie de ces noms italiens, qu'on voit en- 
châssés dans les vers des poètes, est telle, que ces syllabes 
sonores éveillent toujours dans l'esprit une idée diffé- 
rente de l'aspect que présente la réalité. On se figure, 
malgré soi, l'Arno comme un fleuve à l'eau limpide, aux 
bords fleuris etverdo^aivV^^Nex^l^cçiel descendent les es- 
caliers de marbre des Verta^^e^, feVQ5î\^^^!Cvft\v\vi\\\^\Rv ^^^^ 



VOYAGE EN ITALIE. 535 

des barques étoilées de falots, laissant tremper au courant 
des tapis de la Turquie , abritant sous leur tendelet de 

soie des couples d'amoureux fous, 

* 

%t des musiciens qui font rage sur l'eao. 

La vérité est que TAmo mérite plutôt le nom de top* 
feni que celui de fleuve : il coule d'une façon intermit» 
tente, selon le caprice des pluies et des sécheresses, tan- 
tôt à sec, tantôt débordant, et dans Florence ressemble 
plutôt à la Seine entre le pont de l'Hôtel-Dieu et le pont 
Neuf qu'à tout autre chose. 

Quelques pécheurs, dans l'eau jusqu'aux jarrets, ani- 
maient seuls le fleuve, qui, à cause de l'instabilité de son 
ëtiage, ne peut porter que des bachots plats, chose d'au- 
tant plus fâcheuse que la mer est toute voisine, l'Arno s'y 
jetant après avoir traversé Pise. 

Les maisons qui nous faisaient face sur l'autre quai 
étaient hautes, d'une architecture sobre et peu récréa- 
tive ; quelques dômes et quelques tours d'églises loin- 
taines, rompaient seuls cette ligne horizontale ; nous 
apercevions aussi, au-delà des toits des édifices, la col- 
line de San Miniato, avec son église et ses cyprès , dont 
le nom nous était resté accroché dans l'esprit , quoique 
nous ne fussions jamais venu à Florence, par la lecture 
du Lorenzaccio d'Alfred de Musset, dont la vingt-cin- 
quième scène porte pour désignation ce lieu de scène : De- 
vant V église de San Miniato à MontoliveL Conunent ce dé* 
tail insignifiant se retrouvait-il dans notre mémoire au 
bout de tant d'années, lorsque nous avons oublié tant de 
choses plus importantes ? Que celui-là le dise qui peut 
dérouler les circonvolutions mystérieuses des pauvres 
cervelles humaines. 

Le beau pont de la Trinité, de l'architecte Ammanato, 
enjambait, à noire droite, le fleuve Arno de se^» U^\^\feï* 
gères arches surbaissées; de celle ta^sà&t^ SS. ^^^^ 



536 ¥OYÀGE EN ITALIE. 

moins de prise aux eaux dans le temps des crues et des 
débordements. — Il est orné des statues des quatre saisons, 
qui, de loin, produisent un effet assez monumental 

Nous avions à notre gauche le pont alla Carraîa , un 
des plus anciens de Florence , puisque sa fondation re- 
monte au XIII* siècle ; emporté par un débordement, il a 
été reconstruit par Ammanato, l'architecte du pont de la 
Trinité, dont nous parlions tout à l'heure. 

A ce pont se rattache une légende assez étrange. An 
mois de mai 1304, une bizarre annonce répandue dans 
Florence faisait savoir aux habitants « que ceux qui dési- 
raient avoir des nouvelles de l'autre monde n'avaient qu'à 
se rendre sur le pont alla Carraîa. » 

Cette invitation singulière , et qui vaut bien toutes les 
attractions combinées dont fait usage le puff anglais, attira 
une foule énorme sur le pont alla Carraîa, dont les pilea 
étaient de pierre et les arches de bois. 

L'idée de l'enfer résumée quelques années ensuite 
dans le grand poème cyclique de Dante occupait alors 
toutes les cervelles ; les peintres couvraient les murailles 
des églises et des cloîtres de compositions diaboligue- 
ment fantastiques, qui devaient résumer plus tard, avec 
une maestria suprême, le jM^emenf dernier de Hichel- 
Ange. 

C'était donc une représentation de l'enfer qui se don- 
nait sur le fleuve d'après les imaginations fantasques de 
cet exti^avagant de Buffamaleo. L'Arno, chargé tempo- 
rairement en Phlégéton, en Cocyte, était sillonné de 
barques noires dans le goût de la barque à Caron, qui 
promenaient des ombres accueillies à grands coups de 
fourche par des diables avec cornes, griffes, ailes, 
onglées, queue en spirale, en tenue obligée de l'emploi; 
un mélange de supplices païens et chrétiens , chaudières 
bouillantes, grilles, roues, tenailles, estrapades, bû- 
chers, présentant toutes les variétés de torture possibles 
et impossibles, avec iotc^ ^axwm^ ^V ^vvcckâ.^^ €e\iK. grégois 



VOYAGE EN ITAUE. SG7 

V 

et autres artifices. D'énormes gueules d'enfer à la mode du 
moyen âge s'ouvraient et se fermaient, laissant voir , à 
travers un flamboiement rougeâtre, la foule des damnés 
tourmentés et géhennes par les diables. 

Ce bizarre spectacle était donné , par les habitants du 
bourg de San Fanfrediano, aux citadins de Florence, qui 
le payèrent chèrement; car le pont rompit sous le poids 
de la foule; un grand nombre de spectateurs tombèrent 
dans Tcau et dans les flammes, se noyant et se brûlant à 
la fois, et eurent, comme le promettait l'annonce, des 
nouvelles directes de Tautre monde en allant les chercher 
eux-mêmes. 

On nous a raconté qu'un événement de ce genre faillit 
arriver à Paris sous l'Empire , à propos d'un feu d'arti- 
fice qui se tirait sur le pont Royal. Au moment où les 
premières fusées partirent , la foule stationnée sur le 
pont des Arts se pencha toute vers la balustrade , et le 
tablier du pont se souleva; un inmie&se saut en arrière, 
exécuté avec l'ensemble et la prestesse de la peur, rétablit 
le plancher dans son équilibre, et les Parisiens de 1810 
en fbrent quittes à meilleur marché que les Florentins 
de 1504. 

Après cette catastrophe, le pont fut rebâti tout en pierre, 
et à peu près dans la forme qu'on lui voit aujourd'hui. 

L'aspect général de Florence , contrairement à l'idée 
qu'on s'en fait, est triste. Les rues sont étroites ; les 
maisons, hautes, sombres de façade, n'ont point cette 
blanche gaieté méridionale qu'on s'attendait à y trouver. 
Cette ville de plaisir, dont l'Europe élégante et riche fait 
sa maison d'été, a la physionomie maussade et rechignée; 
ses palais ressemblent à des prisons ou à des forteresses ; 
chaque maison a l'air de se retrancher ou de se défendre 
contre la rue; l'architecture massive, sérieuse, solide, 
sobre d'ouvertures, a conservé toutes les défiances du 
moyen âge et semble toujours s'attendre à cyjielçs^^^ <^^\s^ 
de main des Pazzi et des Strozzî. 



358 T0YÀ6E EN ITAUE. 

Ainsi, Florence , qu'on se figure couchée sous un ciel 
i'azur dans une draperie de blancs édifices et respirant 
avec nonchalance le lis rouge de ses armoiries, est effecti- 
vement une matrone austère, à demi cachée dans ses voiles 
noirs, comme ime parque de Michel-Ange. 



Il 



Les Grecs avaient une expression particulière pour 
rendre d'un seul mot l'endroit central et important d'un 
pays ou d'une ville : opAto/mos (l'œil). N'est-ce pas, 
en effet, l'œil qui donne la vie, l'intelligence et la signi- 
fication à la physionomie humaine , qui en exprime la 
pensée et séduit par son magnétisme lumineux. Si i'on 
transporte cette idée de la nature vivante à la nature 
morte, par une métaphore hardie, mais juste, n'y a4-il 
pas dans chaque ville un endroit qui la résume, où le 
mouvement et la vie aboutissent, où les traits épars de 
son caractère spécial se précisent et s'accusent plus net- 
tement, où ses souvenirs historiques se sont solidifiés 
sous une forme monumentale, de manière à produire un 
ensemble frappant, unique, un œil sur le visage de la 
cité? 

Toute grande capitale a son œil : — à Rome, c'est le 
campo Vaccine; à Paris, le boulevard des Italiens; à 
Venise, la place Saint-Marc; à Madrid, le Prado; à Lon- 
dres, le Strand ; à Naples, la rue de Tolède. Rome est 
plus romaine, Paris plus parisien, Venise plus véni- 
tienne, Madrid plus espagnol, Londres plus anglais, 
Naples plus napolitain, dans cet endroit privilégié que 
partout ailleurs. L'œil de Florence est la place du Grand- 
Duc : — un bel œil ! 

En effet, supprimez cette place, et Florence n'a plus de 
sens; Florence powYYaiV è\.x^\mfe^\x\.\^N\.\lQ.. C'est donc 



VOYAGE EN ITAUE. 339 

par cette place que tout voyageur doit commencer ; et, > 
d'ailleurs, n'en eût-il pas le dessein, les flots des prome- 
neurs Ty porteraient et les rues Ty conduiraient d'elles- 
mêmes. 

Le premier aspect de la place du Grand-Duc, d'un effet 
si gracieux, si pittoresque, si complet, vous fait com- 
prendre tout de suite dans quelle erreur tombent les ca- 
pitales modernes comme Londres, Paris, Saint-Péters- 
bourg, qui forment, sous prétexte de places, dans leurs 
masses compactes, d'immenses espaces vides sur lesquels 
échouent tous les modes possibles et impossibles de dé- 
coration. On touche du doigt la raison qui fait du Carrou- 
sel et de la place de la Concorde de grands champs va- 
gues qui absorbent sans fruit des fontaines, des statues, 
des arcs de triomphe, des obélisques, des candélabres et 
des jardinets. Tous ces embellissements, très-jolis sur le 
papier, fort agréables aussi sans doute vus de la nacelle 
d'un ballon, sont à peu près perdus pour le spectateur qui 
n'en peut saisir l'ensemble, sa taille ne l'élevant qu'à cinq 
pieds au-dessus du sol> 

Une place, pour produire un bel effet, ne doit pas être 
trop vaste ; au-delà d'une certaine limite, le regard s'épar- 
pille et se perd. Il faut aussi qu'elle soit bordée de mo- 
numents variés et de diverses élévations. La construction 
en hauteur est élégante et circonscrit avantageusement 
l'espace : on en démôle tous les détails. C'est la différence 
d*un tableau dressé à un tableau couché par terre et sur 
lequel il faudrait marcher pour le voir. 

La place du Grand-Duc, à Florence, réunit toutes les 
conditions du pittoresque architectural, Tinterséquence et 
la variété; bordée de monuments réguliers en eux-mêmes, 
mais différents les uns des autres, elle plait aux yeux sans 
les ennuyer par une froide symétrie. 

Le palais de la Seigneurie, ou vieux palais, qui, par sa 
masse imposante et son ëlégaxve^ ^^n^t^^ ^w^. \ss^ 
d'abord raitention^ occupe un angle ^e\^^\^^^>^^^'^'^ 



510 VOYAGE EN ITALIE. 

d'en occuper le milieu. Cette situation bizarre, heu- 
reuse selon nous, regrettable pour ceux qui ne voient le 
beau, en architecture, que dans une régularité géomé- 
trale, n'est pas fortuite; elle a une raison toute floren- 
tine. Pour obtenir la symétrie parfaite, il aurait fallu 
bâtir sur le sol détesté de la maison gibeline, rebelle et 
proscrite dos Uberti ; ce que la faction guelfe, alors toute- 
puissante, ne voulut pas permettre à l'architecte Arnolfo 
di Lapo. Des érudits contestent cette tradition ; nous ne 
discuterons pas ici la valeur de leurs objections. Ce qu'il 
y a de certain, c'est que le palais vieux gagne beaucoup à 
la singularité de cette assiette, et laisse ainsi de Tespace 
pour la grande fontaine de Neptune et la statue équestre 
de Cosme 1*'. 

Le nom de forteresse conviendrait mieux que tout 
autre au palais vieux ; c'est une grande masse de pierres 
sans colonnes, sans fronton, sans ordre d'architecture, 
formant comme une énorme tour carrée, un peu allongée 
en parallélogramme, dentelée de créneaux et couronnée 
d'un moucharaby d'une projection assez forte ; aux étages, 
des fenêtres ogivales percent, comme des meurtr/éres, 
les épaisses murailles du massif édifice, et au centre 
comme un donjon du milieu d'une citadelle, s'élance un 
haut beffroi également crénelé, portant un cadran sur le 
pan qui regarde la place. 

Le temps a doré les murs de beaux tons roux et ver- 
meils qui ressortent merveilleusement du bleu pur du 
ciel, et toute la bâtisse a cet aspect hautain, romantique 
et farouche, qui répond bien à l'idée qu'on se forme de 
ce vieux palais de la Seigneurie, témoin, depuis le trei- 
zième siècle, date de sa construction, de tant d'intrioiies, 
de tumultes, d'actions violentes et de crimes. Les cré- 
neaux du palais, entaillés carrément, montrent qu'il a été 
élevé jusqu'à cette hauteur par la faction guelfe ; les cré- 
neaux bifurques du beffroi indiquent un revirement et 
rarriwée au pouvoir de \3i lac\À0YL ^^oXyûr.. ^w-^l^^^l^- 



▼0TA6B EN ITALIE. 341^ 

belihs se détestaient si violemment, qu'ils écrivaient par- 
tout leur opinion dans leurs vêtements, dans leur coupe 
de cheveux, dans leurs armes, dans leur manière de se 
fortifier : ils ne craignaient rien tant que d'être pris les 
uns pour les autres et se différenciaient autant qu'ils le 
pouvaient; ils avaient un salut particulier à la manière 
des francs-maçons et des compagnons du Devoir. On 
peut reconnaître, à ce denticulage caractéristique, dans 
les vieuK palais de Florence, les opinions de leurs anciens 
propriétaires ; les murs de la ville sont crénelés carré- 
ment à la manière guelfe, et la tour sur les remparts, vis* 
à-vis le chemin du mail, a le créneau gibelin découpé en 
queue d'aronde. 

Sous les arcs qui soutiennent le couronnement du 
palais sont peintes à fresques les armoiries du peuple de 
la commune et de la république de Florence. Après le 
renvoi du duc d'Athènes, dont le titre romanesque vous 
fait penser au Songe d'une nuit d'été de Shakespeare, 
Florence fut divisée en quatre quartiers et seize ban- 
nières (gonfani) — quatre étendards par quartier — qui 
reçurent chacun leurs armes, dont voici la description ^ 
héraldique ; — Le quartier Spirito porte d'azur à la co- 
lombe d'argent avec des rayons d'or; ses étendards 
sont ainsi blason tiés : Nicchio, deux écus distincts sur 
fond rouge; le plus petit avec les armes du peuple, 
c'est-à-dire une croix de gueules sur champ d'argent, 
armes qui sont répétées sur tous les écus ; l'autre avec 
cinq coquilles d'or sur champ d'azur, ferré d'argent 
au fouet de sable ; Drago^ d'or au dragon de sinople ; 
Sco/a, de gueules à l'escalier de sable. — Le quartier 
Santa-Groce est représenté par une croix d'or sur champ 
d*azur. Ses bannières portent : Carro^ d'argent, au char 
avec des roues de sable; Ruote, d'azur à la roue d'or; 
Buâf d*or au taureau de sable; Leone d'arOy d'ar^e\!A. ^ss^ 
lion d*or. — Le quartier de SauU-^m^r^^H^^ ^ ^«sst 
insigne un soleil avec des raies tf ot «v« ^«wv^ ^^asx^ 



342 VOYAGE EN ITÀUE. 

Ses bannières ont pour armoiries : Leone biancOj un 
lion rampant d'argent sur champ d'azur; Vipera^ une 
ripère de sinople sur champ d'or ; Unicomo^ une licorne 
d'or sur champ d'azur. — Le quartier de San-Giovanni 
est symbolisé par un temple octogone, semblable au 
baptistère, cantonné d'or sur champ d'azur cantonné de 
deux clefs ; Chiavi, à deux clefs de gueules sur champ 
d'or ; Vaio^ coupé de gueules et de vair : la partie supé- 
rieure de gueules, la partie inférieure de vair ; Drago^ 
un dragon sur champ d'or; Leone vero^ un lion sur 
champ d'azur, ayant dans la griffe droite une petite ban- 
derole avec les armes du peuple. — On voit que tous ces 
blasons forment ce qu'on appelle des armes parlantes. 
Le moyen âge aimait ces rébus héraldiques, dont le cri- 
quier des Créquy, les pommes des Pommereuil, le noyer 
des Nogaret, peuvent donner une idée en France. 

Que le lecteur nous pardonne cette litanie de blasons; 
mais nous avons cru devoir en historier notre description 
du palais de la Seigneurie, et les poser dans nos phrases 
comme ils le sont dans les petites arcades du moucba- 
raby , avec leurs émaux et leurs couleurs ; ils sont, du reste, 
un des traits caractéristiques de la physionomie mi-com- 
munale, mi-féodale de ce palais, hôtel de ville et forteresse. 

Le palazzo vecchio a pour soubassement quelques 
marches qui formaient autrefois une espèce de tribune 
du haut de laquelle les magistrats et les agitateurs ha- 
ranguaient le peuple. 

Deux colosses de marbre, V Hercule tuant Cocus ^ de 
Bandinelli, et le David vainqueur de Goliath y de Michel- 
Ange, montent auprès de la porte leur faction séculaire, 
comme deux sentinelles gigantesques que l'on a oublié 
de relever. 

VHerade de Bandinelli et le David de Michel-Ange ont 
été l'objet de critiques et d'admirations qui ne nous pa- 
raissent pas tort ^uales. k i[\oVcfe «h\s>, q>w ^ Icoç déprécié 
Bandinelli et trop \ouë ^\c\ieV-kiv%^. 



VOYAGE EN ITALIE. 543 

U y a dans VHercule tuant Cocus une flerlé hautaine, 
une énergie féroce, un sentiment grandiose, qui dénote" 
l'artiste de premier ordre; jamais l'exagération floren- 
tine n'a poussé plus loin ses violences ronflantes et ses 
fanfaronnades d'anatomie. Le col ployé du Gacus et les 
lacis de muscles qui soulèvent ses épaules monstrueuses 
montrent une force et une puissance étonnantes, et 
Michel-Ange lui-même, quand il vit ce morceau moulé 
séparément, ne put s'empêcher de lui accorder son ap- 
probation. Le torse de VHercule a été beaucoup critiqué 
par les artistes et le public du temps. Tous les détails, il 
est vrai, y sont accusés outre mesure : les deltoïdes, les 
pectoraux, les attaches mastoïdiennes, les dentelés et les 
saillies des côtes y ressortent avec un relief extrême ; c'est 
de l'écorché à la troisième puissance ; l'artiste a oublié 
de jeter une peau sur ces saillies et ces bosses, ou plutôt 
il ne l'a pas voulu. Aussi a-t-on comparé ce torse à un 
sac rempli de pommes de pin. Ce reproche, qui a son 
côté vrai, pourrait être adressé à bien d'autres artistes 
florentins, sans en excepter le grand Buonarotti. 

Ce Baccio Bandinelli avait devant le grand-duc, avec 
ce grand hâbleur de Benvenuto Gellini, matamore de 
l'art, capitaine Fracasse de l'orfèvrerie, les plus amu- 
santes prises de bec. « Pourvois-toi d'un autre monde, 
car je veux te chasser de celui-ci, disait Benvenuto à 
Bandinelli en se campant sur la hanche comme un don . 
Spavento de comédie. — Fais-le-moi savoir un jour 
d'avance, afin que je me confesse et que je fasse un tes- 
tament; car je ne veux pas mourir en brute comme toi, 
répondait le statuaire au ciseleur. » Ce dialogue, alterné 
d'injures de crocheteur ou de savant, divertissait le 
grand-duc. — Ces animosités valent, au fond, mieux 
pour l'art que les hypocrites flagorneries qu'emploient 
entre eux les artistes modernes. La passion e&t VsQ»visv^ 'sîv. 
prouve la conviction; d'ailleurs3^^'^^^>>^'"^ ^^"^^ ^^"^^ 
justice dans ses Mémoires au la\^tvV àfc \>\iwK\wâCài ^^ 



344 VOYAGE ES ITAUB. 

place honorablement panni les célébrités contempo- 
raines. 

Le David de Michel-Ange, outre Tinconvénient qu'il 
a de représenter sous une forme gigantesque un héros 
biblique dont la faille était notoirement petite, nous a 
paru un peu lourd el commun, défaut rare chez ce 
maître d*une si rigoureuse élégance ; c'est un grand et 
gros garçon bien portant, charnu, râblé, bastionné de 
pectoraux solides, muni de biceps monstrueux, un fort 
de la halle attendant qu'on lui mette un sac sur le dos. 
Le travail du marbre est remarquable, et, somme toute, 
est un bon morceau d'étude qui ferait honneur à tout 
autre statuaire que Hichel-Ange; mais il y manque cette 
maestria olympienne et formidable qui caractérise les 
œuvres de ce sculpteur surhumain ; il faut dire aussi que 
l'artiste n*a pas été entièrement libre : il a tiré son David 
d'un énorme bloc de marbre de Carrare, entaillé ud 
siècle auparavant par Simon de Fiesole, qui avait essayé 
d'en extraire un colosse sans en pouvoir venir à bout. 
Michel-Ange, alors âgé de vingt-neuf ans, reprit l'ébauche 
et trouva en se jouant une statue géante à travers les 
essais informes de Simon de Fiesole ; quelques défauts de 
proportion dans les membres, le manque de marbre et 
des coups de ciseau visibles aux épaules indiquent la gêne 
que dut éprouver le grand statuaire dans l'accomplisse- 
ment de ce tour de force singulier : entrer une statue 
dans la peau d'une autre ; Michel-Ange seul pouvait se 
permettre celte étrange fantaisie. 

Deux autres statues terminées en gaine d'Hermès, l'une 
de Bandinelli, l'autre de Vicenzo de Rossi, servaient 
autrefois de bornes pour suspendre la chaîne qui barrait 
la porte : celle de Vicenzo représente un homme terminé 
en tronc do chêne pour symboliser la force et la magna- 
nimité de la Toscane ; celle de Bandinelli représente une 
femme la tête ceinle d'une cowtowwe, les çieds pris dans 
un laurier, symboUsaul \a sw^TtoiaNAe ^^mX^-s» ^tVs, ^v\si 



TOYAGE EN ITALIE. 555 

courtoisie de cette heureuse terre. — L'ennui vandale des 
factionnaires a sculpté, à coups de baïonnette, le sexe de 
ces deux Hermès. 

Au-dessus de la porte, deux lions soutiennent un car- 
touche rayonnant, avec cette inscription : 

JESUS CHRISTUS, REX FLORENTINI POPCLI, 
S. P. DECRETO ELECTUS. 

Le Christ fut, en effet, élu roi de Florence, sur la pro- 
position de Nicolo Capponi au conseil des Mille, dans 
ridée d'assurer la tranquillité publique, le Christ ne pou- 
vant être supplanté ni remplacé par personne. 

Cette présidence idéale n'empêcha pas la République 
d'être renversée. 

La cour par laquelle on pénètre par cette porte a été 
mise dans Tétat où elle est par Michelozzi. Le goût de 
la Renaissance fleurit dans l'architecture. D'élégantes 
colonnes supportant des arcades forment un patio comme 
on en trouve au centre des maisons espagnoles; une fon- 
taine élevée sur les dessins de Vasari par le sculpteur • 
Tadda, d'après les ordres de Cosme I", en occupe le 
milieu et complète la ressemblance; la vasque est en 
porphyre ; l'eau jaillit du museau d'un poisson étranglé 
par un bel enfant de bronze, d'André Verocchio ; au-des* 
sus des arcades sont peints à fresque des trophées, des 
dépouilles opimes, des armes de guerre et des prisonniers 
enchaînés à des médaillons contenant les armoiries de 
Florence et des Médicis. 

Une des pièces les plus curieuses du palais vieux est 
le grand salon, salle d'une dimension énorme qui a sa 
légende. — Lorsque les Médicis furent chassés de Flo- 
rence en 1494, fra Girolamo Savonarole, qui dirigeait le 
mouvement populaire, donna l'idée de construire une 
immense salle où un conseil de ra\\V^ ç,\V«^^îvs» ^\\^sî\.\sa» 
magistrats et réglerait les affa\t^^ âi^^ \^ ^fe^x^î^^s^^- 



346 VOYAGE EN ITALIE. 

L'architecte Cronaca fut chargé de cette besogne et s*en 
acquitta avec une célérité si merveilleuse, que frère Savo- 
narole fit courir le bruit que les anges du ciel descen- 
daient pour servir les maçons et continuaient la nuit les 
travaux interrompus. — L'invention de ces anges gâchant 
le plâtre et portant Toiseau est tout à fait dans le goût 
légendaire du moyen âge, et fournirait un charmant sujet 
de tableau à quelque peintre naïf de l'école d'Overbeck 
ou de Hauser. Dans cette rapide construction, le Cronaca 
déploya, sinon tout son génie, du moins toute son habi- 
leté ; la coupe et les combinaisons de résistance de la 
charpente qui soutient ce grand plafond, d'un poids 
énorme, sont justement admirées et ont été souvent con- 
sultées par les architectes. 

Lorsque les Médicis revinrent et transportèrent leur 
résidence du palais de la via Larga, qu'ils occupaient, 
au palais de la Seigneurie, Gosme voulut changer la 
salle du conseil en salle d'audience, et chargea le pré- 
somptueux Baccio Bandinelli, dont les dessins l'avaient 
séduit, de divers remaniements et appropriations d'im- 
portance ; mais le sculpteur avait trop présumé sans 
doute de son talent d'architecte, et, malgré les secours 
de Giuliano Baccio d'Agnolo, qu'il appela à son aide, il 
travailla dix ans sans pouvoir se tirer des difficultés qu'il 
s'était créées. Ce fut Vasari qui exhaussa le plafond de 
plusieurs brasses, termina les travaux et décora les mu- 
railles d'une suite de fresques qu'on y voit encore et qui 
représentent différents épisodes de l'histoire de Florence, 
des combats et des prises de ville, le tout travesti à l'anti- 
quité et entremêlé d'allégories. Ces fresques, brossées 
avec une médiocrité intrépide et savante, offrent tons les 
lieux communs de muscles ronflants et de tours de force 
anatomiques en usage à cette époque parmi le troupeau 
des artistes à la suite. Quoiqu'il s'agisse de l'histoire de 
Florence, on croirait \oir des Romains de l'ancienne 
Rome, faisant le siège de Veïes ou de toute autre ville 



VOYAGE EN ITALIE. 347" 

primitive du vieux Latium, et ces fresques ont Tair de 
gigantesques illustrations du De Viris illustribtis. Ce faux 
goût est choquant. Qu'ont à faire le casque classique, la 
cuirasse à lanières et les hommes tout nus dans la guerre 
de Florence contre Pise et Sienne? 

Un grand nombre de statues et de groupes placés dans 
des niches ou sur des piédestaux décorent cette salle; 
nous ne les décrirons pas les uns api^ès les autres, ce 
serait à n'en pas finir ; mais nous citerons VAdam et Ève^ 
de Baccio Bandinelli, une des meilleures choses du 
maître, le Jean de Médicis et VAlexandre, premier duc de 
Florence, tué par ce Lorenzaccio qui a fourni à notre 
poète Alfred de Musset une étude toute shakespearienne, 
du même Baccio ; le Vice triomphant de la Vertu, de Jean 
de Bologne, et surtout une Victoire^ de Michel-Ange, des- 
tinée au mausolée de Jules II, d'une fierté si sublime, 
d'une tournure si grandiose, d'un dédain si superbe, 
qu'elle fait paraître toutes les autres figures plates, laides' 
communes, bourgeoises, triviales, presque abjectes, 
quelque belles qu'elles soient d'ailleurs. V Alexandre et 
le Jean de Médicis^ malgré leur air impérieux et féroce» 
ont l'air bien petits garçons devant cette terrible et 
triomphante statue. C'est l'habitude de Michel-Ânge de 
faire disparaître et de réduire à néant toutes les œuvres 
d'art qui se hasardent auprès de lui. 

Remarquez, en passant, de belles portes en marquete- 
rie, de Benoit de Màciano, qui a encadré dans des orne- 
ments d'un goût exquis les portraits de Dante et de 
Pétrarque, exécutés en bois de différentes nuances : c'est 
un chef-d'œuvre de difQculté vaincue. 

Un motif qui revient souvent dans les ornementations 
des plafonds et des corniches, ce sont des enfants qui 
jouent à la raquette avec des balles rouges : allusion 
aux armes des Médicis, qui se composent, comme oa 
sait, de cinq tourteaux de gueules rangés en orle, sur- 
montés plus tard d'un tourteau de France sur champ 



548 TOYAGB EN ITALIE. 

d*or. Les mauvais plaisants, qui ont voulu voir dansi ces 
tourteaux des pilules à cause du nom de Médici (méde- 
cin), se trompent : ce sont des balles, signification qu'ex- 
plique suffisamment la devise : Percussa resUiunt. C'est à 
peu près lout ce que Ton vous permet de voir du palais 
de la Seigneurie; les anciennes salles auxquelles se rat- 
tachent des souvenirs historiques sont encombrées de 
paperasses administratives et n'offrent plus rien de 
curieux à l'œil. 

Nous disions tout à l'heure combien les dimensions 
colossales étaient peu nécessaires pour produire de l'e/Tet 
en architecture. La loggia de Lanzi, ce joyau de la place 
du Grand-Duc, consiste en un portique composé de quatre 
arcades : trois sur la façade, une en retour sur la galerie 
des Offices. G*est une miniature de monument; mais 
l'harmonie des proportions en est si parfaite, que i*aeîl 
éprouve à le regarder une sensation de bien-être. Le voi- 
sinage du palais de la Seigneurie, par sa masse compacte 
et sa carrure robuste, fait ressortir admirablement l'élé- 
gante légèreté de ses arcs et de ses colonnes. Malgré 
lavis de Michel-Ange, qui répondit au grand-duc, le 
consultant à ce sujet, que ce qu'on avait de mieux à 
faire pour décorer la place, c'était de continuer le por- 
tique d'Orcagna ou d'Orgagna, — car telle est l'ortho- 
graphe italienne du nom, nous croyons que la loggia est 
bien comme elle est et ne gagnerait nullement à être 
répétée comme les arcades de la rue de Rivoli. Son 
charme principal, c'est que, symétrique elle-même, elle 
observe la loi de l'interséquence parmi les monuments 
qui l'accompagnent et qu'elle interrompt ; cette diversité 
donne à la place une gaieté à laquelle eût bientôt suc- 
cédé l'ennui, si l'on eût répété les arcades sur toutes les 
faces. 

Orgagna, comme Giotto, comme Michel-Ange, comme 
Léonard de Vinci, comme Raphaël et toutes les grandes 
capacités panoramiaues de ces temps bienheureux où 



VOYAGE EN ITALIE. 349 

i*envie bourgeoise ne restreignait pas le génie à une 
étroite spécialité, parcourait d*un pas égal la triple 
carrière de T'art : il était architecte, peintre et sculpteur. 
La loggia, les fresques du Gampo-Santo, la statue de la 
Vierge et différents tombeaux dans les églises de Florence 
montrent combien il était supérieur dans chacune de ces 
parties. Aussi avait-il le légitime et naïf orgueil de mettre 
au bas de ses peintures : Orgagaa sculptor^ et, au bas de 
ses sculptures : pictor. 

Les colonnes de la loggia ont des chapiteaux d'un 
corinthien gothique et fantasque, où les régularités de 
Vitruve ne sont pas observées ; ce qui n*ôte rien à leur 
grâce et à leurs heureuses proportions. Une balustrade 
découpée à jour couronne l'édifice , terminé en terrasse, 
d*une façon délicate et légère. — Le nom de loges des 
Lances lui vient d'une ancienne caserne de lansque- 
nets, qui existait non loin de là, lorsque les fondements 
en furent jetés, sous la tyrannie du duc d'Athènes. Le 
but de ces constructions était d'abriter les citoyens des 
pluies subites, et de leur permettre de s'entretenir à cou- 
vert de leurs affaires où de celles de l'État. C'était sous 
cette galerie, exhaussée de quelques pieds au-dessus du 
sol de la place, que l'on investissait les magistrats de leurs 
pouvoirs, que Ton créait les chevaliers, que Ton publiait 
les décrets du gouvernement , et que Ton haranguait le 
peuple comme du haut d'une tribune. 

L'édilité ferait bien d'élever, dans nos pluvieuses ci- 
tés du Nord, où les passants sont vingt fois par jour ex- 
posés aux brusques intempéries des saisons, des monu- 
ments comme la loggia de Lanzi de Florence, la lonja de 
Seda de Valence, le forum Boarium ou la Grœcastasis de 
Rome : outre les promeneurs , ces portiques pour- 
raient abriter, de même que celui d*Orgagna, des chefs- 
d'œuvre de sculpture antique ou moderne , et don- 
ner de la besogne aux statuaires autant qu'aux archi- 
tectes. 



550 TOTAGE EN ITALIE. 

La loggia est tne espèce de musée en plein air : le 
Persée de Benvenuto Gellini, la Judith de Donatello, YEn- 
lèvement des Sabines de Jean de Bologne, s'encadrent 
dans ses arcades. Six statues antiques , les vertus cardi- 
nales et monacales de Jacques dit Pietro, une madone 
d'Orgagna, ornent la paroi intérieure. Deux lions , l'un 
antique, Tautre moderne, de Flaminio Yacca, presque 
aussi bons que les lions grecs de TÂrsenal de Venise^ 
complètent cette décoration. 

Le Persée peut être regardé comme le chef-d'ceuwe 
de Benvenuto Gellini, cet artiste dont on parle tant en 
France, sans presque rien connaître de lui. Cette statue, 
un peu maniérée dans sa pose, comme toutes les 
œuvres de l'école florentine , qui poussa très-loin h 
recherche de la ligne et la nouveauté curieuse du mou- 
vement, a une grâce juvénile très-séduisante. Cette 
tournure composée, inférieure sans doute à la simpli- 
cité antique, offre encore un grand charme ; c'est élégant 
et cavalier. 

Le jeune héros vient de trancher la tête à Tinfortu- 
née Méduse, dont le corps, replié avec une hardiesse 
savante, fait, de son paquet de membres convulsés par 
l'agonie, un escabeau au pied du vainqueur. Persée, 
détournant son visage, où se peint une compassion mê- 
lée d'horreur, tient d'une main son épée à crochet re- 
courbé , et de l'autre élève la tête pétrifiante , immo- 
bile et morte au milieu de sa chevelure de serpents qui 
se tordent. 

Le piédestal, autre chef-d'œuvre, est orné de bas-reliefs 
relatifs à l'histoire d'Andromède, de figurines et de feuil- 
lages, où reparaît le talent de Benvenuto, ciseleur. Au- 
dessous de ces figurines, représentant un Jupiter debout 
et brandissant ses carreaux, on lit cette inscription me- 
naçante : 

TE, FlU, 61 Q.\5\^ \.1L"SÏ»VT, \i\.\Ç>^ ^^q^ 



fOYAGE EN ITALIE. 351 

qui s'applique aussi bien à Persée qu*à Tartiste. Cette 
légende à double sens semble un avertissement du cise- 
leur spadassin à la critique, qui n'a qu'à se le tenir pour 
dit. Sans nous laisser influencer par cetie rodomontade, 
nous admirerons franchement le Persée pour sa grâce 
héroïque et la sveltesse de ses formes délicates. Ces 
une charmante statue et un délicieux bijou ; elle vaut 
toute la peine qu'elle a coûté. 

La Judith de Donatello montre , au palais de la Sei- 
gneurie, la tête coupée d'Holopherne avec une fierté ré- 
barbative assez alarmante, et tient, sous l'arcade dé la 
Loggia, le même emploi que le Spartacus de Foyatier en 
face du palais des Tuileries. Seulement , la protestation 
du Spartacus est muette, et, pour que celle de Judith 
n'offrît aucune espèce d'ambiguïté, Ton a gravé sur la 
plinthe cette inscription peu rassurante : Exemplum sa- 
lut publ, cives posuere MCCCCXV. Ces deux statues sont 
de bronze. Benvenuto, dans ses Mémoires, raconte d'une 
façon dramatique et touchante toutes les péripéties de la 
fonte du Persée et les angoisses terribles qu'il éprouva 
jusqu'à ce que le succès eût couronné l'œuvre. Pour li- 
quéfier le métal, qui se figeait dans le creuset et ne vou- 
lait pas couler, l'artiste y jeta toute sa vaisselle , activa 
le feu avec ses meubles, épuisé, haletant, dévoré de fièvre 
^t d'inquiétude, songeant à la joie de ses rivaux si Topé- 
ration manquait, et prêt à se jeter dans la fournaise si le 
moule crevait sous la pression du bronze. Aussi quelle 
joie, quel délire, quel triomphe et quel cordial repas 
avec les élèves et les compagnons lorsque l'œuvre sortit 
radieuse et pure de toutes ces épreuves ! — On montre 
encore à Florence la maison où le Persée a été fondu. 

Benvenuto, qui, en sa qualité d'orfèvre ciseleur, avait 
assez travaillé pour les rois, les princesses et les seigneurs, 
voulut que son Persée conquît radmir^lvwv ^^^gvi^s^^N 
<5ar il le scella très-solidemehl da{v%\^ ^\ç\fc^Qv«\^'^^^^- 
iralre au caprice de la grande-ducYie^^^ ^ ^^ ^^^\x^v. «». 



553 TOYAGE EN ITALIE. 

orner son appnrtement, préférant à ce riche sanctuaire la 
perpétuelle exposition publique. 

UEnlèvement des Sahines a été, pour Jean de Bologne, 
un admirable prétexte de déployer sa science du nu et 
de faire voir la beauté humaine sous trois expressions 
différentes: une belle jeune femme, un jeune homme 
vigoureux, un vieillard supe'rbe encore. Ce beau groupe 
de marbre rappelle le Borée enlevant Orythie, du jardin 
des Tuileries : c'est la même élégance vagu », la même 
ingénieuse facilité d'arrangement. Sur la plinthe, un bas- 
relief explique ce que le sujet pourrait avoir d'indécis et 
de peu intelligible. 

La fontaine de Neptune de TAmmanato, qui s'élève 
monu mentalement à l'angle du palais de la Seigneurie, 
dans l'espace laissé vide par la maison rasée des Uberti, 
a un aspect riche et grandiose , quoiqu'elle soit infé- 
rieure au projet des autres artistes , repoussés au 
profit de l'architecte favori du grand-duc Cosme I*^ Le 
dieu, de grandeur colossale , est debout sur une conqje 
traînée par quatre chevaux marins , deux de marbre 
blanc, deux de marbre veiné ; trois tritons jouent à ses 
pieds, et l'eau retombe en jets nombreux dans un bas- 
sin octogone dont les quatre petits angles sont ornés de 
statues de bronze représentant Thétis et Doris et des 
dieux marins, d'enfants jouant avec des coquillages, des 
coraux, des madrépores et autres productions de la mer ; 
huit satyres également de bronze, des raascarons, des 
cornes d'abondance complètent cette abondante déco- 
ration, où se pressent déjà le goût fastueux et mytholo- 
g'que des fontaines du parc de Versailles , goût que 
l'on croit français et qui n'est qu'italien de la déca- 
dence. 

La statue équestre de Cosme de Médicis, la meilleure 
des quatre que Jean de Bologne a eu le bonheur rare 
d'exécuter duns une vie d'artiste, a beaucoup d'aisance 
et de noblesse. Le cheNal marche bien dans son allure 



VOYAGE EN ITALIE. 353 

de petit trot ; l'homme est bien en selle ; il n'est pas 
ridiculement historique, a le costume moitié léel, moi- 
tié de fantaisie du grand-duc , et produit un bon effet 
monumental. Celte statue est de bronze et a présenté 
d'assez grandes difficultés de jet; des bas-reliefs rela- 
tifs à Thistoire de Cosme plaquent les quatre faces du 
piédestal. On y remarque le portrait d'un bouffon nain 
aimé du duc. 

11 faut signaler encore, sur cette place si riche, le 
palais Uguccioni , dont l'architecture est attribuée à 
Raphaël, pour son style suave et pur, qui est bien celui 
du maître, et le toit des Pisans, charpente historique 
que les Florentins firent exécuter aux Pisans prison- 
niers en signe d'abjection et de mépris, et qui recouvre 
rhôtel des postes, aux barreaux duquel se presse , sous 
les bandes de sparterie, une foule nombreuse d'étrangers 
venant demander leurs lettres, d'après l'ordre alphabé- 
tique de leur nom. C'est aussi dans un coin de cette place 
que se trouve Thôtel des diligences, avec son va- et-vient 
perpétuel de voilures. 

Mais voilà assez de descriptions de statues et de 
palais; prenons une calèche et rendons-nous aux Cas- 
éines , les Champs-Elysées de Florence, pour voir des 
figures humaines et nous reposer du marbre, de la pierre 
et du bronze. 



III 



Le type florentin diffère essentiellement du type lom- 
bard et du type vénitien. Ce ne sont plus ces lignes 
régulières et pures, cet ovale un peu épais, ces riches 
attaches du col , cette heureuse sérénité de la forme , 
cette parfaite santé du beau, qui vous frappent dans les 
rues de Hilaii, oii, comme le dit si bien Balzac, les filles 



354 VOYAGE EN ITALIE. 

de portière ont Tair de fîUes de reine. On ne compren- 
drait pas à Florence cette superbe épitaphe païenne de 
nous ne savons plus quel comte dont la tombe portait 
pour toute inscription : Fu bello e Milanese; la grâce 
voluptueuse et la gaieté spirituelle de Venise sont ab- 
sentes d*ici. 

Les figures n'ont pas à Florence le caractère antique 
qui subsiste encore dans le reste de Titalie après tant 
de siècles écoulés, d'invasions successives , un change- 
ment si radical de mœurs et de religion : elles sont vi- 
siblement plus modernes ; s'il n'est pas permis de se 
méprendre, sur le boulevard de Gand, à un Napolitain 
ou à un Romain de pure race, un Florentin peut passer 
inaperçu parmi des Parisiens; ce violent cachet mé- 
ridional qui fait reconnaître les autres Italiens ne le 
trahira pas. 11 y a plus de caprice, plus d'inattendu 
dans les traits des hommes et des femmes de Florence; 
la pensée, les préoccupations morales laissent sur leur 
face des sillons appréciables, et en bouleversent les mé- 
plats avec une irrégularité à laquelle gagne l'expres- 
sion. 

Les femmes de Florence, moins belles que les Mila- 
naises, les Vénitiennes ou les Romaines, sont plus in- 
téressantes et parlent davantage à l'idée ; elles plairont 
surtout à l'écrivain psychologue ; leurs yeux sont voilés 
de mélancolie, leur front est parfois rêveur, et quelques- 
unes offrent cet air de vague souffrance, sentiment tout 
récent et tout chrétien, qu'on chercherait vainement dans 
la statuaire grecque ou romaine ; au milieu des tètes 
italiennes classiques, les têtes florentines sont bour- 
geoises dans le sens intime et favorable du mot ; elles 
n'expriment pas seulement la race, mais l'individu ; elles 
ne sont pas exclusivement humaines, elles sont encore 
sociales. 

Les artistes florentins, André del Sarto, par exemple, 
n'ont pas cette be^^uté sereine du Titien, cette placidité 



fOYAGE EN ITALIE. 355 

Angélique de Raphaël ; ils reproduisent un type à la fois 
plus humble et plus cherché ; on sent la réalité à travers 
leur idéal ; ils ne posent pas sur leurs figures ce masque 
de régularité générale dont abusent quelquefois les 
autres grands maîtres italiens ; ils risquent plus souvent 
le portrait dans leurs compositions et ne craignent pas 
de traverser une certaine laideur pour arriver au carac- 
tère. En voyant leurs œuvres, on peut comprendre com* 
ment quelques-unes de leurs têtes, assurément moins belles 
que les types des peintres de Venise ou de Rome, peuvent 
produire une impression plus pénétrante et plus durable. 

Ces généralités qui souffrent de nombreuses exceptions, 
car il y a des têtes florentines régulières, sont le résultat 
d'observations faites dans les rues, dans les théâtres, à 
Téglise, à la promenade ; le visage humain n'est-il pas 
aussi digne d'attention que l'architecture ? Le modèle ne 
vaut-il pas le tableau, et l'œuvre de Dieu, l'œuvre de 
l'art ? Et si nous avons regardé trop attentivement quel- 
que belle promeneuse sous le nez, elle n'a pas dû s'en 
fâcher plus qu'une colonne ou une statue : notre con- 
science de voyageur sera notre excuse. 

L'endroit de Florence le plus favorable à ce genre 
d'étude, trop souvent oublié par les touristes épris d'an- 
tiquité ou d'art, est sans contredit la promenade des 
Caséines, espèce de Champs-Elysées et de Hyde-Park 
toscan, où, de trois heures à cinq heures, afflue, en 
boghey, en tilbury, en phaéton, en américaine, en coupé, 
en landau et surtout en calèche, tout ce que la ville ren- 
ferme de riche, de noble, d'élégant et même de prèten- 
tieux. Sur le fond florentin se dessinent de brillantes 
excentricités étrangères faciles à reconnaître. 

Les Caséines, dont le nom signifie laiteries, sont si- 
tuées extra-muros, en dehors de la porte de Frato, et s'é- 
tendent, le long de la rive droite de l'Arno, dans un espace 
d'à peu près deux milles jusqu'à l'endroit où le Terzolle 
se jette dans le fleu /e. 



356 fOYAGE EN ITAUE. 

 travers des massifs de vieux et grands arbres tels 
que pins-parasols, chênes verts, lièges et autres espèces 
du Midi mêlées à des essences du Nord, se dessinent des 
chemins sablés qui aboutissent à un rond-point formant 
ce que les Espagnols appelleraient le salon de cette pro- 
menade fashionable. 

Ces grandes masses de verdure que borde, d'une part, 
le gentil fleuve Arno, et, de l'autre, Tencadrement bleu 
des Apennins, dont on aperçoit les croupes lointaines 
piquées de points blancs par les villas et les hameaux, 
composent, sous Cette belle lumière méridionale, un 
ensemble admirable et qu'il est difOcile d'oublier. Les 
Caséines ont quelque chose de plus naïvement agreste 
que les promenades équivalentes de Paris et de Londres, 
et le concours de Télégance étrangère ne leur ôte pas 
cette bonhomie italienne si gracieuse dans sa noncha- 
lance. Une maison de campagne du grand-duc, très- 
simple et très-bourgeoise, est enfouie au milieu de cette 
fraîche verdure, que les peuples du Midi apprécient plus 
que nous, sans doute à cause de sa rareté. Nous avons 
retrouvé en Espagne les mêmes admirations pour les 
ombrages du parc d'Aranjuez, que le Tage arrose, et qui 
est rempli d'arbres du Nord. 

Florence, il y a quelques années, surtout avant que 
les événements politiques eussent effarouché les touristes 
opulents, était comme le salon de l'Europe; on y retrou- 
vait en grand 

Tout ce monde doré de la saison des bains. 

C'était là que se rendaient de tous les points de Yuo^ 
rizon les Anglais fuyant le brouillard natal, les Russes 
secouant la neige d'un hiver de six mois, les Français 
accomplissant le voyage à la mode, l'Allemand cher- 
chant le naïf dans l'art, les cantatrices et les danseuses 
retirées du théâtre, les existences et les fortunes problë- 



VOYAGE EN ITALIE. 551 

matiques, les reines déchues, les jolis ménages uni? 
à Grelna-Green ou tout simplement devant l*autel de la 
nature, les femmes séparées de leur mari pour une cause 
ou pour une autre, les grandes dames ayant fait un coup 
de tête, les princesses traînant à leur suite des ténors ou 
des jeunos gens à barbe noire, les dandys à demi ruinés 
par Bade ou Spa, les victimes du lansquenet et du crédit 
parisien, les vieilles filles rêvant quelque aventure inci- 
dentée, tout un monde interlope mêlé de beaucoup d'al- 
liage, mais vif, spirituel, joyeux, ne cherchant que le 
plaisir et dépensant l'argent avec d'autant plus d'insou- 
ciance que le luxe italien est une économie relative. 

Toute celle société fréquentait les bals hospitaliers du 
grand-duc et s'amusait beaucoup. Cette espèce de tolé- 
rance générale qui faisait accepter tout individu se pré- 
sentant bien, mis convenablement et recommandé par 
une lettre quelconque, introduisait bien quelque aigrefin 
et quelquo aventurière dans ce salon cosmopolite ; mais 
on en était quitte pour ne plus se saluer à Londres ni à 
Pans, et l'on jouissait dans la ville d'une liberté de bal 
masqué. Les intrigues et les amours allaient leur train 
sans trop de scandale; chacun était trop occupé pour 
avoir le temps de médire. D'ailleurs, accuser une femme 
d'avoir un amant eût semblé puéril ; la médisance n'eût 
commencé qu'à deux, et la calomnie à trois. 

La promenade aux Caséines était un des épisodes im- 
portants de la journée. Il s'y tenait une espèce de bourse 
d'amour où se cotaient les actions des femmes. Madame 
de B... est en hausse ; madame de V... est en baisse ; ma- 
dame de B... a quitté le petit baron de L... pour le prince 
D...; madame de V... a été trahie pour une seconde chan- 
teuse de la Pergola ; c'est grave ! Les toilettes se discu- 
taient et s'analysaient, plus négligemment cependant 
que partout ailleurs, car le plaisir était la grande affaire; 
mais les filles d'Eve pensent toujours un peu à la dé- 
coupure de la feuille de figuier qui enyelQ^"^^ V»^*^ 



358 T0TAG6 EN ITALIE. 

charmes. Pourtant, — et cela tient sans doute à la yertu 
du climat, — on a vu aux Cascines des Parisiennes assez 
éprises pour n*être plus vaniteuses et ne regarder que 
leur amant. 

Ce mouvement d'étrangers s*est un peu ralenti : ce- 
pendant, les Cascines offrent encore, de trois heures à 
sept heures, selon la saison, un spectacle de la plus 
joyeuse animation. 

Lorsque nous y arrivâmes en calèche, car il serait de 
mauvais goût de s*y montrer à pied, quoique la distance 
qui sépare les Cascines de la ville soit très-petite, l'as- 
semblée était au grand complet ; il faisait beau, l'air était 
doux, et le soleil glissait quelques joyeux rayons entre de 
légers nuages pommelés. 

Le rond-point des Cascines représentait un inunense 
salon, dont les calèches arrêtées figuraient les canapés 
et les fauteuils. Les femmes, en grande toilette, se ren- 
versaient sur le fond de leur voiture, dont le devant 
était encombré de fleurs, avec toute sorte de poses mé- 
ditées pour faire ressortir leurs avantages, et de grâces Je 
Célimène à faire envie au Théâtre-Français. 

Les amants en pied, les attentifs et les simples galants 
venaient rendre leur visite à la calèche de leur choix, 
comme on va voir dans sa loge une femme à l'Opéra, et 
causaient debout sur le marchepied. 

C'est là que se décide l'emploi de la soirée, que s'ima- 
ginent les expédients, et que s'arrangent les rendez-vous, 
sans beaucoup de précaution ni de mystère ; car nous 
n'avons guère trouvé de vestige de cette féroce jalousie 
italienne, si célèbre dans les mélodrames et les romans. 

Les cavaliers se mêlent aussi à la conversation, du 
haut de leurs bètes fringantes, qu'ils maintiennent en les 
excitant pour leur faire exécuter des courbettes, prouesses 
sans péril qui vous posent toujours un peu en héros aux 
yeux de la femme aimée. 

Pendant ce temps-là, les boiquetières courent d'une 



VOYAGE EN ITALIE. 3£9 

voiture à l'autre ou assaillent au passage cavaliers et 
piétons avec leurs corbeilles aussitôt vidées que lom- 
plies. Elles pratiquent à la lettre la recommandation de 
Virgile : 

... Manibus date lilia plenis. 

Elles ont même Tair de les donner, quoiqu'elles les 
vendent en réalité ; on ne les paye pas sur-le-champ, 
mais on leur fait de temps à autre mi petit cadeau d'argent 
ou d'autre chose, ce qui est plus gracieux pour la mar- 
chandise et la marchande, ces bouquetières étant ordinai- 
rement de jeunes et jolies filles, fleurs fraîches et jolies 
filles s'attirant par une harmonie naturelle. 

Nous dessinerons, tout en gardant le secret des noms, 
quelques-unes des individualités féminines les plus re- 
marquables. Une princesse russe (toutes les Russes sont 
princesses) trônait dans une superbe calèche doublée 
de velours violet et entourée de beaucoup d'adorateurs. 
Blanche comme la neige de son pays, les paupières brunies 
de khool, la lèvre rouge, le front encadré de cheveux 
ondes d'un blond marron devenu presque châtain sous le 
lustre des essences, couronnée d'une natte épaisse qui lui 
faisait comme un diadème sous l'auréole de son chapeau 
de dentelle, elle rappelait, par un certain air oriental et 
circassien, la fameuse Odalisque d'Ingres, popularisée par 
la lithographie de Sudre. 

Les grandes dames russes ont, dans leur élégance, 
quelque chose de fastueux et de barbare, et dans leur 
pose, un calme impérieux, une nonchalance pleine de 
sérénité, qui leur viennent de Thabitude de régner sur 
des esclaves et leur composent une physionomie à part 
très-aisément reconnaissable sous le vernis anglais ou 
français dont elles tâchent de se recouvrir. Celle-ci aurait 
eu Tapparence d une Panagia grecque si, au lieu des 
arbres verts des Caséines, sur lesquels se détachait sa 



3oO TOTAGE EN ITALIE. 

tête immobile, on eût placè^ derrière elle le fond d'or 
gaufré dun triptyque. Sa main étroite et petite, chargée 
de bagues énormes, scintillait dégantée sur le rebord de 
la calèche, comme une relique constellée de pierreries 
qu'on tend au baiser des fidèles. Dans Tangle de la voiture 
se tenait, piteusement rencognèe, une amie ou dame de 
compagnie de figure et de vêtements neutres, ombre 
résignée de ce brillant tableau. Autrefois, les blondes 
Vénitiennes se faisaient suivre par un nègre. Cf était plus 
humain et d*un meilleur effet, au point de vue du co- 
loris. 

Dans une voiture anglaise, attelée de chevaux anglais, 
harnachés de harnais anglais, se tenait une Anglaise, en- 
tourée d'une atmosphère anglaise apportée de Hyde-Parfc 
par un procédé que nous ignorons ; les Gascines disparu- 
rent à nos yeux, la perspective bleuâtre des Âpeimms 
s'évanouit dans une brume soudaine, et la Serpentine river 
remplaça le fleuve Âmo. 

Un brusque contre-coup nous jeta de Florence à 
Londres , et nous sentîmes sous notre mince habit un 
aigre souffle de bise septentrionale. Nous cherchâmes 
machinalement sur le coussin de notre voiture un paletot 
absent, et pourtant cette femme était belle comme 
est belle une Anglaise réussie. — Jamais cygne plus 
blanc ne lissa son duvet de neige sur le lac de Virginia- 
Water dans les féeriques gravures des keepsake ; c'é- 
tait une de ces créatures idéales et vaporeuses dans sa 
grâce, un peu longues conmie Lawrence en peint, 
comme Westall en dessine : col mince et flexible, che- 
veux d'or aux spirales allanguies, pleurant comme deà 
branches de saule autour d'un visage pétri de cold- 
cream et de rose ; cils brillants comme des fils de soie 
sur des prunelles d'un vague azur. En regardant cette 
dmbre transparente, qui différait peut-être un large 
rumpsteack saupoudré de poivre de Cayenne , arrosé 
de sherry , on ne pouvait s'empêcher de penser à Cym- 



YOYAGE EN ITALIE. 36r 

beline, à Perdita, à Gordelia, à Miranda, à toutes les 
poétiques héroïnes de Shakespeare. Deux adorables ba- 
bys, un petit garçon fier et rêveur comme le portrait 
du jeune Lambton , une petite fille échappée sans 
doute du cadre de Reynolds où les enfants de lady Lon- 
donderry sont représentés cravatés d'ailes en manière 
de chérubin sur un fond de ciel bleu, occupaient le 
devant de la voiture et jouaient gravement avec les 
oreilles d*un king*s-charles aussi pur de race que celui 
que Van Dyck a placé dans son portrait d'Henriette d'An- 
gleterre. 

Un cavalier , roide comme un pieu , irréprochable de 
tenue, gentleman jfrotté de dandy , monté sur un cheval 
de sang bai cerise, luisant comme du satin, les guides 
rassemblées dans sa main, le pommeau de son styck 
entre les lèvres , se tenait prés de la voiture de l'air 
le plus ennuyé et le plus splénétique du monde ; il sem- 
blait ruminer un madrigal qui n'arrivait pas et qu'at- 
tendait la jeune femme avec une indulgente distrac- 
tion. 

Npn loin de là causait avec un prince sicilien une 
autre Anglaise d'un type tout différent, presque italianisé 
et doré par le tiède soleil de Florence ; une figure in- 
telligente et fine , un beau front uni sous des cheveux 
noirs, une taille fluette pouvant porter la robe de la 
femme et le gilet de l'amazone; espèce de Clorinde délicate, 
d'ange douteux, entre la jeune fille et l'éphèbe, de l'espèce 
de ceux dont mademoiselle de Fauveau aime à faire se 
déployer l'aile au-dessus de quelque bénitier de style 
moyen âge. 

Une main de reine, un bras magnifique que le mou- 
lage a rendu célèbre nous fit reconnaître, au fond d'une 
voiture, une de nos anciennes amies parisiennes qui 
conserve à Florence, malgré un long exil, tout l'esprit et 
toutes les grâces qui faisaient rechercher ses mercredis 
de la rue du Mont-Blanc ; nous allâmes la saluer, heureux 

31 



562 VOYAGE EN ITALIE. 

de trouver un visage ami parmi ces belles inconnues, et 
les questions voltigèrent à Tenvi sur nos lèvres, elle par- 
lant de Paris, nous de Florence. 

A propos de Florence, nous nous apercevons que, 
dans cette galerie de portraits, nous n'avons pas mis de 
Florentines. C'est qu'il y en a, en effet, très-peu à Flo- 
rence, et leurs figures, dont nous avons essayé d'esquis- 
ser le type général , n'ont pas cette espèce de beauté 
théâtrale qui se fait admirer de loin; nous remarque- 
rons seulement qu'elles portaient alors la taille très- 
basse et serrée dans des corsets longs d'une structure 
particulière qui se rapproche beaucoup des anciens 
corps français; ce qui imprimait à leurs mouvements 
une certaine roideur gênée, contraire à la désinvolture 
italienne. Quelques-unes se font la raie sur le côté comme 
les hommes; est-ce une coquetterie locale, ou le besoin 
de reposer des cheveux fatigués par le peigne? C'est ce 
que nous ne saurions décider. Cette bizarrerie inquiète 
d'abord sans qu'on puisse s'en rendre compte et change 
beaucoup l'expression de la physionomie ; mais on 
s'y fait et l'on finit par y trouver une certaine grâce. 

Pour réparer cette omission dans notre galerie, es- 
quissons la belle tête de la signera ***, Florentine 
pur sang, qu'on nous fit voir, au centre du rond-point, 
entourée d'une cour d'adorateurs. Ses grands yeux Iran- 
quilles et presque fixes , ses traits fermes et purs, sa 
bouche nettement découpée , les lignes puissantes et 
correctes de son cou, rappelaient cette Lucrezia del 
Fede tant aimée d'André del Sarto, et ces beaux por- 
traits du Bronzino, qu'on ne peut plus oublier dès qu'on 
les a vus une fois, et qui résument le type florentin sous 
son plus noble aspect. Pourquoi faut-il que ces grands 
artistes dorment couchés sous la tombe! Ils auraient 
.' laissé au monde une imaoje immortelle. 

Nous étions en train de graver cette pure image dans 
notre mémoire lorsque nous vîmes toutes les têtes se 



VOYAGE EN ITALIE. 565 

tourner du même c<1lé. Ce mouvement insolite était pro- 
duit par l'entrée du jeune comte ***, qui débouchait de 
la grande allée, conduisant lui-même, avec une grâce 
et une précision incomparables, un phaélon traîné par 
deux merveilleux petits chevaux noirs, d'une élégance^ 
d'une prestesse et d'une docilité extraordinaires ; ce char- 
mant attelage décrivit sur le sable du rond-point un cercle 
qu un compas n'eût pas fait plus exact , et le comte, je- 
tant les guides à son groom , sauta légèrement à terre et 
alla rendre ses devoirs à la belle Florentine, dont nous 
venons tout à l'heure de crayonner les traits. 

C'était un jeune Hongrois de vingt-deux ou vingt-trois 
ans, d'une beauté appoUonienne, si souple, si dégagé, si 
svelte, si viril dans sa grâce féminine, que les plus 
robustes futilités auraient baissé les armes devant lui. 
Aussi était-il le lion de Florence, — sans aucune allu- 
sion à la mauvaise gravure ainsi nommée ! — il pos- 
sédait ii^s costumes nationaux les plus merveilleux : 
dolmans soutachés , veste roide de broderies d'or ,. 
bottes de maroquin semées de perles, toques constellées 
de diamants et surmontées d'aigrettes de héron qu'il 
revêtait avec une complaisance charmante dans les 
soirées intimes pour satisfaire la curiosité féminine et 
un peu sa propre coquetterie, sans doute ; coquetterie 
bien permise, car le costume hongrois, malgré sa pro- 
fusion d'ornements , est d'une élégance héroïque et 
martiale qui éloigne toute idée de dandysme ridicule. 
Les femmes , vaincues , avouaient avec plaisir qu'elles 
étaient laides à côté du beau Hongrois, et que leurs plus^ 
riches toilettes de bal n'étaient que haillons comparées 
à ces splendides vêtements ruisselants d'or et de pier- 
reries. 

Une apparition mystérieuse intrigua beaucoup aussi, 
à cette époque, la curiosité cosmopolite de Florence : 
une femme seule, et du plus grand air, avait paru aux 
Caséines, allongée dans le fond d'une calèche bruncv 



364 YOYAGE EN ITALIE. 

drapée d'un grand châle de crêpe de chine blanc dont 
les franges lui venaient presque jusqu'aux pieds, coiffée 
d*un chapeau parisien signé madame Royer en toutes 
lettres, et qui faisait une fraîche auréole à son profil 
pur et fin, découpé comme un camée antique, et contras- 
tant par son type grec, avec cette élégance toute moderne 
et celte tenue presque anglaise à force de distinction 
froide. Son cou bleuâtre , tant il était blanc , le rose uni 
de sa joue, son œil d*un bleu clair semblaient la dési- 
gner pour une beauté du Nord; mais Tétincelle de cet 
œil de saphir était si vive, qu*il fallait qu'elle eût été 
allumée à quelque ciel méridional ; ses cheveux, soule- 
vés en bandeaux crêpelés, avaient ces tons brunis et 
cette force vivace qui caractérisent les blondes des 
pays chauds ; Tun de ses bras était noyé dans les piis 
du châle, comme celui de la Mnémosyne, l'autre, coupé 
par un bracelet d'un effet tranchant, sortait demi-*''', du 
flot de dentelle d'une manche à sabot, et faisait badiner 
contre la joue du bout d'une petite main gantée, un 
camellia d'un pourpre foncé, avec un geste de distraction 
rêveuse évidemment habituel : était-elle Anglaise, Italienne 
ou Française? C'est ce que nul ne peut résoudre, car 
personne ne la connaissait. Elle fît le tour des Cascines, 
s'arrêta un instant sur le rond-point, ne paraissant 
ni occupée ni surprise d'un spectacle qui semblait de- 
voir être nouveau pour elle , et reprit le chemin dâ la 
ville. 

Le lendemain, on l'attendit vainement, elle ne reparut 
pas. Quel était le secret de cette unique promenade? L'in- 
connue venait-elle à quelque rendez -vous mystérieux 
donné d'un bout de l'Europe à l'autre? voulait-elle s'as- 
surer de la présence de quelque rivale auprès d'un infi- 
dèle? On n'a jamais pu la savoir. Mais l'on n'a pas encore 
oublié à Florence cette vision fugitive. 

FIN 



TABLE DES MATIÈRES 



I. Genève. Plein-Palais» l'Hercule acrobate 1 

IL Le Léman. — Brigg, les montagnes 12 

m. Le Simplon, Domo d*Ossola. Luciano Zane 24 

lY. Le lac Majeur. — Sesto-Galende, Milan 35 

Y. Milan, le Dôme, le théâtre diurne 46 

YI. La Cène, Brescia, Yérone 55 

YIL Yenîse 64 

VnL Saint-Marc 86 

IX. Saint-Marc 98 

X. La palais ducal 115 

XL Le grand canal. . « , 134 

XIL La yie à Venise 142 

Xm. Détails familiers 153 

XIY. Le début du vicaire, gondoles, coacher du soleil . • • 165 

XY. Les Vénitiennes, Guillaume Tell, Girolamo 174 

XYL L'arsenal, Fusine 185 

XYII. Les Beaux-Arts 202 

XVIIL Les Beaux-Arts 211 

XIX. Les Beaux-Arts 221 

XX. Les rues. — La fête de l'empereur 231 

XXI. L'hôpital des firas 242 

XXII. Samt-Blaise, les Capucins 251 



366 TABLE DES MATIÈRES. 

XXIII. Les églises 201 

IXIY. Églises, scuole et palais. 270 

XXY. Le Ghetto, Murano, Yicenza . 281 

XXYI. Détails de mœurs 290 

XXYII. Padoue 299 

XYIII. Ferrare 309 

XXIX. Florence 324 



nu DB LA TABLB DES MATIÊRKS 



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